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22/10/2018

Naissance d’une émancipation

Roman, essai, francophone, Lamia Berrada-Berca, La Cheminante, Jean-Pierre LongreLamia Berrada-Berca, Kant et la petite robe rouge, La Cheminante, 2016

Deux découvertes importantes marquent la progression de ce court récit et la vie de celle que nous ne connaissons que sous le nom de « la jeune femme » – un anonymat qui va de pair avec son invisibilité publique, puisqu’elle ne peut sortir que cachée sous son long vêtement noir. Deux découvertes, donc : celle d’une « petite robe rouge » vue dans la vitrine d’une boutique, et qui la séduit tout de suite ; et celle d’un livre de Kant abandonné sur le paillasson du voisin. Le lien entre les deux ? La prise de conscience d’une émancipation possible.

La jeune femme, qui s’est mariée sans amour « au pays », et à qui son mari avait promis une existence heureuse ailleurs, se retrouve à Paris dans la solitude la plus complète, analphabète, sans horizon (ni physique ni moral), vouée aux tâches ménagères, soumise au bon vouloir et au désir intermittent d’un homme qui lui reproche de ne lui avoir donné qu’une fille, alors qu’un garçon serait source d’honneur et de satisfaction… Pour elle, une  seule consolation, justement : la présence de sa petite fille qui sera témoin et complice de sa libération progressive, et dont la maîtresse, rencontrée à l’insu du mari, va encourager ses perspectives. Alors, par étapes secrètes, elle surmonte sa crainte, achète la fameuse robe, et se fait lire par sa fille des bribes de Qu’est-ce que les Lumières ?. « Kant est un nom magique. Ne pas comprendre et cependant y croire, voilà ce qui donne à toute chose un caractère magique. ». Et elle apprend « qu’aucun précepte dans le Livre sacré ne dit que vous serez réduite en cendre au Jugement dernier si vous ne portez pas ce vêtement. Aucun précepte religieux ne repose sur un bout de tissu. Aucun précepte du livre n’indique que vous serez maudite. ». Et qu’elle pourra mettre la robe rouge pour emmener sa fille à l’école.

Le livre de Lamia Berrada-Berca n’est ni un pamphlet ni un traité de morale ou de philosophie, mais tout simplement un roman qui, tout en finesse poétique et en discrétion stylistique, laisse entrevoir l’intimité d’une « jeune femme » traçant son chemin vers l’émancipation. Et au-delà du genre romanesque, ou le confortant dans la révélation de la vérité sur la vie humaine, deux appendices de bon aloi donnent des « extraits d’œuvres littéraires évoquant l’émancipation, l’égalité, la liberté des femmes », et des « extraits d’œuvres littéraires évoquant le combat contre les superstitions, le fanatisme religieux et pour la tolérance », avec – excusez du peu – des textes de Molière, Voltaire, Choderlos de Laclos, Kant (bien sûr), Olympe de Gouges, George Sand, Maupassant, Montesquieu. Ainsi les rapports de la jeune femme avec la vraie vie sont-ils étayés par des rencontres avec les écrivains et leurs engagements.

Jean-Pierre Longre

www.lacheminante.fr

http://www.m-e-l.fr/lamia-berrada-berca,ec,762

15/10/2018

Les drôles de ravages de l’amour-propre

Aphorisme, francophone, Jean-Jacques Nuel, Cactus Inébranlable éditions, Jean-Pierre LongreJean-Jacques Nuel, Journal d’un mégalo, Cactus Inébranlable éditions, 2018

En cinq chapitres, comme cinq étapes d’une vie bien remplie par soi-même, le mégalo dévide ses aphorismes sur tous les tons, dans tous les registres, du premier degré (sait-on jamais ?) au énième, de la gloriole à l’autodérision en passant par l’autosatisfaction apparente ou l’absurde profond. Tout cela, bien sûr, conduit par l’amour des mots. Cet amour-là bien plus que l’amour-propre, d’ailleurs, avec un ludisme savoureux. Par exemple : « Je ne suis ici-bas que de passage, mais vous allez me sentir passer. » ; « Aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai voulu vivre au-dessus des moyens. » ; « À force d’attendre des jours meilleurs, le meilleur des jours est passé. ».

Ne nous leurrons pas. Chez tout écrivain, chez tout artiste, l’ego atteint une certaine dimension. Mais Jean-Jacques Nuel passe le sien au crible de l’humour, de la satire, de l’autobiographie, voire de la philosophie. L’humour ? Il fuse à tous les coins de pages, en général aux dépens du scripteur, jusqu’au bout : « Les rats de bibliothèque seront les derniers à veiller sur mon œuvre. ». La satire ? Surtout celle des personnalités en vogue : « Je signe, sans les lire, toutes les pétitions pour faire circuler mon nom. », ou encore : « Je veux bien soutenir gratuitement toutes les causes humanitaires et caritatives, à condition d’être bien placé sur la photo. ». L’autobiographie (ou passant pour telle) ? « Je n’ai pas d’ami d’enfance, car l’enfance ne fut pas une amie. ». La philosophie ? Celle qui recourt à la logique : « On naît sans expérience de la vie ; on meurt sans expérience de la mort. » ; « La fuite du temps prouve qu’il est coupable. », ou à la phénoménologie : « Fermant les yeux je congédie le monde. » et à l’absurde : « J’ai trouvé le secret de l’immortalité, que j’emporterai dans ma tombe. ». Le jeu des mots confine parfois à la morale pessimiste d’un La Rochefoucauld qui écrirait avec une verdeur d’aujourd’hui : « La convivialité, c’est vivre avec des cons. ».

Arrivé à ce stade, je m’aperçois que ma chronique n’en est pas une ; plutôt un patchwork de citations. Comment faire autrement ? Comment rendre la saveur de ces texticules dont chacun renferme sa propre originalité substantielle et comique ? En guise de conseil au lecteur, suivons pour conclure celui de l’auteur : « Lisez mon livre moins vite, pour faire durer votre plaisir. ».

Jean-Pierre Longre

http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com

http://jeanjacquesnuel.e-monsite.com

06/10/2018

Chacun à sa place ?

Roman, francophone, François Bégaudeau, Verticales, Gallimard, Jean-Pierre LongreFrançois Bégaudeau, En guerre, Verticales/Gallimard, 2018

Rien ne prédisposait Romain et Louisa à se rencontrer. Lui, plutôt bobo, donnant dans le socio-culturel, elle, employée en CDD dans un entrepôt d’Amazon, habitent la même ville mais ne vivent pas dans le même monde. Leur rencontre fortuite est pourtant le déclencheur d’un certain nombre d’événements qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’amour. « L’entente de Louisa et Romain tient […] d’abord de la convergence d’intérêts. Elle ne feint pas d’être plus que cela. Elle ne se raconte pas d’histoires d’amour. Sa question n’est pas là. ».

Pour tout dire, En guerre n’est pas un roman sentimental. C’est un roman ironique et pessimiste sur la société d’aujourd’hui. D’une ironie cruelle et d’un pessimisme implacable. On peut être d’accord ou non avec le « rien ne peut changer » dans le système actuel, donc avec l’idée que c’est le système qu’il faut radicalement transformer. Mais on ne peut que se laisser porter par la manière incisive dont François Bégaudeau raconte et décrit le fonctionnement d’une société cloisonnée, en quête de vie ou de survie, une société « en guerre » – pendant que se joue, en fond de scène, une autre guerre, celle des attentats de 2015. La victime emblématique de cette guerre est Cristiano, « fort en gueule mais faible en mots », compagnon de Louisa, dont le destin bascule lorsque l’usine Ecolex, où il était employé, ferme et procède à un licenciement collectif. À partir de là, c’est une déchéance progressive – déprime, addiction au jeu, échec social et sentimental – et l’immolation publique. Qui incriminer ? Les patrons et actionnaires, la société, le capitalisme, la faiblesse des politiques, l’impuissance des syndicats, la compagne délaissée et son amant, le briquet qui a mis le feu, la personne qui a prêté le briquet ?

Il y a bien d’autres péripéties, bien d’autres histoires esquissées ou menées à terme – ce terme étant souvent un cul-de-sac. Dans cette fiction du réel, disons un récit dans lequel, autour de personnages fictifs, tourne, d’une manière parfois vertigineuse, le réel social d’aujourd’hui, l’auteur n’hésite pas, par le jeu d’une écriture où la satire du langage à la mode, des faux engagements et des bonnes consciences fuse vigoureusement, à prendre une sorte de distance humoristique confinant volontiers à l’autodérision, ce qui permet au lecteur de supporter la tragédie. Cette tragédie, c’est celle de la toute-puissance des uns, de l’impuissance des autres – impuissance à laquelle se résignent certains, comme la mère de Louisa : « Les pauvres parfois crient à l’injustice. Ils crient d’autant plus fort qu’au fond d’eux ils estiment leur sort justifié. Au début des temps un verdict juste a été rendu qui les assigne aux soutes. À leur disgrâce il y a une cause réelle et sérieuse. ». La leçon de tout cela, qui laisse peu de place à l’espoir, on pourrait la tirer de la conscience « frétillante » d’Alban, jeune homme de bonne famille qui a voulu devenir avocat spécialisé dans le droit du travail : « Le champ social est une scène d’opérette où les costumes drapent des vides, où les fonctions sont des leurres, où la distribution des places n’est pas plus fondée que l’agencement des bâtons de mikado. »

Jean-Pierre Longre

www.editions-verticales.com

http://begaudeau.info