22/08/2010
Des conseils avisés
Christian Cottet-Emard, Tu écris toujours ? Manuel de survie à l’usage de l’auteur et de son entourage, éditions Le Pont du Change, 2010
« Pourquoi écrivez-vous ? ». La question est récurrente, et ne recevra jamais de réponse définitive, ni vraiment satisfaisante. Et par les temps qui courent, d’aucuns, dans leur caboche et même ouvertement, se demandent « pourquoi on peut se livrer à une activité aussi aberrante que l’écriture ». En l’absence donc de réponse, Christian Cottet-Emard se contente, si l’on peut dire, de donner des conseils aux écrivains.
Tout y passe, et tous sont concernés, de ceux qui sont « tentés par les prix et concours » à ceux « qui ont encore des amis non-écrivains et non-littéraires », en passant pas ceux « qui cherchent un emploi » (et « non un travail car tous les écrivains ont du travail »), ceux qui s’installent chez les « néo-ruraux », ceux qui sont « assignés à résidence » (d’auteur, évidemment), ceux qui cherchent une bourse, ou encore ceux qui se retrouvent sous le chapiteau d’une foire aux livres… Les anecdotes fourmillent, et l’on sent nettement pointer l’expérience de celui qui fait tout pour survivre dans un environnement hostile ou, au mieux, sceptique. Nous sommes là aux limites de la chronique autobiographique.
C’est enlevé, c’est drôle, c’est sincère. Pas d’amertume – ou s’il y en a, elle se cache sous l’humour et sous la satire. Le voisin, l’homme politique, le propriétaire de 4 x 4, le « grand écrivain », le structuraliste impénitent et quelques autres font les frais de la plume acérée de l’auteur, mais sans que celle-ci cède à la violence. Jean d’Ormesson et Philippe Sollers, par exemple, sont épinglés comme modèles des « écrivains qui veulent soigner leur image », aux antipodes de la modestie (vraie ? fausse ? entre les deux ?) de l’éternel inadapté qu’est celui qui aime, tout simplement et depuis l’enfance, raconter des histoires.
Tu écris toujours ? est le deuxième ouvrage publié par les éditions Le Pont du Change (après Simples choses de Roland Tixier). La création à Lyon d’une nouvelle maison d’éditions, ce n’est pas un mince événement. Écrivains ou non, profitons-en !
Jean-Pierre Longre
19:12 Publié dans Essai, Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : essai, humour, francophone, christian cottet-emard, le pont du change, jean-pierre longre |
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Livres d’envergure en petit format
Fabio Pusterla, Histoires du tatou, traduit de l’italien par Mathilde Vischer
Friedrich Dürrenmatt, La panne, traduit de l’allemand par Hélène Mauler et René Zahnd
Minizoé, éditions Zoé, 2010
La caractéristique et l’avantage de la collection MINIZOÉ sont de présenter des textes de valeur en petit format, transportables et lisibles d’une traite, à n’importe quel moment. De grands auteurs de Suisse et d’ailleurs sont ainsi à la portée de tous : Nicolas Bouvier, Philippe Jaccottet, C.F. Ramuz, Robert Walser, Jean Starobinski, Jacques Chessex, Agota Kristof, Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant, Charles-Albert Cingria, et bien d’autres, dans tous les genres… Le seul embarras est celui du choix. Parmi les dernières livraisons, par exemple, nous trouvons un recueil poétique et une pièce de théâtre.
Si vous n’êtes pas familier du tatou, ses Histoires racontées par Fabio Pusterla – en vers, s’il vous plaît, et en édition bilingue – ne vous diront pas grand-chose des mœurs animales de ce mammifère d’Amérique du sud à la carapace solide ; mais elles vous le rendront sympathique, cet amoureux des grands espaces, de l’eau, du vent et du vaste monde. Surtout, le tatou têtu, lecteur de Cervantès et poussant volontiers la chansonnette, « est un concept théorique ». Il est la figure du révolté, du rebelle, allant jusqu’au bout de son destin. Belle fable que celle du tatou, si proche de nous !
La panne est en quelque sorte une autre fable, sous forme théâtrale. Friedrich Dürrenmatt, figure notoire de la littérature dramaturgique, met ici en scène une parodie
de procès ; ou plutôt ce qui ressemble à une parodie, et qui est en réalité une recherche des crimes dont nous nous rendons coupables sans nous en rendre compte. Le jeu à l’intérieur du théâtre, le jeu de la vérité par l’illusion théâtrale. La progression dramatique est implacable, mâtinée d’humour noir et d’un sens aigu de l’absurde et du tragique. On respire quelque peu à la fin, mais on n’a pas la conscience tranquille…
Deux textes bien différents par la forme et par le sujet, mais qui ne laissent pas de répit au lecteur, puisque tout compte fait ils lui parlent de lui-même, comme le fait la vraie littérature.
Jean-Pierre Longre
19:07 Publié dans Littérature, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, théâtre, suisse, fabio pusterla, friedrich dürrenmatt, éditions zoé, jean-pierre longre |
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21/08/2010
Mystérieuse et envoûtante
Dumitru Tsepeneag, La Belle Roumaine, traduit du roumain par Alain Paruit, P.O.L., 2006
À lire les premières pages, on aura tendance à se placer dans un décor typiquement parisien aux allures réalistes (le bistrot et ses habitués, le métro et ses faits divers, le Bois de Boulogne…). Plus loin, mais dans une vue rétrospective, on revivra les péripéties historiques de la chute du mur de Berlin et de l’agonie des régimes communistes. A vrai dire, au fil des pages, on sent bien qu’il ne s’agit pas de s’enfermer dans les stéréotypes rassurants et les scènes déjà connues et déchiffrées, qu’il ne s’agit même pas de suivre le déroulement narratif d’une histoire solidement racontée.
Car au milieu des pseudo réalités urbaines et européennes, au milieu de personnages dont la présence est apparemment fonctionnelle, tributaires et faire-valoir de l’héroïne (un bistrotier communiste et rêveur, un turfiste malchanceux, un Russe inquiétant, un peintre exigeant, un duo de philosophes allemands complices en tout, même en amour…), déambule la séduisante Ana ou Hannah, mystérieuse et envoûtante, liée à un invisible Mihai, blonde ou brune selon les pays, médecin ou infirmière, prostituée ou espionne, calculatrice ou naïve, dangereuse ou apeurée, amante fougueuse ou distante… Mythomane certainement, forgeant elle-même son mythe, selon la phrase de Novalis placée en exergue et revenant dans l’espace du récit : « La vie ne doit pas être un roman qui nous a été donné, mais un roman que nous avons fait nous-mêmes ».
Toutefois ce roman, le maîtrisera-t-elle jusqu’au bout ? Cherchant peut-être à leurrer les autres, ne se leurre-t-elle pas elle-même ? L’auteur nous laisse le privilège de l’imagination, un auteur qui est bien là, avec des intertextes plus ou moins voilés (Thomas Mann et quelques autres), des jeux plus ou moins explicites sur Elvire Popesco ou Ionesco, le marteau et la faucille, la vodka qui coule à flot dans les gosiers et fait parler « à brûle-pourpoint », et surtout les autoréférences : la présence d’Ed, jeune employé du bistrot, nous met sur la piste d’Ed Pastenague, anagramme de D. Tsepeneag, l’un et l’autre auteurs, sous un nom ou sous un autre, de romans et récits présents dans le texte (Pont des Arts, Attente, Roman de Gare, Hôtel Europa), d’un scénario de film résumé ici même. Jusqu’à l’obsession reviennent des leitmotive présents dans toute l’œuvre (un aigle en cage, une gare désertée, un sanatorium au-delà d’une forêt, les prénoms féminins Maria, Ana, Marianne, l’attente), le tout assorti d’une autodérision décapante, par exemple sur la Roumanie, « pays de tsiganes et d’escrocs », ou sur l’œuvre elle-même (Hôtel Europa défini comme un simple « thriller »)…
La Belle Roumaine n’est pas un roman ; c’est une multiplicité de romans en puissance : aventures, espionnage, amour, érotisme, politique, exotisme, philosophie, histoire se superposent, ou plutôt tournent autour d’un axe que l’on peut appeler – pour utiliser le nom d’un mouvement que Tsepeneag fonda autrefois avec quelques autres en Roumanie – onirisme. Les reprises, les répétitions d’événements, les épisodes cycliques, factuels ou imaginaires, le ressassement à caractère musical, tout cela relève de la préoccupation structurelle : « Le rêve ne peut pas être narré, on doit le présenter, le reconstituer, l’écrire, le récrire, le fabriquer de a à z. Le vrai songe, le songe nocturne, n’est pour la narration onirique rien de plus qu’un modèle. Il ne fournit que les lois et la structure, non la matière, c’est-à-dire le sujet… ». Comme tous les romans de Dumitru Tsepeneag, La Belle Roumaine n’est pas un roman ; c’est un poème.
Jean-Pierre Longre
22:28 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, roumanie, alain paruit, dumitru tsepeneag, p.o.l., jean-pierre longre |
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