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05/04/2021

Comique existentiel

Chroniques, récit, humour, francophone, Jean-Paul Dubois, Points, Jean-Pierre LongreJean-Paul Dubois, Parfois je ris tout seul, Points, 2021

Le titre l’atteste : Jean-Paul Dubois a dû bien s’amuser en écrivant ces mini-textes (une page chacun au maximum) parus initialement en 1992 chez Robert Laffont, puis en 2007 aux éditions de l’Olivier. C’est un fait : on rit franchement à la réponse que font les parents (la mère surtout) à la question sur les raisons qui font que les chiens se montent dessus et restent collés l’un à l’autre, au dialogue de deux mécanos évoquant Picasso en se disputant sur la couleur d’un manche de tournevis, à des souvenirs culinaires et bien écœurants de cantine d’école religieuse, ou à des propos de comptoir du genre : « T’es vraiment le cousin du pape ? » Et on apprécie à juste titre certaines surprises finales, par exemple dans la confrontation d’un rêve ou d’un fantasme à la réalité, ou dans la réponse acerbe à une question : « Tu me demandes ce que je voudrais ? Ce que j’attends de toi ? Qu’au moins une fois dans notre vie, tu te comportes comme un être humain. »

Mais comme souvent chez l’auteur, la plaisanterie cache des réflexions et des états d’âme plus profonds qu’il n’y paraît. Le tragique n’est pas toujours loin, lorsqu’il s’agit de dire que « la vérité c’est une chose avec laquelle il ne faut pas rigoler. » Et surtout, les questions existentielles forment une trame régulière, en rapport avec les sensations physiques et la maladie : « Je suis toujours tendu, anxieux. […] J’ai l’impression que quelque chose grésille en moi, la sensation d’avoir la poitrine remplie de hannetons. » Et lorsqu’on s’interroge sur la santé des mouches, on se doute qu’il s’agit de celle des humains. En rapport aussi avec le sentiment amoureux, souvent déçu. Peut-on être heureux ? Oui, si l’on en croit le destin de cet homme (« mon père ») qui se transforme en gitan (sur une remarque de sa femme) en achetant une « Chevrolet Bel Air Power Glide 1957, noire, pavillon blanc », ou si l’on apprécie avec le narrateur de rouler tranquillement au volant de sa voiture et de s’allumer une cigarette…

Il y a donc le choix. Chacun peut se promener à sa guise et à sa façon dans cette forêt livresque, glaner çà et là telle ou telle bribe, y voir de l’humour, de l’inquiétude, de l’insolite, des problèmes irrésolus, des réponses improbables, du plaisir, du bonheur, du malheur… Avec toujours dans un coin de la tête cette question qui clôt une page commençant par « T’as aucune morale » : « Le problème avec toi, c’est qu’on sait jamais quand tu déconnes. »

Jean-Pierre Longre

www.editionspoints.com  

09/03/2021

Comment ne pas s’en sortir

Roman, francophone, humour, Fabrice Caro, Sygne, Gallimard, Jean-Pierre LongreFabrice Caro, Broadway, Sygne, Gallimard, 2020

Le discours, Folio, 2020

Pourquoi avoir reçu « une enveloppe plastifiée bleue au bas de laquelle est inscrit : Programme national de dépistage du cancer colorectal », normalement adressée aux hommes âgés de cinquante à soixante-quatorze ans, alors que « j’ai quarante-six ans » ? C’est la question qui va tarauder le narrateur d’une manière obsessionnelle, alors qu’il tente de se dépêtrer des difficultés quotidiennes qui jalonnent la vie d’un homme d’aujourd’hui, marié, père de famille, et qui rêve de changements, de grands espaces et d’exaltations exotiques.

Les difficultés ? C’est par exemple la convocation chez le chef d’établissement de son fils auteur d’un dessin mettant en situation compromettante deux de ses professeurs ; ou les prières que lui demande de faire sa fille abandonnée par son petit ami ; ou rendre l’invitation à l’apéritif de voisins encombrants ; ou encore envisager des vacances à Biarritz avec un couple d’amis de sa femme qui s’enthousiasment à l’idée de faire du « paddle » au bord de l’océan… Les rêves ? Séduire Mel, la professeure dessinée par son fils ; tracer sa route et parler foot en buvant l’apéritif avec des copains argentins « dans une ruelle del barrio de la Boca, attablé à la terrasse de mon café d’adoption »… et se sortir de ses fantasmes sanitaires, entre difficultés de prostate et « dépistage colorectal »…

On aura compris que le narrateur-protagoniste navigue entre illusions et velléités, fausses résolutions et promesses non tenues. Cela aurait pu donner un roman dramatico-psychologique. Mais le style alerte et enlevé de Fabrice Caro, son écriture ironique donnent une image à la fois humoristique et bienveillante de cet être socialement décalé, plutôt autocentré, mal à l’aise mais plein de bonne volonté, qui se dit « Il est urgent d’agir » mais n’agit pas, et qui souffre d’« un problème de communication », comme lui dit sa femme. C’est donc avec un plaisir jouissif non dénué de compassion qu’on lit les aventures d’un homme inadapté mais lucide. « Je me sens comme un de ces personnages hitchcockiens qui se retrouvent au cœur d’une intrigue d’envergure internationale alors qu’ils n’ont rien demandé, tout ça à cause d’un simple malentendu ».

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Sygne

 

roman,francophone,humour,fabrice caro,sygne,gallimard,Folio,jean-pierre longreAuparavant, Fabrice Caro avait publié dans la même collection Le discours, paru depuis en Folio.

Dans une veine du même ordre, nous avons affaire à une comédie à la fois franche et grinçante. Le temps d’un repas familial (belle unité de lieu et de temps), Adrien, le protagoniste-narrateur, se dévoile comme un personnage lui aussi décalé, et se comporte un peu comme Bartleby dans la nouvelle d’Herman Melville, celui dont le mantra est « I would prefer not do », « Je préférerais ne pas… ». Amoureux qui se sent délaissé, il se désintéresse de tout ce qui ne concerne pas Sonia, l’amour de sa vie.

« Je suis en train de manger du gigot et du gratin dauphinois alors que le fruit de mon tourment est ailleurs et qu’une fourchette menace à tout moment de grincer dans l’assiette et la discussion ne porte même pas sur l’amour, ou la poésie, ou le sens de la vie, non, on parle de chauffage au sol, de vacances en Sardaigne, de Jean-François, le fils du voisin, qui a fait construire, tu entends, Adrien, il a fait CONSTRUIRE. Pour ma mère, le monde se divise en trois catégories : ceux qui ont un cancer, ceux qui font construire et ceux qui n’ont pas d’actualité particulière. Entre ces deux, la construction et le cancer, pas grand-chose, une espèce de flottement, une parenthèse, un grand vise existentiel. » C’était un échantillon représentatif de ce roman délicieusement paradoxal : personnage déprimé, lecture roborative.

Jean-Pierre Longrer

www.folio-lesite.fr

29/01/2021

Les jeux du bref

aphorisme, humour, francophone, Jean-Philippe Querton, cactus inébranlable éditions, jean-pierre longreJean-Philippe Querton, Délit d’initiales, Cactus Inébranlable éditions, 2020

« - Et comment faites-vous, Monsieur l’éditeur, pour vous détendre de ce travail si harassant ?

- J’écris des livres. »

Jean-Philippe Querton étant éditeur, on peut donc penser que ce petit livre si dense est pour lui une manière d’amusement. C’est un fait : l’humour, les jeux (de mots et d’idées) forment l’ossature principale de ces 90 pages, qui sous le prétexte de la « détente » sont soupçonnables d’être le fruit mûr d’un travail de longue haleine. Certes, il y a de nombreux jeux du genre : « Si tu prêtes à confusion, tu ne risques pas d’être remboursé de sitôt », « Bénévole à l’étalage » ou, dans un registre un peu différent : « L’honneur ? Vous m’en mettrez juste un doigt. » Mais pas que cela.

En préambule, l’auteur pose une « question d’organisation » : ranger les aphorismes dans un ordre précis, par rubriques, ou les laisser aller en un « joyeux bordel » ? Entre l’ordonnancement à la Perec et « le foutraque » à la Scutenaire, il choisit (on pouvait d’y attendre) le Belge, d’ailleurs plusieurs fois évoqué dans le recueil. C’est donc au lecteur de s’y laisser perdre, ou de s’y retrouver en repérant quelques motifs récurrents. Accompagnant le ludisme et l’humour, il y a une petite dose de morale teintée d’ironie (« Elle était fort généreuse dans sa manière de mettre en scène sa générosité », ou « La réalité, c’est qu’on n’a pas tous la même »), et une bonne dose de poésie : sous forme de haïkus (ici nommés « haïkouilles », par pudeur sans doute), de métaphores bucoliques (« Seul l’oiseau saisit le sens des phrases lancées en l’air ») ou de variation musicales sur des « Impressions de salon (du livre »).

Justement, la vie littéraire figure ici en bonne place, dans une sorte de « pessimisme rigolo » (oui, Jean-Philippe Querton cultive volontiers l'oxymore et le paradoxe). La « vie d’éditeur » (titre de plusieurs aphorismes), celle du livre lui-même, qui « demeure imperturbable dans une armoire, un grenier ou mieux encore la bibliothèque, […] s’accommode de nombreux déménagements, […] ne se formalise pas des pages écornées, des notes dans les marges ni même des gros surlignages multicolores… » Et aussi la vie de l’auteur de ces lignes et de ses semblables : « Fuyez, fuyez les critiques littéraires autoproclamés ! » Qu’on se le dise, et qu’on aille directement lire Délits d’initiales !

Jean-Pierre Longre

https://cactusinebranlableeditions.com

22/02/2016

Rêves d’Italie

Roman, humour, russe, Moldavie, Vladimir Lortchenkov, Raphaëlle Pache, Mirobole éditions, Jean-Pierre LongreVladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie, traduit du russe par Raphaëlle Pache, Mirobole éditions, 2014, Pocket 2015 

Les habitants de Larga, pauvre village de la pauvre Moldavie, ont une obsession : s’exiler vers l’Italie, où chacun trouvera, c’est sûr, un travail – n’importe lequel, car il sera dans tous les cas plus lucratif que l’oisiveté forcée ! S’y exiler, et y rester. Comme le dit un vieux paysan : « Ceux qui partent pour notre Italie en reviennent jamais ! Les gens qui ont atterri là-bas s’en plaignent pas. En fait, c’est comme s’ils étaient morts, parce que l’Italie, au final, c’est le paradis. Et à celui qui y accède, point de retour en arrière. ».

Ce « paradis », on cherche à y accéder par tous les moyens et certains sont spécialistes en la matière. Séraphim Botezatu, notamment, n’hésite pas à entraîner ses camarades dans des expéditions aussi ambitieuses que farfelues : s’envoler sur un tracteur, partir dans un sous-marin fabriqué avec le même tracteur… Inutile de dire que chaque essai se solde par un échec retentissant, et qu’on se retrouve non à Rome mais à Chişinau, non sur les côtes italiennes mais sur les rives du Dniestr… Le pope Païssïï lui-même se laisse gagner par la contagion et organise deux « croisades », entraînant des milliers, voire des dizaines de milliers d’ouailles dans une procession guerrière qui, évidemment, ne pourra franchir les frontières. Le président du pays en personne, par la voie des airs et en usant de ruses inouïes, parviendra-t-il à ses fins ?

Roman, humour, russe, Moldavie, Vladimir Lortchenkov, Raphaëlle Pache, Mirobole éditions, Jean-Pierre LongreDes mille et une façons de quitter la Moldavie est un livre drôle et tragique, d’un humour farce et noir, qui met à nu, par la caricature et le burlesque, le désir désespéré d’un avenir meilleur, d’un autre monde. D’un humour satirique aussi, qui n’épargne personne : ni les « Moldaves », petits ou grands, épinglés par l’un des leurs, ni les peuples voisins, ni l’Union Européenne – ni le genre humain en général. On rit beaucoup mais parfois jaune à la lecture de ces aventures cruelles, on compatit, et on en arrive à sympathiser avec ces personnages en perpétuelle quête d’une autre vie. Une autre vie en Italie ? La vérité, elle est sans doute encore détenue par le vieux Tudor (dont les villageois n’auront pourtant aucune pitié) : « À partir d’aujourd’hui, je deviens le pope du village. Et je déclare que le culte de l’Italie est une hérésie ! Parce que la véritable Italie se trouve en chacun de nous ! Et à partir d’aujourd’hui, telle doit être notre unique croyance. ».

Jean-Pierre Longre

28/03/2015

Sous l’empire de l’humour

Biographie, francophone, dessin, humour, Pierre Étaix, Jean-Claude Carrière, Wombat, Jean-Pierre LongrePierre Étaix et Jean-Claude Carrière, Le petit Napoléon illustré, Wombat, 2015 

Publié une première fois chez Laffont en 1963 et repris avec à-propos (pour les 200 ans de la bataille de Waterloo) par les éditions Wombat, c’est un délicieux petit livre sur un personnage dont on a dit tout et son contraire, en bien et en mal. Cliché (verbal) contre cliché (visuel), chaque page montre en malicieux instantanés un Napoléon à la fois connu et nouveau, sous ses différents aspects. Le Corse, le général « impulsif » et prévoyant, l’inventeur du baccalauréat, de la légion d’honneur et du code civil, le coureur de jupons, l’homme à la main sur l’estomac (ou sur le cœur, ou sur le portefeuille, ou sur les parties charnues des dames…), le « comédien » aux réactions inattendues… tout est l’occasion d’un bon mot et d’un fin croquis.

Biographie, francophone, dessin, humour, Pierre Étaix, Jean-Claude Carrière, Wombat, Jean-Pierre LongreLe petit Napoléon illustré peut apparemment se parcourir avec une rapidité toute… napoléonienne. Il faut en réalité le feuilleter avec lenteur, en s’arrêtant sur chaque texte et sur chaque dessin, sur chaque mot et sur chaque détail. Aux phrases laconiques et denses de Jean-Claude Carrière répondent les dessins limpides et subtils de Pierre Étaix. L’Histoire vue par le bout souriant de la lorgnette, des pages à savourer dans toute leur impertinence et dans tout leur humour.

Jean-Pierre Longre

www.nouvelles-editions-wombat.fr

12/01/2015

Le propre de l’homme

Humour, fanatisme, image, littérature, liberté, Charlie Hebdo

 

« Une ignorance profonde, une crédulité sans bornes, une tête très faible, une imagination emportée: voilà les matériaux avec lesquels se font les dévots, les zélés, les fanatiques et les saints ».

Jean Meslier, prêtre (1664-1729)

 

« Le fanatisme est un monstre qui ose se dire le fils de la religion ».

Voltaire

 

« La liberté commence où l’ignorance finit ».

Victor Hugo

 

« Il m'arrive d'éprouver une sorte de stupeur à l'idée qu'il ait pu exister des "fous de Dieu", qui lui ont tout sacrifié, à commencer par leur raison. Souvent il me semble entrevoir comment on peut se détruire pour lui dans un élan morbide, dans une désagrégation de l'âme et du corps. D'où l'aspiration immatérielle à la mort. Il y a quelque chose de pourri dans l'idée de Dieu ! »

Cioran

 

« Est fanatique celui qui est sûr de posséder la vérité. Il est définitivement enfermé dans cette certitude; il ne peut donc plus participer aux échanges; il perd l'essentiel de sa personne. Il n'est plus qu'un objet prêt à être manipulé. C'est là le péché fondamental des religions : faire des adeptes qui ne posent plus de questions ».

         Albert Jacquard

 

 « J'aime les gens qui doutent
Et voudraient qu'on leur foute
La paix de temps en temps »

 

Anne Sylvestre

 

 

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pour ce que rire est le propre de l'homme. »

François Rabelais

 

humour,fanatisme,image,littérature,liberté,charlie hebdo

Lyon, le 11 janvier 2015 

 

2015.01.10 diaporama Je suis Charlie.pps 

 

http://youtu.be/FEaiN_ThjXU (Cabu, avril 2012)

 

www.charliehebdo.fr

26/01/2013

Homo politicus et « collectisme »

Roman, histoire, humour, francophone, Fernand Bloch-Ladurie, Aux forges de vulcain, Jean-Pierre LongreFernand Bloch-Ladurie, Georges-Guy Lamotte. Le dernier des socialistes, Aux Forges de Vulcain, 2012

Homme de tous les combats, de la Résistance aux joutes électorales, et théoricien inégalé du « collectisme », Georges-Guy Lamotte (1929-2007) est l’une des grandes figures françaises de la période contemporaine. Injustement oublié aujourd’hui, il est enfin réhabilité par un chercheur hors-pair, un fin politologue et un écrivain chevronné, Fernand Bloch-Ladurie – trois personnes en une, trinité laïque qui offre au lecteur une biographie à la fois objective et pleine d’empathie, claire et labyrinthique, limpide et complexe, légère et pathétique de ce personnage qui sut avoir l’oreille de Guy Mollet et de François Mitterrand, et qui traversa toutes les tempêtes des IVème et Vème républiques sans dévier de son objectif : être Georges-Guy Lamotte, « synthèse entre Karl Marx et Margaret Thatcher »… Du moins, tout cela, c’est l’auteur qui nous le rapporte.

À une époque où nombre de « romans » ne sont que des biographies (ou autobiographies) relatant les moindres détails triviaux de vies plus ou moins sordides, plus ou moins sulfureuses, plus ou moins dramatiques, la publication d’une vraie fiction biographique, où le grotesque et la satire, l’ironie et l’autodérision voisinent avec un sens acéré de l’histoire, relève de la salubrité publique. Car il faut l’avouer : Georges-Guy Lamotte n’a jamais existé en tant que tel. Le grand burlesque repose sur ce décalage que l’on trouve entre les faits relatés et la tonalité de l’écriture, entre la boursouflure du héros et l’apparent sérieux des références, entre la caricature et la rhétorique, entre le ridicule de l’homme et la grandiloquence du discours. Ici, en outre, les allusions, les non-dits, les regards obliques, les aveux voilés sont aussi bien des sources de réflexion que des déclencheurs du rire (souvent intérieur, parfois jaune – car le lecteur quelque peu lucide sent bien que des hommes comme Georges-Guy Lamotte, il en a connu, parfois admiré, et qu’il s’est laissé prendre à leurs pièges).

Tous les hommes politiques, mais aussi tous les électeurs devraient lire Georges-Guy Lamotte. Le dernier des socialistes. Miroir déformant, vitre dépolie, lunette grossissante (on en passe), ce livre a aussi le grand mérite de dévoiler une doctrine dont chaque idéologie, chaque programme électoral passés, présents et à venir s’inspirent consciemment ou inconsciemment, puisque son Manifeste contient la réponse aux trois questions qui fondent toutes les grandes ambitions politiques :

         1° Qu’est-ce que le collectisme ? Tout.

2° Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien.

3° Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose. 

 

Jean-Pierre Longre

www.auxforgesdevulcain.fr

http://lactualiteselonblochladurie.wordpress.com

18/02/2012

« Pouvoir rire de tout, ce n’est pas rien »

Humour, francophone, François Morel, France Inter, Denoël, Jean-Pierre LongreFrançois Morel, L’air de rien, chroniques 2009-2011, France Inter/Denoël, 2011

Le vendredi matin, un peu avant le journal de neuf heures, France Inter donne la parole à un drôle de bonhomme qui s’est fait connaître jadis avec les Deschiens (ce dont on doit lui rebattre les oreilles, d’ailleurs) et qui, depuis, a fait son chemin, notamment sur les planches théâtrales et à la radio, dans ses « billets » d’humeur et d’humour.

Chroniques de circonstance qui ont pourtant une portée plus générale que les simples (ou complexes) événements auxquels elles se réfèrent, elles donnent, sans forcer la note, matière à un livre savoureux. Elles courent sur deux saisons, du 4 septembre 2009 au 30 juin 2011, et nous replongent dans l’histoire immédiate, nous rappelant des faits petits et grands qui ont ponctué l’actualité ; le tout sur le mode délicatement railleur, finement burlesque, faussement naïf caractérisant la manière de François Morel, qui ne se prive pas, parfois, de laisser s’épancher une sensibilité sincère, voire une colère à peine contenue.

On ne rappellera pas toutes les affaires, toutes les aberrations politiques et sociales, toutes les injustices, tous les scandales auxquels s’attaque l’humoriste : un par semaine en presque deux ans, le choix est trop difficile. On dira simplement que le fait de lire ces chroniques confirme l’auditeur dans ses impressions fugitives : voilà un auteur qui manie avec une belle dextérité les mots, la syntaxe, les tonalités diverses (toute la gamme qui va du style enfantin à la fausse grandiloquence), sans se départir de sa personnalité, et sans se prendre au sérieux. « J’ai envie de parler de tout. […] C’est tout. C’est rien ». C’est salutaire.

Jean-Pierre Longre

www.franceinter.fr   

www.denoel.fr

07/09/2011

Des trouvailles au Pont du Change

Roland Tixier, Chaque fois l’éternité, préface de Geneviève Metge, Le Pont du Change, 2011 

Alphonse Allais, L’agonie du papier et autres textes d’une parfaite actualité, introduction de Jean-Jacques Nuel, Le Pont du Change, 2011

Le Pont du Change, maison d’édition lyonnaise, enrichit sa production de deux livres à déguster lentement, avec délectation.

Tixier.jpgL’un (Chaque fois l’éternité de Roland Tixier) est un recueil de brefs poèmes qui, à la manière des haïkus, campent en quelques syllabes tel personnage, tel objet, tel paysage, telle scène, suivant les souvenirs d’un été de vacances en Limousin. Se succèdent les images que l’adulte garde de cette période enfantine, dans un univers limité à une parcelle d’espace et de temps, mais aussi élargi à tout un « monde à portée de main », où les « brosses et savons » deviennent « navires et sous-marins », où s’ouvrent de nouvelles routes – sans parler de l’évocation fugitive d’une Algérie lointaine où se déroulent des événements qui échappent à l’enfant de 10 ans… Par la « magie du verbe », choses banales deviennent « mots cueillis », « mots copeaux / qui s’entortillent », objets poétiques à peine esquissés mais harmonieusement glissés dans le silence de la page.

Allais.jpgL’autre (L’agonie du papier) est d’une tonalité radicalement différente – variété des plaisirs, merci Monsieur l’éditeur. On savait Alphonse Allais humoriste hors pair ; on le sait, maintenant, savant et précurseur. Sous le rire et la fantaisie, sous la virtuosité parodique et la fausse grandiloquence, que d’inventions utiles, que de soins pour la survie de l’humanité ! Voilà un auteur qui, dès le tout début du XXe siècle, préconise (avant Queneau et bien avant les « textos ») une réforme profonde, phonétique de l’orthographe, et s’insurge devant la domination grammaticale du masculin sur le féminin, ou qui, devant les désastres de la déforestation et « l’agonie du papier », invente le microfilm, ancêtre de l’e-book… Dans un souci écologique et économique, il promet un bel avenir aussi bien aux énergies éolienne et marémotrice qu’aux téléconférences pour l’Assemblée Nationale, fondées sur le principe du « théâtrophone », ou qu’à un « Paris-Plage » entourant carrément la capitale pour le plus grand plaisir des vacanciers et des consommateurs de poisson. Si l’on veut plus de détails, que l’on se reporte à ce recueil de textes où l’humour, pas aussi absurde qu’on pourrait le croire, est soluble dans le progrès humain (et vice-versa).

Le Pont du Change passe par-dessus les années en deux démarches différentes. Empruntez-le sans hésiter, le trajet ne vous décevra pas.

Jean-Pierre Longre

 

http://lepontduchange.hautetfort.com

01/07/2011

Drôle ou morbide ?

Essai, récits, humour, francophone, Patrick Rambaud, La Table Ronde, Folio, Jean-Pierre LongrePatrick Rambaud, Comment se tuer sans en avoir l’air, La Table Ronde, 1986, rééd. Folio, 2011

L’un des propres de l’homme est « le suicide individuel » : les animaux, à part quelques exceptions circonstancielles et généralement collectives, ne prennent pas ce genre d’initiative. C’est en tout cas ce qu’explique Patrick Rambaud en introduisant son « Manuel d’élégance à l’usage des mal partis avec des ruses, des méthodes et des principes expliqués par l’exemple ». Comme un autre propre de l’homme est, selon Rabelais, le rire, il semble que Rambaud ait décidé de développer l’un en s’aidant de l’autre (et inversement).

Cela nous vaut quatorze moyens d’en finir sans honte et en préservant son amour-propre. Il n’est pas question de les énumérer ici, mais on saura que les quatorze chapitres qui les abordent ne sont ni vulgairement pédagogiques ni abstraitement théoriques. Tout passe par des anecdotes aussi tragi-comiques que convaincantes. Les personnages dont l’auteur nous narre le trépas volontaire, nous les connaissons, nous les côtoyons, c’est nous, en plus malheureux, en plus désespérés, en plus obstinés. Les circonstances de la vie les ont poussés à interrompre celle-ci « sans en avoir l’air » : il leur faut trouver un moyen de maquiller leur suicide en accident, en meurtre, en geste héroïque (et « con »), en infarctus, en maladie mortelle… et ils le trouvent.

Tout cela est fort drôle, même s’il nous arrive de rire jaune, tant le genre humain dans son entier est mis à rude épreuve et tend à la morbidité. Le style allant, allusif, expéditif parfois, imagé souvent n’est pas pour rien dans le plaisir que l’on prend à lire dans les pensées des personnages, à les accompagner dans leur cheminement souvent complexe, toujours fatal. Et il faut aller jusqu’au bout : dans sa conclusion, Patrick Rambaud rappelle que le suicide ne date pas d’aujourd’hui, loin s’en faut, et termine tout de même par un bel hymne à la vie.

Jean-Pierre Longre

www.folio-lesite.fr  

 

22/08/2010

Des conseils avisés

Tu écris toujours.jpgChristian Cottet-Emard, Tu écris toujours ? Manuel de survie à l’usage de l’auteur et de son entourage, éditions Le Pont du Change, 2010

« Pourquoi écrivez-vous ? ». La question est récurrente, et ne recevra jamais de réponse définitive, ni vraiment satisfaisante. Et par les temps qui courent, d’aucuns, dans leur caboche et même ouvertement, se demandent « pourquoi on peut se livrer à une activité aussi aberrante que l’écriture ». En l’absence donc de réponse, Christian Cottet-Emard se contente, si l’on peut dire, de donner des conseils aux écrivains.

Tout y passe, et tous sont concernés, de ceux qui sont « tentés par les prix et concours » à ceux « qui ont encore des amis non-écrivains et non-littéraires », en passant pas ceux « qui cherchent un emploi » (et « non un travail car tous les écrivains ont du travail »), ceux qui s’installent chez les « néo-ruraux », ceux qui sont « assignés à résidence » (d’auteur, évidemment), ceux qui cherchent une bourse, ou encore ceux qui se retrouvent sous le chapiteau d’une foire aux livres… Les anecdotes fourmillent, et l’on sent nettement pointer l’expérience de celui qui fait tout pour survivre dans un environnement hostile ou, au mieux, sceptique. Nous sommes là aux limites de la chronique autobiographique.

C’est enlevé, c’est drôle, c’est sincère. Pas d’amertume – ou s’il y en a, elle se cache sous l’humour et sous la satire. Le voisin, l’homme politique, le propriétaire de 4 x 4, le « grand écrivain », le structuraliste impénitent et quelques autres font les frais de la plume acérée de l’auteur, mais sans que celle-ci cède à la violence. Jean d’Ormesson et Philippe Sollers, par exemple, sont épinglés comme modèles des « écrivains qui veulent soigner leur image », aux antipodes de la modestie (vraie ? fausse ? entre les deux ?) de l’éternel inadapté qu’est celui qui aime, tout simplement et depuis l’enfance, raconter des histoires.

Tu écris toujours ? est le deuxième ouvrage publié par les éditions Le Pont du Change (après Simples choses de Roland Tixier). La création à Lyon d’une nouvelle maison d’éditions, ce n’est pas un mince événement. Écrivains ou non, profitons-en !

Jean-Pierre Longre

http://lepontduchange.hautetfort.com

http://cottetemard.hautetfort.com