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02/12/2015

Libre abécédaire de la presse

Dictionnaire, essai, francophone, journalisme, Serge July, Plon, Jean-Pierre LongreSerge July, Dictionnaire amoureux du journalisme, Plon, 2015

Si l’on se fie à l’épaisseur du livre (plus de 900 pages), et surtout à la mine de renseignements et d’idées qu’il contient, on se dit que l’amour de Serge July pour le journalisme est incommensurable – et lorsqu’on pense à sa propre carrière – voir entre autres l’entrée July (Serge) –, on se dit qu’il ne pouvait en être autrement. Même si, tout amoureux qu’il est, il parvient à prendre le recul nécessaire pour avoir un regard relativement objectif sur le métier (il rappelle volontiers cette « vérité essentielle » de Bernard Voyenne : « Aucun journal n’est objectif, la presse l’est »). Recul, donc, et distance souriante : le premier article, intitulé « À bas les journalistes », cite les phrases satiriques qui, du XVIIe siècle à nos jours, ont fleuri sous la plume de certains auteurs (Voltaire, Balzac, Flaubert, Henry James, Montherlant, Bourdieu…). Pour le plaisir, George Bernard Shaw : « Journal : institution incapable de faire la différence entre un accident de bicyclette et l’effondrement de la civilisation. ».

Puis commencent les choses sérieuses : une revue détaillée de tout ce qui a trait au journalisme : son histoire et celle des grands organes de presse (Libération bien sûr, les autres aussi), une histoire non dénuée des engagements propres à l’auteur ; en témoignent les textes sur Henri Alleg, sur les grands « bidonnages », sur la mort de Roger Salengro, sur la « révolution » roumaine, sur les populismes… Évidemment, les éléments biographiques abondent, notamment ceux qui concernent les grands journalistes comme Beuve-Méry, et le premier de tous, Théophraste Renaudot, journalistes qui comptent parmi eux nombre d’écrivains sur lesquels Serge July prend parfois plaisir à s’attarder ; d’Hérodote à Camus et Sartre, en passant par Daniel Defoe, Voltaire, Alexandre Dumas, Zola, Hemingway, Kessel, Mauriac, Simenon – on en passe –, ils illustrent tous l’idée que journalisme et littérature, s’ils présentent des différences notables, ont au moins un point commun : la communication verbale.

Ce dictionnaire ne se contente d’ailleurs pas de donner des définitions, ni de déclarer son amour à la profession. Il présente des articles de fond, amorçant des réflexions sur, par exemple et justement, la communication, « le propre de l’espèce humaine », avec tous ses enjeux dans le cadre politique et international. Réflexions aussi sur l’immédiateté et la « distanciation » ironique, sur le « lynchage médiatique », sur ce qu’on appelle le « quatrième pouvoir », sur la puissance néfaste de la « rumeur », sur 1968 et, dans la foulée, 1973 (naissance de Libération)… Pouvoir de réflexion ne va pas sans précision sémantique : on sort de cette lecture avec le sentiment d’être plus instruit, en tout cas de mieux connaître (ou d’avoir tout bêtement appris) certains mots spécialisés (« marbre, marronniers, ménages, tabloïd, offset, mécascriptophile »), voire l’origine de certains autres (« reportage »), le contenu précis de termes comme « feuillet » (25 lignes de 60 signes, soit 1500 signes, ou 250 mots)…

Et il n’est pas indifférent, pour le lecteur, de se dire que l’auteur n’a pas perdu un certain sens de l’humour, parlant de la « pensée Dassault » sous le titre « Café du Commerce », évoquant les grands canulars à l’image de celui d’Orson Welles faisant croire à une invasion de Martiens, rappelant aussi, dans un autre domaine, ce que fut l’acronyme NDLC (note de la claviste, qui autrefois avait le droit de faire des commentaires dans les articles de Libé), ou encore citant Jules Renard : « Le comble pour un journaliste, c’est d’être à l’article de la mort. ». Belle pratique de l’humour libre dans un livre d’amour. Pour notre part, souhaitons que le journalisme demeure tel que le conçoit Serge July, malgré tous les dévoiements qui le guettent.

Jean-Pierre Longre

www.plon.fr  

18/03/2014

Le souffle et les serpents

Roman, anglophone, Donna Tartt, Anne Rabinovitch, Plon, Pocket, Jean-Pierre LongreDonna Tartt, Le petit copain, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch, Plon, 2003, Pocket, 2014

Un roman tous les dix ans (Le maître des illusions en 1992, Le petit copain en 2002, Le chardonneret en 2013)… Donna Tartt n’est pas de ces écrivains dont la production annuelle s’assimile à l’entreprise industrielle (chacun a des noms en tête). La rareté, chez elle, est proportionnelle à l’ampleur et à la densité de ses livres.

On a récemment beaucoup écrit sur Le chardonneret, qui vient de paraître en traduction française. Restons donc un instant, pour changer, sur le roman précédent, Le petit copain, dont la version française vient d’être redonnée en collection de poche. Huit cent quarante pages serrées, qui à aucun moment ne suscitent l’ennui. Dans le Mississipi, que l’auteure, pour y être née, connaît bien, la famille Cleve Dufresne a été traumatisée par la mort (accidentelle ? criminelle ?) de Robin, âgé d’une dizaine d’années, retrouvé pendu à un arbre de la propriété. Mère dépressive, père absent, sœur occupée d’elle-même, Harriett, qui était un bébé lors de la tragédie, ne trouve réconfort qu’auprès d’une grand-mère à la forte personnalité, de quelques tantes et de son « petit copain » Hely. Plus de dix ans après, la fillette décide de trouver l’assassin de son  frère et de faire justice.

Son entêtement, son goût du risque, les imprudences d’Hely (les siennes aussi) l’entraînent dans un univers inconnu, où les adultes se découvrent peu à peu comme des êtres fermés ou dangereux, faibles ou brutaux, frénétiques ou apathiques, et où la vie repose sur la lâcheté, les supercheries, les illusions, l’absence de scrupules – avec toutefois quelques parenthèses de joie sincère et de fraîcheur spontanée (celle-ci fort bien venue dans l’atmosphère étouffante où évoluent les personnages). Harriett mène la danse, une danse qu’elle ne maîtrise pas toujours, qui serpente et se désarticule jusqu’aux limites du souffle vital (les serpents et le souffle, deux motifs récurrents du récit, deux piliers de la narration).

Roman pointilliste et haletant, Le petit copain est un patchwork et une symphonie. Portraits multiples, incisifs et pittoresques, tableaux familiaux et sociaux d’un naturalisme grouillant, descriptions poétiques d’une nature glauque et hostile, évocations de rêves envahissants, aventures à rebondissement, suspense narratif angoissant, tout cela n’occulte en rien la sensibilité à fleur de peau d’une fillette attachante et futée, nourrie de souvenirs inquiets et des récits de Kipling ou Stevenson, et dont le cheminement vers la vie adulte se fait dans l’obstination et les tourments. Comme chez certains grands écrivains américains, comme chez certains grands écrivains russes, le souffle romanesque de Donna Tartt ne laisse pas le lecteur en repos.

Jean-Pierre Longre

www.plon.fr

www.pocket.fr

21/06/2010

Écris, Matthias. Écris !

 

Carrese.gifPhilippe Carrese, Enclave, Plon, 2009

Rien de tel qu’un bon roman pour explorer les mystérieuses réalités humaines. Enclave en est une nouvelle preuve, qui démonte par la fiction les mécanismes de l’accession au pouvoir, à ses excès et à ses aberrations.

Le camp de Medved’, dans les montagnes de Slovaquie, pour imaginaire qu’il soit, est l’archétype des camps de travail créés par les nazis conquérants. Après y avoir exercé leur autorité par la terreur et la cruauté (et, comble de l’humour macabre, y avoir fait se côtoyer un « Lebensborn » - lieu de reproduction de la prétendue pure race aryenne – et une fabrique de cercueils), les bourreaux se sauvent brusquement devant l’avancée de l’armée soviétique, début 1945. Ils abandonnent leurs victimes à un sort d’autant plus incertain que, piégeant les accès derrière eux, ils leur interdisent toute fuite. Il faut donc cohabiter dans l’hiver glacial de la forêt, s’organiser pour survivre, et c’est dans ces tentatives de reconstruction par des individus et des communautés retrouvant un semblant de liberté que se mettent à nu les tempéraments. Parmi eux, celui de Dankso, fruste et analphabète, mais jouissant d’une autorité, d’une habileté et d’un cynisme quasiment naturels ; il prendra en un temps record le pas sur les autres, dans cette « république démocratique de Medved’ » fermée sur elle-même et dont le régime dictatorial n’aura rien à envier à celui des tyrans précédents. Nazisme, stalinisme… Les analogies sont terriblement frappantes.

Ce n’est pourtant pas une démonstration, mais bien un roman, dont l’intrigue se construit en trois temps (les trois premiers jours, le dernier, et un nécessaire « beaucoup plus tard » permettant de boucler l’histoire) ; l’écriture alerte, vigoureuse, résonne de celle du jeune Matthias, qui tient à la fois la chronique officielle de la « république » et son journal personnel, ce qui permet au lecteur d’entrer non seulement à l’intérieur du camp, mais aussi dans l’intimité du narrateur. « Littérature générale » (comme l’indique la quatrième de couverture) par un auteur connu pour ses « polars » ? Cela dépasse les catégories et les clivages. C’est de la littérature « tout court », de la solide, qui a du corps, et qui ne peut pas laisser indifférent.

Jean-Pierre Longre

www.plon.fr

www.philippecarrese.com