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15/12/2010

Meurtres sur la voie ferrée

Roman policier, Italie, Alessandro Perissinotto, Patrick Vighetti, La Fosse aux ours, Folio, Jean-Pierre Longre

 Alessandro Perissinotto, Train 8017, traduit de l’italien par Patrick Vighetti, La fosse aux ours, 2004, Folio Policier, 2008

 

Dans un roman précédent, La chanson de Colombano, Alessandro Perissinotto avait su combiner intrigue policière et roman historique, en mettant en scène un quadruple meurtre commis au XVIe siècle dans les montagnes de Suse, meurtre dont fut accusé le tailleur de pierres Colombano Romean. L’écrivain turinois récidive, toujours brillamment, dans Train 8017, avec des faits et des personnages d’une époque bien plus récente, dans un contexte historique bien différent.

 

Nous sommes en 1946 (exactement entre le 13 juin et le 3 juillet), c’est-à-dire peu après la Libération de l’Italie, en une période qui mêle à la joie d’une paix retrouvée les souvenirs difficiles et les règlements de compte politiques. Adelmo Baudino va mener une enquête toute personnelle et non officielle sur des meurtres de cheminots liés, il s’en apercevra rapidement, à une catastrophe ferroviaire qui a effectivement eu lieu dans la nuit du 2 au 3 mars 1944 à Balvano (province de Potenza). Cette enquête permettra à Adelmo d’une part de renouer avec son passé d’inspecteur de la police ferroviaire, en oubliant ses ennuis présents, d’autre part de résoudre, avec l’aide de son ami Berto, une énigme particulièrement ardue. Plus profondément, et au-delà des dangers auxquels il s’expose, c’est la haine des nazis et des fascistes, une haine profondément ancrée en lui, qui le guide : « Pour la première fois, il sentait que son enquête n’était pas un simple jeu, un pari sur son avenir : c’était un combat, une guerre ; non, la guerre n’était pas terminée ».

 

Cette enquête permet en outre au lecteur de voyager, dans le temps et dans l’espace : selon un habile mélange de fiction et de réalité, mieux connaître une période troublée dans laquelle s’enchâsse l’évocation d’une autre période troublée, dans un pays qu’en France on classe trop rapidement, pour ce qui concerne les années en question, dans une unique catégorie ; et mieux connaître ce pays, où l’on voyage entre le Nord et le Sud, entre Turin et Naples. Le plaisir n’est pas seulement lié au récit historique et policier : il y a l’écriture, les évocations pittoresques des régions traversées (une vivante description de Naples par exemple), le rythme des énumérations (dont certaines cependant connotent la mort violente), l’art des dialogues et des monologues intérieurs… Il s’agit donc bien de littérature, et nous devons savoir gré à Patrick Vighetti, le traducteur, comme à l’éditeur lyonnais La fosse aux ours, de faire connaître un écrivain véritable, qui plus est un voisin.

 

Jean-Pierre Longre

 

 

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-La-fosse-aux-ours,126-.html

 

 

www.gallimard.fr/foliopolicier

 

http://nuke.alessandroperissinotto.it/France/tabid/485/Default.aspx

04/08/2010

Juge et assassin sur la toile

Perissinotto.gifAlessandro Perissinotto, À mon juge. Traduit de l’italien par Patrick Vighetti, Gallimard, Série Noire, 2008

 

À l’instar de Meursault dans L’étranger, Luca a été poussé au meurtre comme malgré lui, dans un état second, pour un rien, une petite phrase prononcée par celui qui avait été son associé et qui l’avait trahi, ruiné, réduit à néant. Meurtre qui va le poursuivre, qui va l’obliger à fuir l’Italie pour la France, la Belgique, la Hollande… C’est en tout cas ce que nous devons croire, si nous-mêmes nous acceptons de le suivre dans le récit qu’il fait de ses tribulations de ville en ville à travers l’Europe, au cours desquelles la solitude et l’angoisse le disputent aux amitiés et aux amours de rencontre.

 

Mais la première personne qu’il veut persuader des raisons de son crime, auprès de laquelle il tente de se justifier tout en annonçant à plusieurs reprises qu’il tuera de nouveau, est son juge, « Madame le juge », avec qui il entame une correspondance électronique et qui va très vite jouer le jeu de cette correspondance quasiment intime. Le roman entier, jusqu’à l’adieu final, n’est constitué que de cet étonnant échange d’e-mails, marqué à la fois par la compréhension et l’incompréhension, la confiance et la défiance ; relation privilégiée, qui entraîne le lecteur vers une double identification, au juge et à l’assassin. Et voilà que comme le magistrat, il se met à se poser des questions, le lecteur : faut-il croire l’homme en fuite ? A-t-il vraiment subi ce qu’il prétend avoir subi ? S’est-il laissé piéger ou a-t-il piégé ? Se trompe-t-il ? Nous trompe-t-il ? Est-il bien là où il prétend être ?

 

Car Luca (adresse « angelo@nirvana.it »), informaticien hors pair, manie si bien les outils virtuels que le doute plane sur l’origine géographique de ses messages, et donc sur les informations qu’il y donne. En même temps, on se laisse volontiers prendre à ses aveux, à ses explications – et du statut de meurtrier il passe à celui de victime. Victime de la puissance économique, du pouvoir de la grande finance et de ses collusions avec le monde politique. Il reste pourtant dans cet univers des êtres doués d’humanité, des êtres simples et aimants, pour qui l’argent – qui souvent leur manque – n’est qu’un moyen d’existence. Mais survivront-ils au cynisme financier ? C’est la vraie question que pose le roman.

 

Jouant avec beaucoup d’habileté sur les potentialités du monde de l’Internet, tendant sur la toile mondiale les pièges de la virtualité, À mon juge se lit à des niveaux divers. Roman épistolaire d’aujourd’hui, roman policier, roman psychologique, roman social, roman politique… Comme les précédents ouvrages d’Alessandro Perissinotto, il s’agit là d’un roman au vrai sens du terme.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.gallimard.fr