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27/05/2017

Dynamite financière

Roman, Suisse alémanique, Martin Suter, Olivier Mannoni, Christian Bourgois, Jean-Pierre LongreMartin Suter, Montecristo, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois éditeur, 2015, Points, 2017

Jonas Brand, qui tourne des vidéos « people » pour vivre, mais rêve de devenir un vrai cinéaste, est le témoin privilégié de deux événements apparemment indépendants l’un de l’autre : le suicide (ou le meurtre ?) d’un homme se jetant d’un train, et l’acquisition fortuite de deux billets de cent francs suisses portant le même numéro de série et tous deux authentiques. Son métier et son professionnalisme de reporter le poussent à enquêter sur ces deux « incidents » qui, se révélant finalement liés, vont s’avérer bien plus graves qu’il n’y paraissait.

Tenace, persévérant, efficace, Jonas s’enfonce dans les méandres d’une enquête qui menace à chaque instant de l’étouffer ou de lui exploser à la figure. Pour détourner son attention, « on » lui trouve un financement miraculeux pour qu’il puisse réaliser le film dont il rêvait, Montecristo, une fiction narrant elle-même le piège dans lequel un individu est pris, et qui manque de coûter sa liberté et peut-être sa vie au réalisateur en personne. Les investigations qu’il poursuit envers et contre tout lui valent beaucoup de déboires, d’angoisses, de pertes (celle, notamment, de son ami Max dans un incendie faussement accidentel), lui font aussi connaître le grand amour, les doutes, la trahison, et l’introduisent dans les arcanes de la haute finance suisse et mondiale, des spéculations et des manipulations qui la caractérisent.

roman,suisse alémanique,martin suter,olivier mannoni,christian bourgois éditeur,jean-pierre longreMartin Suter sait tenir son lecteur en haleine. Le sujet traité (manœuvres de traders, bulles financières…) aurait pu être aride. Il n’en est rien : le récit avance à coups d’épisodes aussi brefs qu’acérés, se succèdent, s’imbriquent, s’emboîtent comme dans la reconstitution d’un puzzle. Un « thriller », avec les ingrédients nécessaires au suspense, certes, mais un thriller qui met en jeu non seulement la vie de personnages attachants ou repoussants, mais aussi la destinée de toute une société, de tout un pays, jusqu’au fonctionnement de l’économie mondiale. Comme le dit le « directeur de l’administration helvétique des finances » : « Nous continuons tous à planer dans la grande bulle de savon. Et nous allons y évoluer aussi prudemment que possible, car personne ne veut la voir éclater. ». Voilà qui donne à réfléchir…

Jean-Pierre Longre

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30/10/2015

Le philosophe et « Le Chant des Muses »

Essai, philosophie, musique, francophone, Philippe Lacoue-Labarthe, Christian Bourgois éditeur, Jean-Pierre LongrePhilippe Lacoue-Labarthe, Pour n’en pas finir, écrits sur la musique, édition établie et présentée par Aristide Bianchi et Leonid Kharmalov, Christian Bourgois éditeur, 2015 

La notoriété de Philippe Lacoue-Labarthe ne doit rien à des éclats médiatiques, mais à un vrai travail philosophique qui se marie harmonieusement avec ses talents d’écrivain. La preuve : plusieurs années après sa mort en 2007, il y a encore de quoi publier. Ses « écrits sur la musique », rassemblés sous le titre de l’un d’entre eux, Pour n’en pas finir, donnent un bel exemple de la réflexion et de l’écriture d’un penseur qui s’est toujours interrogé sur les langages, en particulier sur celui de la musique, un art qui fut pour lui non seulement une préoccupation, mais une passion.

L’ouvrage est construit sur une chronologie inversée – des textes récents aux plus anciens –, ordre qui ne relève pas d’une gymnastique gratuite, mais qui permet de cheminer « d’un commencement à l’autre ». « Le Chant des Muses » (2005) reprend le texte d’une conférence « pour enfants », très pédagogique donc, qui définit clairement les notions de philosophie, de poésie et, bien sûr, de musique, « art de l’émotion », avec toutes ses composantes, et qui répond avec grande sincérité aux questions que tout un chacun peut se poser. Suivent des écrits de la période 1992-2002, où le motif musical permet d’aborder les concepts de « moderne » et de « progrès » dans l’art, de développer des propos sur le jazz, de transcrire un dialogue radiophonique inédit avec Pascal Dusapin, d’évoquer « l’antithèse ironique » de Nietzsche, qui disait préférer Bizet à Wagner… « L’écho du sujet » (1979) étudie longuement et précisément le rapport entre autobiographie et musique, en de belles pages qui rappellent entre autres et à juste titre « l’essence répétitive de la musique ». Les deux dernières sections sont consacrées à des inédits des années 1960, « Théâtre (ou : Opéra – ou : le simulacre – ou : le subterfuge) », projet qui met pour ainsi dire en scène « le combat de la musique contre le texte » ; enfin « L’allégorie (Première version) » laisse percevoir les talents d’écrivain et de poète du philosophe.

Un bref compte rendu ne peut analyser la teneur, la profondeur, l’unité d’un tel rassemblement de textes auquel les références à d’autres auteurs ajoutent des ramifications multiples. On laissera la conclusion à Aristide Bianchi et Leonid Kharmalov : « Au fond, c’est l’importance même du motif de la musique dans l’œuvre de Philippe Lacoue-Labarthe qui a commandé la publication de ces esquisses et requis une attention à ce à quoi elles étaient destinées : faire Œuvre, faire Livre ».

Jean-Pierre Longre

Essai, philosophie, musique, francophone, Philippe Lacoue-Labarthe, Christian Bourgois éditeur, Jean-Pierre LongreP. S. : Les éditions Christian Bourgois ont eu l’excellente idée de publier en même temps, au format de poche, du même Philippe Lacoue-Labarthe, La poésie comme expérience, paru initialement en 1997, ouvrage qui, à partir de la lecture de deux poèmes de Paul Celan, s’interroge sur la « tâche » et la « destination » de la poésie contemporaine.

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23/10/2014

Mère coupable ?

Laura Kasischke, Esprit d’hiver, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois éditeur, 2013, Le Livre de Poche, 2014 

Roman, anglophone, Laura Kasischke, Aurélie Tronchet, Christian Bourgois éditeur, Le Livre de Poche, Jean-Pierre LongreLaura Kasischke enseigne l’art du roman, et cela se voit. Elle maîtrise à la perfection les techniques de la narration, les méthodes de construction d’une intrigue, en tenant compte des exigences du genre et en composant avec les contraintes qu’elle s’impose à elle-même.

Esprit d’hiver est un huis clos à suspense psychologique respectant les règles non seulement du roman, mais aussi de la tragédie classique : unité de temps (un seul jour, et pas n’importe lequel : celui de Noël) ; unité de lieu (l’intérieur chaleureux de la maison familiale, alors qu’au dehors sévit une tempête de neige) ; unité d’action (la dégradation des relations entre une mère aimante, Holly, et sa fille adoptive, Tatiana). Avec cela, comme au théâtre, des échappées hors scène, dans le temps et dans l’espace, sous la forme d’images entêtantes : l’orphelinat de Sibérie où Holly et son mari Eric sont allés chercher leur petite fille, treize ans auparavant ; la ville et ses alentours, où la circulation est devenue périlleuse à cause du blizzard, et d’autres circonstances mystérieuses et déstabilisantes.

Roman, anglophone, Laura Kasischke, Aurélie Tronchet, Christian Bourgois éditeur, Le Livre de Poche, Jean-Pierre LongreAprès une longue phase introductive où, comme pour rassurer tout le monde, se bousculent les clichés américains traditionnels (préparation d’une belle fête de Noël avec famille et amis – désirés ou non –, maison accueillante et foyer aimant), et où seules quelques allusions, s’insinuant comme par hasard, annoncent insensiblement la suite (maladies congénitales et stérilité, ainsi qu’un refrain qui trotte dans l’esprit maternel : « Quelque chose les aurait suivis depuis la Russie jusque chez eux ? »), l’angoisse éclate, au sens quasiment littéral du verbe, en des scènes et des réminiscences dont les liens laissent peu à peu percer la vérité, cette vérité qui était restée enfouie au plus profond de l’esprit de Holly, et dont le lecteur prend conscience en même temps que le personnage. Glaçant.

Jean-Pierre Longre

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