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04/02/2026

Force de vie et de mort

Roman, francophone, Jacques Brochard, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreJacques Brochard, Nuits de feux, Le Vampire Actif, 2025

« Avez-vous déjà vécu un incendie ? je veux dire un violent incendie, celui qui détruit non seulement un bâtiment, une maison, mais par la dimension spirituelle de ce qu’il détruit, s’attaque aussi à votre âme, à vos souvenirs, à votre amour, à tout votre être ? » Telles sont les questions que Jacques Soulié, un inconnu rencontré sur un promontoire dominant la mer, pose au narrateur. Et le récit qui s’ensuit se déroule, en quelque sorte, à la lumière étrange, terrible et fascinante des feux qui le ponctuent.

Jacques Soulié, le protagoniste, fait ses confidences à son interlocuteur, qui nous les rapporte indirectement ou directement. Instituteur nommé sur une côte peu accueillante, il fait la connaissance de Marine, qui, arrivée de la mer, vient périodiquement se sécher et se chauffer devant sa cheminée, moments de bonheur au cours desquels il profite des « senteurs boisées de son corps. » Mais à la suite d’un feu dangereux qu’il a allumé pour guider la jeune femme sur son bateau, l’Autorité anonyme et implacable qui gouverne le pays le déplace sur une petite île qui fait face à la côte. « Monsieur le Professeur » va travailler et loger dans une école de sept élèves disciplinés et apathiques, et vivre au milieu d’habitants peu loquaces. Alexandre le cantonnier, personnage bizarre, lui explique : « C’est une île […] dans laquelle on arrive, mais dont on ne repart plus, on vit ici parce que des parents vous y ont fait naître, ou l’on vient parce que l’A vous y a reclus en exil pour un temps indéfini. » Et ceux qui sont éventuellement autorisés à partir ne le font pas « car presque tous ceux qui ont vécu ici de nombreuses années ne souhaitent plus retourner à ce qui leur apparaît comme un nouvel exil. »

Ce qui fascine Jacques Soulié, dans cette île apparemment sans grand intérêt, ce sont les feux : grand feu de la Saint-Jean rassemblant la population, feux épars, mais aussi incendies de maisons, allumés par qui ? Et il y a le feu de la cheminée d’Alaine, jeune femme sauvage et séduisante qui, étrangement, lui rappelle Marine, presque jusqu’à la confusion. Alaine et Jacques s’éprennent l’un de l’autre, passant des soirées tendres, puis empreintes de passion, devant la cheminée éclatante. Cela jusqu’à un épisode exaltant et tragique : « Je vous dirai ce que fut cette journée pour moi, ce qu’elle représente encore comme le moment le plus précieux de ma vie, celui de mes souvenirs dans lequel j’aime à m’immerger. Je vis de ce souvenir, il enchante, mais désole encore mon existence. »

Le récit de Jacques Soulié, donc le roman de Jacques Brochard, relève d’une sorte de réalisme fantastique, rythmé par ce que le feu peut avoir de chaleureux et d’effrayant, force de vie et de mort. De ce récit, narrateur/confident et lecteurs garderont en mémoire l’intensité dramatique et la plénitude poétique.

Jean-Pierre Longre

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21/12/2025

L’épopée des « petites gens »

Roman, francophone, Lionel-Édouard Martin, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreLionel-Édouard Martin, Ferpent, soleil par terre, Le Vampire Actif, 2025

Du haut de sa terrasse, le vieil Albert regarde et écoute le monde. Celui de maintenant, avec les voitures qui passent sur la route et les bruits suggestifs qui montent de l’intérieur de la maison ; celui d’autrefois, de l’amour et de la mort, des existences simples et compliquées.

« Alors, faut bien qu’ils existent, Blaise et Orlande, Jean-Claude et la Dédée, même s’ils parlent dans ma tête, faut bien qu’ils existent.

Et tous les morts avec, les fondeurs, Mone, Pierre, Giselle.

Câlin.

Tout ça d’existence, présente comme passée.

On ne peut pas douter de toute cette existence. Faut bien que ça existe…

Je les entends, sont emplis, tous, d’une grosse existence… »

On le voit, on l’entend, Lionel-Édouard Martin coule son style (comme coule le ferpent fondu des forgerons, comme coule la semence de l’homme sur la terre ainsi fertilisée) dans le langage de ses personnages : celui d’Albert, donc, mais aussi, en monologues distincts, ceux de son fils Jean-Claude, de Rolande (ou Orlande) sa bru, D’Andrée (ou Dédée) qu’il a aimée, de Blaise le petit-fils de celle-ci, et en « narrations » qui éclairent la vie locale et familiale, les plaisirs et les douleurs, les gestes et les habitudes. « On est sans doute de petites gens, mais on aime les choses bien faites, belles, inscrites dans une lignée de gestes qui imprègnent, façonnent. On vit comme ça, dans une continuité : rituels immuables, matières riches, guère nombreuses mais que l’on respecte. »

Et il y a la manière de rapporter tout cela, de faire connaître peu à peu ce qui se passe de grand dans ce petit monde ; et c’est vrai, on comprend peu à peu, au fil des mots, des phrases, ce qui sort du plus profond, du plus brûlant de ces « petites gens », de leur esprit, de leur cœur et de leur corps. Au plus fort de ces « histoires minuscules », la mort du petit-fils Colin (« Câlin ») et l’énorme vengeance sur ce qui a causé cette mort : un vrai morceau d’épopée familiale ! Le reste à l’avenant. Voilà un beau roman, une belle partition à plusieurs voix et à plusieurs mouvements, violence et apaisement, lenteur et rapidité, qu’il faut déchiffrer patiemment pour en goûter la saveur musicale et poétique.

Jean-Pierre Longre

www.vampireactif.com  

https://lionel-edouard-martin.net

12/06/2013

Noces de sang

Roman, francophone, Romain Verger, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreRomain Verger, Fissions, Le Vampire Actif, 2013

« Je passe ici le plus clair de mon temps à écrire. Je n’ai que ça, d’ailleurs, le temps. Et le terrible ennui. Je l’écosse. Je le décompte en cris, cachets et convulsions. Je l’égrène en mots ». Le narrateur, enfermé dans son asile et dans son passé, « assure [sa] survie » en racontant à sa manière, en dévoilements successifs et suggérés, sa rencontre et son mariage avec Noëline, suspendant dès le début l’angoissante question : « Qu’ont-ils fait de nous, Noëline, qu’ont-ils fait de toi ? ». Car le mariage en question s’est mué en terrifiante cérémonie.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman à la fois palpitant (comme on dit d’un cœur qui bat sans mesure), violent, fantastique, satirique, tragique… La tragédie, justement, au sens étymologique du terme (le chant du bouc), est au centre du récit, avec les cris de la mariée, le sacrifice sanguinolent du bouc destiné à la broche, d’autres cris encore obsédants jusqu’au meurtre, des conversations familiales théâtralisées, l’image envahissante de la bouche déformée et du masque facial cabossé, la folie générale et particulière, le tout sur fond de montagnes désertes et de grande bâtisse isolée… Beaucoup à dire, beaucoup à analyser…

De ce foisonnement, chacun garde, comme à l’audition d’un morceau de musique, ce que sa forme et son état d’esprit lui enjoignent de garder. La dominante du livre de Romain Verger, c’est son caractère absolument romanesque, fruit d’un travail sans concessions sur une matière à la fois opaque et malléable. La structure narrative élaborée, le style aux allures baroques en font un ensemble littéraire plein, fait d’un mélange de complexité et de simplicité, de préciosité et de brutalité. Phrases frappantes, formules délicates, motifs martelés, mots rares rythment une prose dont on a du mal à se détacher, rivés à elle comme le narrateur à son récit.

Jean-Pierre Longre

www.vampireactif.com

www.rverger.com

Samedi 15 juin à 18h30, librairie Point d'Encrage, 73 rue Marietton, 69009 Lyon, rencontre-lecture avec Romain Verger autour de son roman Fissions, et avec Anne-Sylvie Homassel autour du dernier numéro de la revue Le Visage Vert. En présence des éditeurs du Vampire Actif.

04/07/2012

Gueux et nomades

Nouvelles, poésie, essai, francophone, Jean Richepin, Le vampire actif, Jean-Pierre LongreJean Richepin, Truandailles, Le Vampire Actif, 2012

Jean Richepin ? C’est La Chanson des gueux qui vient à la mémoire, guère plus. Pourtant, l’œuvre de cet écrivain à la carrière atypique (ancien élève de l’École Normale Supérieure, professeur, poète, linguiste, académicien, sans compter les métiers de toutes sortes auxquels il a touché, et avec cela passionné par la langue populaire et l’argot, condamné par la censure pour certains de ses écrits…), son œuvre, donc, est abondante, truculente et variée.

Alors, quelle bonne idée d’avoir exhumé cet ensemble de récits dans lesquels les « gens du voyage », les saltimbanques, les brigands et les miséreux occupent les premières places, dans une succession de bons et mauvais coups, de malheurs, de générosités et de violences, avec leur langage direct et imagé ! « Être libre, et vivre, et créer, et sans savoir pourquoi ni comment, telle me semble devoir être la fonction du poète, et sa joie. ». Telle est la profession de foi de l’écrivain, qui la met en pratique dans ces textes où les mots, les phrases, les différents registres de langue s’épanouissent effectivement en toute liberté. Au fil de la lecture, on découvre un styliste hors pair, dont la prose s’adapte parfaitement à des situations et à des personnages aussi divers que pittoresques.

Bonne idée, aussi, d’avoir complété ce passionnant volume par un substantiel chapitre intitulé « De l’argot et des gueux… ». On y trouve des considérations circonstanciées sur « la multiplicité des formes que [l’argot] a pu prendre au cours des siècles », puis des pages illustratives de Victor Hugo (Les Misérables) et d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris), enfin les « pièces supprimées » de La Chanson des gueux de Richepin. Un « glossaire argotique » bien utile clôt cet ensemble qui allie avec bonheur les plaisirs de la lecture et les satisfactions de la connaissance.

Jean-Pierre Longre

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22/09/2010

Un « génie manqué » ?

Borel.jpgPétrus Borel, Escales à Lycanthropolis, édition établie et présentée par Hugues Béesau et Karine Cnudde, clôture par Olivier Rossignot. Le Vampire Actif, « Les Rituels Pourpres », 2010

Les manuels de littérature, lorsqu’ils les évoquent, qualifient de « petits » ou de « mineurs » les Romantiques méconnus. Souvent, ils ne les évoquent même pas. C’est dire combien l’ouvrage publié par Le Vampire Actif (maison d’édition associative dont le nom colle si bien au sujet) est utile et bienvenu.

« Indéfectible révolté, désenchanté […], Borel exhale le refus permanent dans chacune de ses pages. […] Son écriture est militante, une écriture comme un acte de vie, dominée par la permanence du Mal dans toutes les acceptions du terme », écrit très justement Olivier Rossignot dans la « clôture » du livre. Le fil conducteur qui mène de Sade au surréalisme passe forcément par Pétrus Borel « le Lycanthrope », avant Lautréamont. Il faut par exemple se laisser prendre, dans Champavert. Contes immoraux, aux diatribes contre l’amour, qui devient « de la haine, des gémissements, des cris, de la honte, du deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossements, des remords », ou aux pages de cruauté morbide et de désespoir qui ferment la même œuvre. Il faut connaître la « frénésie » qui saisit la famille du compte Josseran, dans Les Pressentimens, au récit des « effrayans présages » (orthographe d’origine respectée) planant sur une veillée commémorative. « La musique funèbre, les chants mélancoliques, les récits tristes et sombres peu à peu vous infiltrent la peur, ou plutôt une espèce d’inquiétude vague, de crainte surnaturelle, de superstition »… Il faut lire aussi le roman Madame Putiphar et son beau prologue en alexandrins, qui dévoile les trois faces caractéristiques du poète : le monde, la solitude, la mort. Il faut savourer encore l’étrange et juste plaidoyer contre les pillages archéologiques perpétrés par les pays occidentaux, dans L’obélisque du Louqsor

Mais si la révolte est on ne peut plus sérieuse, passionnée, elle n’est pas dénuée d’humour. Humour noir, certes, celui du désespoir, dans telle scène de Passereau où « l’écolier » va demander au bourreau Sanson de le décapiter, ou dans les calculs imperturbablement débités en faveur d’un impôt sur les suicides. Et lorsque les rivaux Barraou et Juan, dans Jaquez Barraou le charpentier, mêlent les prières à leur massacre mutuel, doit on y voir un retour à la sauvagerie primitive ou le comble de l’humour sacrilège ? En tout cas, on rit franchement à la lecture des portraits pittoresques du Croque-mort et du « Gniaffe » (cordonnier), dans lesquels l’auteur s’en donne à cœur joie et s’amuse non seulement à la caricature, mais aussi aux jeux de langue et aux étymologies fantaisistes.

Les « Repères » et les « Quartiers » de Lycanthropolis, dans la structure de l’ouvrage, sont complétés par l’« Agora », qui dévoile avec beaucoup d’à-propos des jugements (d’autant plus intéressants qu’ils sont quelque peu contradictoires) de Baudelaire et de Breton sur Pétrus Borel, et une bibliographie intitulée « Fouilles ». Escales à Lycanthropolis est une anthologie essentielle, une incitation à aller voir de plus près l’œuvre d’un auteur qui dépasse les frontières du « Petit Cénacle », du Romantisme et des classifications génériques et historiques.

Jean-Pierre Longre

www.vampireactif.com