Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01/06/2017

« Il n’y a pas de victoire »

Roman, francophone, Laurent Gaudé, Actes Sud, Jean-Pierre LongreLaurent Gaudé, Ecoutez nos défaites, Actes Sud, 2016

Le roman débute et se termine par la relation entre Assem Graïeb, agent de renseignements au service de la France, militaire aux multiples vies, et Mariam, archéologue irakienne qui tente de préserver le patrimoine en danger. Le temps d’une nuit dans un hôtel de Zürich, ils connaissent l’amour mutuel qui, même s’ils ont peu de chances de se revoir, les suivra partout dans leurs missions, dans les dangers qui les assaillent, dans la mort qui les entoure.

Voilà pour le fil conducteur, qui apparaît périodiquement à la surface de la narration. Entre temps, trois récits principaux s’imbriquent les uns dans les autres, en brefs épisodes : l’expédition qu’Hannibal, son armée et ses éléphants mènent contre Rome, à travers l’Espagne, les Pyrénées, la vallée du Rhône, les Alpes, jusqu’à la prometteuse victoire de Cannes et aux défaites qui s’ensuivent ; la Guerre de Sécession américaine, qui se solde par des milliers de morts et une sanglante victoire du général Grant et de l’Union ; les tentatives de résistance d’Hailé Sélassié, empereur d’Éthiopie, contre l’invasion de son pays par l’Italie fasciste, son appel à la moribonde Société des Nations, puis les soubresauts de son règne. Sans compter les incursions vers l’Antiquité (celle dont les monuments et les objets précieux subissent les destructions des barbares d’aujourd’hui, celle d’Agamemnon devant sacrifier sa fille pour aller vaincre Troie…) et vers l’Actualité violente du Moyen Orient – l’Irak, la Syrie, la Libye, les morts de milliers d’innocents, celles de Ben Laden et de Kadhafi…

Dispersion des récits ? Narration morcelée ? Certes. Mais il s’agit plutôt d’une sorte de puzzle dont l’emboîtement des morceaux reconstitue l’Histoire humaine sans cesse recommencée et ses leçons sans cesse renouvelées. « L’Histoire hésite, n’a pas encore choisi. Après chaque bataille il faut se relever, quel qu’ait été le résultat de l’affrontement. ». Le « plus jamais cela » que l’on répète après « chaque massacre, chaque génocide, chaque convulsion de l’Histoire » est toujours, désespérément, d’actualité. Et toute bataille, même victorieuse, est une défaite : « Les batailles qu’on nous a demandé de gagner nous les avons gagnées, mais nous savons, vous et moi, que nous sommes vaincus, nous le sentons, à l’intérieur, quelque chose est allé trop loin, ou a perdu son sens… ». « Écoutez nos défaites », dit le titre. Donc « il n’y a pas de victoire », et pourtant il y a toujours un espoir : celui qu’entretiennent la poésie, l’art et, par-dessus tout, l’amour – cet amour que le vieux professeur Al-Khoury, qui enseignait Thucydide et dont Mariam se souvient avec émotion, plaçait au-dessus de tout : « À l’instant où vous proclamez votre amour, c’est pour toujours, n’est-ce pas ? Peu importent les risques que vous ne vous aimiez plus, […] à l’instant où vous vous aimez, c’est pour toujours et cela est vrai. Disons alors simplement que les historiens sont des amoureux… ».

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

28/09/2010

Dans la « tombe humide »

Gaudé.jpgLaurent Gaudé, Ouragan, Actes Sud/Leméac, 2010

Il y a Joséphine Lincoln Steelson, « négresse depuis presque cent ans », rivée à sa ville, à sa terre et au souvenir de son mari jadis assassiné ; il y a Keanu Burns, qui a quitté sa plate-forme pétrolière et décidé, contre toute raison et contre le mouvement général de fuite, de partir retrouver Rose, son amour de toujours, mère du petit Byron ; il y a Buckeley et ses compagnons de prison, criminels endurcis, qui devront à toute force quitter leurs cellules pour échapper à la noyade ; il y a le pasteur, dont la folie meurtrière se substituera au devoir de charité chrétienne… Tous sont du peuple des anciens esclaves, et tous sont confrontés à la violente tempête qui ravage la Nouvelle-Orléans. Ils se croisent, se rencontrent, s’affrontent parfois, victimes non seulement des méfaits de la nature, mais aussi des injustices de la société.

Les monologues et les récits personnels s’entrecroisent comme les individus, s’entrechoquent comme les débris flottant sur l’eau, se frôlent comme les alligators s’insinuant dans les rues inondées, et l’écriture de Laurent Gaudé, d’une sensibilité qui confine au lyrisme, rend compte avec délicatesse, profondeur et force de l’intimité des êtres. Une vague d’amour enveloppe les retrouvailles de Keanu et Rose, une vague de révolte soulève Joséphine protestant contre la « misère du monde », une vague de solitude conduit Buckeley vers les bayous déserts, une vague de violence punitive submerge l’homme de Dieu. Le déchaînement des éléments met les âmes à nu, et chacun guide sa vie là où une forme de liberté retrouvée, fausse ou vraie, le lui suggère.

Ouragan est un puzzle romanesque dont les pièces peu à peu se mettent en place – pièces dont on sent pourtant qu’elles ne restent pas stables, livrées à la surface fluctuante des eaux omniprésentes et des destinées inéluctables.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

www.lemeac.com