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01/08/2010

Le goût de la reprise

Dany Laferrière,     Je suis fatigué, Typo, 2005.

Vers le Sud, Grasset, 2006

 

Lafferrière fatigué.jpgDany Laferrière se dit fatigué, et voilà qu’à deux mois d’intervalle il publie deux livres. Certes, l’un est la réédition, revue et augmentée, d’un recueil paru en 2001 chez Lancrôt (à Montréal, déjà), et l’autre un ensemble de récits (réunis sous l’appellation générique de « roman », confirmant leur unité de ton, de lieu et de sujet), dont quelques-uns ont servi de scénario au film de Laurent Cantet. Gageons que si la fatigue de l’auteur est sincèrement proclamée, elle n’est pas stérile.

 

C’est d’ailleurs ce dont semble le persuader son éditeur, dans l’avant-propos plein d’humour de Je suis fatigué : « Quand il n’y a plus rien à dire, tu me conseilles de redire ? » Et qu’il redise ou qu’il ajoute, c’est toujours un régal pour le lecteur ; en douze chapitres (depuis « Le parc » jusqu’à « Un monde sec » – toute une géographie littéraire), se succèdent anecdotes, réflexions, dialogues avec soi-même, monologues, humeurs, souvenirs… Le tout, flottant sur une écriture limpide, navigue entre les trois villes où Laferrière a vécu, où il vit encore simultanément, par la présence physique ou mentale : « Port-au-Prince occupe mon cœur. Montréal, ma tête. Miami, mon corps. […] Moi, je ne quitte jamais une ville où j’ai vécu. Au moment où je mets les pieds dans une ville, je l’habite. Quand je pars, elle m’habite. » Pot-pourri, « pot-au-feu », comme le dit l’auteur, Je suis fatigué est un livre bouillonnant, dont le fumet tient ses promesses : une fois qu’on a soulevé le couvercle, on ne peut pas se lasser d’y goûter, même à brèves lampées.

 

Laferrière sud.jpgLa lecture de Vers le Sud est un autre type de consommation. On y retrouve bien sûr la prédilection pour le lapidaire, puisqu’il s’agit là encore d’un ensemble de textes relativement brefs, mais dont l’assemblage, clairement narratif, est plus visiblement cohérent, autour du personnage de Fanfan, jeune « faune » à la peau noire d’Haïti. Tout se passe dans la chaleur sensuelle de l’île, où s’affrontent, s’attirent en des relations irrésistibles et passionnelles les corps blancs (souvent ceux de femmes en mal d’amour) et les corps noirs (ceux de jeunes garçons en quête de reconnaissance et d’argent). Le sexe a ses exigences, mais aussi la vie, tout simplement, avec ses évidences et ses mystères, les manques et les besoins du corps et du cœur ; et il y a ce Sud obsédant, avec la clarté de la mer, de la terre et du ciel, avec ses nuits torrides et angoissantes, avec son présent où se côtoient sans vergogne l’amour et le commerce, avec son passé colonial qui ressurgit lorsqu’on nous rappelle que pour un Noir, le corps blanc, même si on s’en éprend, reste encore « la chair du maître ».

 

Deux livres différents quant à l’atmosphère, quant à la portée aussi, personnelle ou romanesque ; deux livres qui pourtant peuvent se lire coup sur coup ; deux livres qui, malgré les dénégations de l’auteur, en appellent d’autres.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.grasset.fr

 

www.edtypo.com

 

Méandres et secrets

Mauvignier.jpgLaurent Mauvignier, Seuls, Les éditions de Minuit, 2004

 

Pour vraiment parler du roman de Laurent Mauvignier, il faudrait analyser ce qui fait la spécificité de son style. Et pour analyser cette spécificité, il faudrait pouvoir rendre compte des méandres de la syntaxe se heurtant à l’abrupte verticalité d’un mur de silence ou d’un abîme de confusion, pouvoir rendre compte du suspens des phrases, du heurt des mots, bref d’une écriture qui se coule dans le moule de l’émotion obstinée, ressassante et redondante, qui s’y coule le plus entièrement possible, ne laissant pas un recoin vide, permettant au lecteur de pénétrer au plus intime de l’intimité des personnages. Un exemple entre tous :

    « Il m’a regardé dans les yeux et il a dit, papa, tu sais ce qu’elle n’a pas deviné, jamais, c’est que, c’est seulement que,

      et sa voix tout à coup s’est tue, coupée par une sorte de hoquet et de tic sur la lèvre […] ».

 

Ce que Tony n’arrive pas à dire, pour l’instant, à son père, et qu’il n’arrivera jamais à dire à Pauline son amie de toujours, c’est qu’il l’aime d’amour, et c’est ce qu’apparemment elle se refuse à comprendre. Étudiants, ils ont habité, bu et mangé ensemble, elle est partie en Amérique, il a arrêté ses études et pris un petit boulot, elle est revenue faire appartement commun avec lui en attendant autre chose, ayant quitté Guillaume son compagnon d’Amérique, et lui, Tony, oscille entre deux désirs contradictoires, dire l’amour et le cacher ; deux désirs qui sont aussi deux peurs : « Il a eu peur de ce regard qu’ils ont partagé et peur aussi qu’elle connaisse ce regard, que cette tension dans le regard Pauline l’ait reconnue comme elle l’avait vue déjà tant de fois sur les visages des hommes au moment où ceux-là vont basculer dans la gravité, quand ils vont parler d’amour et d’engagement, se préparer à offrir des bijoux et cette fidélité à laquelle le plus souvent ils manqueront, par ennui plus que par désir ». L’amour, les mots ne viennent pas pour le dire, les gestes artificiels, les attitudes fausses s’empressent de le cacher.

 

Á qui, à bout de forces et de grimaces, va-t-il pouvoir se confier ? Á son père, dont pourtant (ou est-ce une bonne raison ?) un contentieux pathétique et secret le sépare. C’est par ce père que nous, lecteurs, connaissons le drame de Tony, drame qui va se précipiter lorsque Pauline, en un accès de joie, va retomber dans les bras de Guillaume venu la retrouver, ultime personnage et ultime narrateur. Et c’est par ce père encore que Pauline va savoir, avec les mots qu’il doit pouvoir trouver.

 

Ils sont seuls. Tony avec son amour et son mutisme, Pauline avec son amitié et son refus, mais aussi le père avec ses secrets et sa douleur, Guillaume avec sa vie et ses remords, et finalement le lecteur lui-même, sollicité par la présence oppressante des personnages et de leurs énigmes, sollicité aussi par le « c’est moi » des narrateurs, dressant entre lui, le lecteur, et eux, les êtres fictifs, l’épaisseur d’un récit qui pourrait aussi bien être un miroir. Ils sont seuls, de cette solitude envahissante que fait couler en nous le courant irrépressible du soliloque.

 

Jean-Pierre Longre

 

http://www.leseditionsdeminuit.com

 

31/07/2010

Si simple et si complexe

Tardieu.gifJean Tardieu, Des livres et des voix, sous la direction de Jean-Yves Debreuille, ENS Éditions, 2010

Il est des auteurs qui, tout en faisant les délices du grand public, des élèves de collège et des clubs théâtre de lycée, sont une manne pour la recherche universitaire ; c’est d’ailleurs la marque des grands, des indispensables, et Jean-Tardieu est de ceux-ci.

Issu de deux colloques – rien de moins –, Jean Tardieu, Des livres et des voix est un fort volume qui donne une bonne idée de la dimension multiple d’une œuvre dans laquelle les genres se mêlent entre eux et se combinent aux autres formes artistiques. Les articles se rangent en cinq parties : « Une voix multiple », « Une identité incertaine », « Un théâtre hors lieu », « « Des livres en mouvement », « Une confusion des genres ». C’est donc tout un champ générique (théâtre, poésie, prose) qui est couvert, et chaque lecteur peut ainsi y trouver son parcours ou sa parcelle de prédilection.

Le point de vue auditif (si l’on peut dire, mais l’alliance ne détonne pas dans ce contexte) ouvre largement le recueil ; on sait que Tardieu fut un homme de radio, et que pour lui la voix, les sons, les rythmes, les silences, la musique sont une composante majeure de l’écriture. Jean-Yves Debreuille évoque d’ailleurs « le clavecin bien tempéré de la dramaturgie », Claude Debon étudie l’accent dans toutes ses acceptions (« il y a accent et accent ») et Jean-Marie Gleize signe des pages très personnelles sur Une voix sans personne. Les textes sur le théâtre, bien sûr, se taillent la part du lion, avec la présence de théoriciens et historiens comme (entre autres) Marie-Claude Hubert ou Michel Corvin, de praticiens comme Michel Pruner, dans des analyses portant sur de grands ensembles ou sur une pièce particulière (une « petite étude de la serrure », par exemple, par Bruno Blanckeman). Le théâtre, donc, mais aussi la poésie, qui représente une part importante de l’œuvre (en tant que telle, mais aussi comme caractéristique du théâtre), les arts (musique, comme on l’a dit, et peinture), l’essai, l’autobiographie, sans parler de personnages comme le Professeur Froeppel, sollicité à plusieurs reprises (et à bon escient)…

Ces études sur des « livres » et des « voix », proposées par des chercheurs dont les contributions sont toutes intéressantes (impossible de citer tout le monde), représentent une belle étape dans la connaissance et la reconnaissance progressive de Jean Tardieu. Beaucoup a déjà été dit, beaucoup reste encore à dire. Surtout, que ces propos nous incitent à lire et relire les textes, à voir et revoir les pièces.

Jean-Pierre Longre

http://editions.ens-lsh.fr  

http://www.sitartmag.com/tardieu.htm

LA MUSIQUE, UNE COMPOSANTE POETIQUE DU THEATRE DE JEAN TARDIEU.pdf

28/07/2010

Le labeur du lexicographe

Émile Littré, Comment j’ai fait mon dictionnaire, Les Éditions du Sonneur, 2010

 

220_____Littre_62.jpgÉmile Littré avait un « vaste appétit ». Non des nourritures du corps, mais de celles de l’esprit, produits naturels du savoir universel. C’est ainsi que ce médecin positiviste, disciple d’Auguste Comte, auteur de divers essais, tout en travaillant sur l’œuvre d’Hippocrate, conclut en 1841 avec son ami l’éditeur Hachette un « traité » concernant un Nouveau dictionnaire étymologique de la langue française dont l’impression complète sera achevée en 1872, sous le titre de Dictionnaire de la langue française.

 

Il ne pensait pas s’engager pour trente ans de labeur acharné, à « donner de la copie » à l’imprimerie. Le livre raconte comment, avec ses quelques collaborateurs, parmi lesquels sa femme et sa fille (« auxiliaires d’un genre nouveau […] constamment à côté de moi ») ce bourreau de travail composa peu à peu les volumes du fameux « Littré », avec ses définitions et, surtout, les citations qui les illustrent. Que ce soit dans son petit appartement parisien ou, de préférence, dans sa maison de campagne de Mesnil-le-Roi, l’horaire est immuable : lever à huit heures, travail jusqu’au déjeuner ; d’une heure à trois heures, rédactions pour le Journal des savants, puis reprise du dictionnaire jusqu’à trois heures du matin, voire jusqu’à l’aube… Avec cela, d’autres travaux comme un livre sur Auguste Comte, et les aléas de l’Histoire : une révolution en 1848, une guerre franco-prussienne en 1870, une révolte populaire en 1871 (la Commune contre laquelle se range le « légaliste » Littré), une élection à l’Assemblée Nationale… Sans compter le souci matériel de la fabrication et de la sauvegarde des manuscrits, dont l’avènement de l’ordinateur a fait oublier les difficultés.

 

L’exhumation de ce bref récit est une bonne idée. Pour tout un chacun, la consultation des dictionnaires est utile ; celle du « Littré » l’est davantage : elle est d’un intérêt linguistique, historique, littéraire incontestable. Et savoir comment s’est construit ce monument est passionnant. Qui plus est, l’auteur cultive ce que l’on peut appeler « le beau style » : propos clairement énoncés, phrases conduites dans la tradition de l’esthétique classique. Émile Littré est un savant, mais aussi un écrivain.

 

Jean-Pierre Longre

www.editionsdusonneur.com

La Roumanie européenne

vol_eur.jpgMircea Vasilescu, Eurotextes, le continent qui nous sépare, traduit du roumain par Ioana Bot, MétisPresses, Genève, 2010

Mircea Vasilescu, universitaire, traducteur, journaliste, fondateur de la revue Dilema, a visiblement beaucoup réfléchi à la position actuelle de la Roumanie dans l’Europe, en s’appuyant sur l’histoire particulière du pays et sur les contradictions que révèle la confrontation entre son passé trouble, son présent instable et son futur incertain. Dans ce recueil d’articles initialement publiés dans des journaux – surtout Lettre internationale et Dilema veche – il est donc question de la Roumanie et de ses problèmes spécifiques, mais aussi de l’Europe et de ses problèmes généraux. On s’aperçoit alors que les contradictions internes du pays sont parallèles à celles du « continent ».

L’auteur aborde sans a priori les questions les plus cruciales, en deux parties aux titres parlants : « Les nouvelles guerres du fromage » et « Le continent qui nous sépare ». Il s’agit, par exemple, de la « distance entre les intellectuels et les ouvriers » et de la nécessité de « reconstituer la classe moyenne », des difficultés engendrées par les normes européennes (réelles ou prétendues) en matière alimentaire (la « tzuika », le porc, le fromage ! et les traditions ?), de la place de la minorité hongroise, avec sa langue et sa culture, du contraste entre le développement urbain et la stagnation rurale… Compte tenu de ces constats, l’indispensable relation des Roumains avec l’Union Européenne paraît problématique : attirance et répulsion, méfiance mutuelle et conscience des nécessaires échanges économiques et culturels. Le texte sur « le marché du travail dans l’Union Européenne et les problèmes de chez nous » est, entre autres, particulièrement pertinent, de même que tout ce qui concerne le fonctionnement de l’Europe et, plus généralement encore, tout ce qui concerne la politique, au sens large du terme ; à signaler, à ce sujet, l’article qui, partant du succès du film 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu, dénonce la « logique perverse selon laquelle l’idéologie prime sur la convention artistique » (logique dont ceux qui, à l’Est, ont subi les dictatures communistes sont bien revenus…).

On constate donc que, traitant de la Roumanie, ce livre traite aussi de l’Europe occidentale ; on devine que le « continent » nous sépare de moins en moins : même s’il faut relativiser, la corruption des élites n’a-t-elle pas cours en France (ou ailleurs), et pas seulement en Roumanie ? La méfiance à l’encontre des règlements européens n’est-elle pas similaire en France (ou ailleurs)? Gageons que la Roumanie réussira ce qu’il est convenu d’appeler son « intégration », tout en conservant son côté fascinant aux yeux des « étrangers qui viennent jusqu’à elle ». Mircea Vasilescu le reconnaît à juste titre : « C’est un pays avec de nombreux problèmes, où les standards de l’Union Européenne ne sont pas toujours respectés. Mais c’est aussi un pays avec une vie intellectuelle dynamique et intense, avec une jeune génération qui a su assimiler les valeurs européennes et le comportement public de type européen, avec une tradition culturelle consistante et intéressante. C’est surtout un pays doté d’un grand potentiel d’adaptation ».

Jean-Pierre Longre

www.metispresses.ch