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10/09/2019

Le fabuleux destin de Laurent Mourguet

Roman, biographie, francophone, Lyon, Paul Fournel, P.O.L., Jean-Pierre LongrePaul Fournel, Faire Guignol, P.O.L., 2019

La mère de Paul Fournel, lorsqu’il était enfant, lui enjoignait d’arrêter de « faire Guignol ». Sans connaître le personnage, il se doutait qu’il « incarnait tout ce qui turbule, tout ce qui impertine, tout ce qui pique, tout ce qui ricane en souriant. ». Plus tard, intéressé entre autres par le fonctionnement des langues et du langage, il observa ce personnage de plus près, et fit des recherches poussées sur son histoire et celle de ses comparses, Gnafron, la Madelon et les autres. Il en fit même une thèse. Mais rassurez-vous, Faire Guignol (d’ailleurs qualifié de « roman ») n’est pas un pensum universitaire.

C’est au contraire le récit plein de verve, truffé de mots et d’expressions du parler lyonnais, d’une vie exceptionnelle : celle de l’inventeur de Guignol, Laurent Mourguet (1769-1844). Fils de canut, marié tout jeune à l’amoureuse, compréhensive et soucieuse Jeanne, père de famille nombreuse, il a tâté d’un peu tous les métiers pour faire bouillir la marmite. Crocheteur, marchand ambulant, arracheur de dents, il découvre finalement la manipulation des marionnettes, dont Polichinelle et Colombine sont de fameux représentants. De la manipulation à la fabrication, il n’y a qu’un pas : d’un bloc de bois naît un jour Gnafron, le cordonnier porté sur la bouteille ; puis arrive le personnage central, qui donne de l’air à son créateur, et qui vivra longtemps, très longtemps. « Chance et prix de votre patience, vous êtes les premiers à voir Guignol ! Le voici pour la première fois en son castelet, tout jeune et débutant. Mourguet l’a ganté sur sa main gauche, et de la droite il tient Gnafron. Ces deux lascars vont devenir inséparables. C’est juste un essai pour Mourguet, mais c’est un grand jour pour l’histoire du théâtre, et vous y assistez ! ».

Roman, biographie, francophone, Lyon, Paul Fournel, P.O.L., Jean-Pierre LongreÀ partir de là, « les yeux et les oreilles » de tous seront emplis des spectacles de Laurent Mourguet, des marionnettes fabriquées avec l’aide de Jeanne pour les costumes. Certes, les vicissitudes matérielles, la nécessité des déplacements, les diktats de la censure (car oui, Guignol est généreux, chaleureux, gentil, mais bien impertinent, et il sait et il dit qui sont les méchants), toutes les difficultés imaginables se mettent en travers du destin de nos marionnettes et de leurs manipulateurs. Mais le public est là, qui en redemande, et si Mourguet va étoffer sa propre troupe (famille et compagnons), les guignols (parfois de pâles et vulgaires imitations) fleurissent de tous côtés.

Oui, cela se confirme à la lecture : la vie de Laurent Mourguet est un véritable roman, et l’œuvre qu’il nous a laissée (dont les textes ont été heureusement recueillis – car leur auteur ne savait pas écrire) est trop universelle pour être oubliée, trop vivante pour mourir. Paul Fournel nous en fournit d’ailleurs, ponctués de photos quasiment parlantes, quelques échantillons colorés, engagés et pétulants, tout en rappelant le contexte historique de son élaboration, et en glissant çà et là quelques anecdotes savoureuses, quelques détails bien utiles, comme la naissances des « mères », ces grandes dames de la cuisine lyonnaise (qui ont maintenant leur « parvis » du côté de la Part-Dieu), comme les révoltes des canuts, ou comme l’ouverture en 1836 de la brasserie Georges, « le plus grand restaurant de France ». Et puis à ce propos, n’hésitons pas à accepter ce que Paul Fournel, en fin connaisseur, nous offre : « Enfin, vous allez être récompensés et réchauffés par un bon repas. Il était temps. C’est le prix de votre patience. Lyon est le moyeu d’une roue gourmande qui n’en finit pas de tourner. Au nord les vins de Bourgogne et du Beaujolais, les viandes du Charolais. Ensuite et en tournant vers la droite, les volailles de Bresse, les poissons, écrevisses et grenouilles de la Dombes, les fromages de la Savoie, les noix de Grenoble, les fruits, les légumes, les fromages et les vins de la vallée du Rhône, les châtaignes de l’Ardèche, les saucissons, les jésus, les fromages et la prune de la Haute-Loire, les céréales de la Loire et les salaisons des monts du Lyonnais. La roue tourne et tout descend vers la ville et ses marchés. ».

Bon appétit, bonne lecture, bons spectacles !

Jean-Pierre Longre

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09/07/2013

Littérature poids léger

Roman, poésie, sextine, francophone, Paul Fournel, P.O.L., Jean-Pierre LongrePaul Fournel, La liseuse, P.O.L., 2012, Folio, 2013

Le troubadour Arnaut Daniel, poète influent du XIIe siècle, est dit-on l’inventeur d’un genre à forme fixe qui, pour complexe qu’il soit, a connu et connaît encore le succès : la sextine. Les six mots qui forment les rimes tournent sur eux-mêmes, revenant selon une savante rotation hélicoïdale à la fin des six vers de chacune des six strophes. En oulipien virtuose et en fidèle disciple de Queneau (qui construisait ses romans selon de rigoureux schémas préétablis), Paul Fournel a composé La liseuse selon la forme de la sextine, et il a même la gentillesse de nous livrer ce secret de fabrication à la fin de son roman.

Car La liseuse est bien un roman, dont chaque ensemble de six chapitres s’assimile à une strophe, ce qui fait que les trente-six chapitres équivalent à trente-six vers aux rimes constantes et tournantes : « lue, crème, éditeur, faute, moi, soir ». Qui plus est, les vers-chapitres sont d’une longueur régulièrement déclinante, de 7500 à 2500 signes, figurant ainsi le déclin progressif de la vie du protagoniste.

roman,poésie,sextine,francophone,paul fournel,oulipo,p.o.l.,jean-pierre longreEt ce roman en est bien un vrai, avec un personnage principal autour duquel se meuvent des personnages secondaires. Qui plus est, c’est un roman où il est question de romans, puisque Robert Dubois est un éditeur « à l’ancienne », qui regarde d’un œil malicieux s’agiter tout ce monde, et contemple de même sa propre vie, dont les innovations technologiques semblent vouloir bouleverser le cours. La « liseuse » en question, qu’on vient lui offrir, est une tablette électronique qui contient un nombre de livres tel qu’il ne pourra jamais en transporter dans son cartable. Il ne vire ni au vieux grincheux réfractaire ni à l’obsédé de l’écran, mais se prend au jeu, s’amuse à semer le désordre dans le monde éditorial en s’appuyant sur sa tablette et sur les stagiaires, ces êtres plus ou moins visibles sans lesquels la profession de l’édition ne pourrait pas subsister. S’observant, il en profite pour revenir sur sa vie de lecteur : « Je suis assis dans le canapé, ma tablette posée sur les genoux, je n’ai pas encore l’énergie d’appuyer pour la mettre en marche et faire jaillir le texte. Ce qui est dedans me menace. J’en veux à ce métier de m’avoir tant et tant empêché de lire l’essentiel, de lire des auteurs bâtis, des textes solidement fondés, au profit d’ébauches, de projets, de perspectives, de choses en devenir. Au profit de l’informe ». Un retour sur soi qui prépare le dénouement…

Récit à contrainte, roman-poème, La liseuse se consomme à différents niveaux : l’histoire d’un homme vieillissant, bon vivant, aux petits soins avec sa femme, sujet aux regrets ; un portrait ironique des milieux éditoriaux et de la littérature médiatique ; une description des changements radicaux qu’imposent les inventions modernes ; une réflexion sur les rapports entre le livre et le lecteur, etc. Quoi qu’il en soit, c’est bourré de références et d’allusions (à l’histoire de la littérature, depuis le manuscrit médiéval jusqu’à l’écriture électronique en passant par l’invention de l’imprimerie, et aussi à une quantité d’auteurs, aux collègues de l’Oulipo, à Raymond Queneau…), c’est savant, c’est livresque, c’est léger, c’est profond, c’est drôle, c’est enlevé… C’est du Paul Fournel.

Jean-Pierre Longre

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30/06/2013

Mystérieux champion

Essai, cyclisme, francophone, Paul Fournel, Le Seuil, Jean-Pierre LongrePaul Fournel, Anquetil tout seul, Le Seuil, 2012, éditions Points, 2013 

Le jeune Paul a eu beau, tout au long de son enfance et des routes parcourues sur deux roues, se prendre pour son champion préféré (souvenons-nous, il y avait deux clans bien marqués, celui, plus populaire, des Poulidor et celui, plus élitiste, des Anquetil), jamais il n’a réussi jusqu’à présent à percer les mystères de celui pour qui « l’essentiel se joue dans la solitude ».

« Petit cycliste, j’avais des idées claires sur ce que devait être un champion. Elles étaient si claires que je les consignais dans un cahier d’écolier parmi les photos que je découpais dans les journaux et collais dans un ordre qui n’appartenait qu’à moi. Ce cahier était à la fois mon Panthéon et mes Commandements ». Devenu grand, Paul doit pourtant se poser les questions essentielles, résumées par le titre du chapitre central, « À quoi marche Anquetil ? » : à l’exploit, à l’amour du vélo, à l’argent, à la douleur, à la drogue, à la générosité ? À tout cela sans doute, ce qui le rend d’autant plus « énervant » qu’il reste très secret.

essai,cyclisme,francophone,paul fournel,le seuil,éditions Points,jean-pierre longrePaul Fournel, qui s’y connaît en vélo, sportivement, pratiquement, théoriquement et littérairement (voir Besoin de vélo, Méli-vélo etc.), livre dans Anquetil tout seul des réflexions qui ne doivent rien à l’hagiographie (même si Anquetil est devenu, comme d’autres et plus que d’autres, une légende, celle-ci n’occulte en rien les défauts humains qui ne lui ont pas été épargnés), rien à la complaisance, rien au moralisme, beaucoup tout de même à l’admiration inséparable de l’autobiographie. Des réflexions, et des variations : ce livre est la partition d’une cantate qui suit les rythmes variés d’une combinaison instrumentale élégante et indicible : l’homme et la bicyclette. 

Jean-Pierre Longre

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03/01/2011

Champions de la forme fixe

Unmetierdhomme.jpgOuLiPo, C’est un métier d’homme, Mille et une nuits, 2010

La contrainte et l’invention font bon ménage. C’est ce que, depuis cinquante ans, l’Oulipo vérifie et met en pratique, selon l’une de ses options, « la tendance analytique [qui] travaille sur les œuvres du passé pour y rechercher des possibilités qui dépassent souvent ce que les auteurs avaient soupçonné » (François Le Lionnais, « La Lipo (Le premier Manifeste) »). 

Dans C’est un métier d’homme, l’œuvre du passé (tout est relatif…) est « Autoportrait du descendeur », texte liminaire du recueil Les athlètes dans leur tête de Paul Fournel. Cet autoportrait est celui d’un skieur qui se voit en champion médaillé d’or, bourreau de travail, toujours à l’entraînement, soignant le moindre détail, mais prévoyant aussi la faute infime qui lui apportera « le seul moment de vrai repos ». Cette nouvelle en contient une autre (sinon plusieurs) en filigrane : le descendeur est aussi le nouvelliste, aussi soigneux dans son labeur, aussi soucieux de sa tâche que le descendeur.

Sur ce modèle, Hervé Le Tellier a composé un « autoportrait du séducteur », qui s’adonne à son activité avec autant de scrupules et de méticulosité que le descendeur ; puis d’autres ont emprunté le moule pour y couler leur prose et sculpter leurs « autoportraits d’hommes et de femmes au repos » : outre les deux premiers, Jacques Jouet, Frédéric Forte, Michelle Grangaud, Marcel Bénabou, Ian Monk, Michèle Audin, Daniel Levin Becker, Olivier Salon, tous Oulipiens, créent ainsi une nouvelle forme fixe et une possibilité de variations à l’infini, dont ces prototypes ont tout pour plaire, pour faire réfléchir, voire pour faire peur de la chute finale. Les métiers (puisqu’il faut les appeler ainsi) les plus divers sont ici présentés en situation, aussi bien le ressusciteur que le tyran, la fourmilière que la toupie, le philosophe télévisuel que le Président, le buveur que la femme en quiétude… j’en passe. Preuve est faite que la contrainte est source d’ouverture, la forme fixe de trouvailles, la matrice immuable des tonalités les plus variées, parmi lesquelles l’humour et la satire ne sont pas les plus rares, mais sont à prendre au sérieux.

L’un des avantages de ce genre de publication, c’est que chaque lecteur sent poindre en lui des potentialités littéraires que sans cela il aurait gardées enfouies au plus profond de son cerveau. Certes, pour devenir réalité, une potentialité doit faire l’objet, comme ici, de la plus extrême attention, de la préparation la plus pointilleuse, de la volonté la plus acharnée, de la « concentration » la plus « totale ». Un vrai travail de chroniqueur littéraire.

Jean-Pierre Longre

www.1001nuits.com

 

www.oulipo.net  

 

et pour lire çà et là quelques notes éparses, quelques chroniques en pointillés qui ont quelque chose à voir avec l’Ouvroir de Littérature Potentielle, voir :

http://jplongre.hautetfort.com/archives/tag/oulipo.html

03/08/2010

Attachants instantanés

poils_cairote.jpgPaul Fournel, Poils de Cairotes, Le Seuil, 2004, réédition Points, 2007.

 

« Le Caire fabrique du discontinu, de l’alternatif ». Cette constatation énoncée dans sa préface, Paul Fournel l’a mise en pratique en couchant par écrit à chaque lever du jour, du 12 novembre 2000 au 25 juin 2003, telle anecdote, telle évocation, telle impression, tel témoignage de l’attaché culturel qu’il fut durant cette période dans la capitale égyptienne.

 

Destinés à l’origine à donner des nouvelles électroniques quotidiennes à ses correspondants lointains, ces brefs textes composent un livre pittoresque et fin, où le trait humoristique côtoie l’observation ethnographique, où la saynète comique voisine volontiers avec la scène tragique. Sous la plume à la fois tendre et distanciée, perplexe et compréhensive de l’auteur, la vie foisonnante de la mégalopole nous saute aux yeux et aux oreilles ; nous sommes, comme lui, plongés en plein dedans tout en conservant la position de celui qui contemple avec un sourire mi-ironique mi-complice. Les bruits incessants (klaxons, moteurs et cris divers), les mouvements en tous sens, les pauses étonnantes, les combines insoupçonnées, l’enfermement citadin et les échappées vers les espaces désertiques, tout y est.

 

Même les contradictions, celles qui caractérisent les pays où la tradition s’accommode sans états d’âme de la modernité – richesse incomparable. Les exemples pullulent, comme le savoureux récit de l’installation d’une antenne parabolique à minuit par des techniciens attendus depuis le matin et qui, avec « un beau rire égyptien », rétorquent aux protestations du narrateur : « Nous on travaille avec les étoiles ».

 

Grâce à la contrainte quasi oulipienne de l’écriture matutinale, c’est la poésie qui naît, sous la plume aimante et acérée de celui qui a su conserver l’art décrire sans complètement se perdre dans les méandres de la vie cairote.

 

Jean-Pierre Longre

 

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www.paulfournel.com

 

www.oulipo.net/oulipiens/PF