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21/08/2021

Illusions tragiques

Théâtre, croate, Ivana Sajko, Nicolas Raljevic, Miloš Lazin, Prozor, Jean-Pierre LongreIvana Sajko, Bovary, un cas d’exaltation suivi de Le chant de la ville (ce n’est pas pour toi), traduit du croate par Nicolas Raljevic en collaboration avec Miloš Lazin, Prozor, 2021

Ce volume réunit deux pièces dont les sujets sont apparemment bien différents : Bovary, un cas d’exaltation reprend avec le détachement ironique du langage théâtral et de l’actualisation littéraire le roman de Flaubert, ses personnages et leur tempérament, ses péripéties et ses intrigues. Tout y est : la recherche du bonheur, de l’amour idéal, le mépris pour Charles, les relations avec Rodolphe et Léon, les conflits, les commentaires des témoins (Homais, Justin, Lheureux), Emma qui rêve : « Il y a longtemps, j’ai dansé une valse dans le vrai salon d’un vrai palais avec un vrai homme qu’ils appelaient vicomte, et alors le dos en sueur je suis tombée dans un lit, dans la réalité, dans la vie conjugale, dans la cuisine, devant l’assiette d’un ragoût de bœuf, dans le canapé en face de la télé. Je n’allais pas bien. Mon mari m’a dit : « C’est l’alcool », puis : « C’est la dépression » et alors : « Pourquoi ne fais-tu pas un bon somme ? ». Je n’ai pas pu l’écouter. J’ai fermé les yeux et j’ai continué à danser, piétiner à l’aveugle et tourner autour de moi, ne pas penser, juste danser et danser, même si cela devait me tuer. »

Avec Le chant de la ville, nous changeons de contexte – puisque nous sommes directement plongés dans l’actualité –, de lieu – puisque cela se passe dans une grande ville –, de protagoniste – puisqu’il s’agit d’un immigrant qui cherche à survivre dans les rues d’une cité inconnue marquée par l’indifférence et la violence, une cité où « le premier jour est pour toujours » : « tu as senti une peur qui ne te quitterait plus, / car dans cette parie intérieure d’où proviennent les pensées tu as palpé une place vide, / là où devait se trouver une réponse il n’y avait rien, / tu n’avais rien de judicieux à nous dire. / Tu marchais ainsi, sans savoir ce que tu faisais, roulant au bas du trottoir, / témoignais de scènes quotidiennes sans aucune utilité, / nous t’avons regardé à travers les fentes des rideaux flâner dans le voisinage. »

Au-delà des différences de fond et de forme, les deux personnages d’Ivana Sajko ont un même point d’ancrage : l’illusion. L’illusion théâtrale, certes, qui nous place dans la position du spectateur assistant à un jeu scénique tout en sentant bien que ce jeu est celui du réel. Et les illusions d’Emma et de l’immigrant qui, tous deux, se laissent prendre aux miroirs trompeurs d’une vie rêvée. Illusions tragiques, puisqu’au lieu de la vie rêvée, c’est la mort qui les attend au tournant. Et tout cela est d’autant plus prenant que par le truchement d’une écriture à la fois dense et prenante, c’est l’art dramatique qui nous permet de « reconnaître la tragédie dans la foule ». Comme l’écrit l’autrice à propos de la deuxième pièce : « Tout se tient dans le théâtre. Je ne sais pas dans quelle mesure l’art peut se tromper par une véritable tragédie, une véritable frustration, une véritable blessure, mais dans cet espace dans lequel c’est encore possible, ce texte demeure comme un art. »

Jean-Pierre Longre

www.prozor-editions.com

25/04/2021

Polyphonie de la révolte

Théâtre, croate, kurde, hébreu, Ivana Sajko, Miloš Lazin, Anne Madelain, Vanda Mikšić, Sara Perrin, Mîrza Metîn, Atilla Balιkçι, Gilad Evron, Jacqueline Carnaud, Zohar Wexler, éditions L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreIvana Sajko, Trilogie de la désobéissance, traduit du croate par Miloš Lazin, Anne Madelain, Vanda Mikšić et Sara Perrin, éditions L’espace d’un instant, 2021.

Devant la violence du monde capitaliste, il y a plusieurs réactions possibles, parmi lesquelles la tentative amoureuse, le repli dans un paradis protégé ou la révolte meurtrière. Les trois pièces d’Ivana Sajko réunies dans cette trilogie illustrent en quelque sorte ces trois attitudes, tout en étant mutuellement reliées par une forme qui ne revêt pas les apparences immédiates du genre théâtral classique, mais qui n’en est pas moins résolument scénique. Comme l’écrit Miloš Lazin dans son introduction, « la parole extrêmement subjective d’Ivana donne au fond la parole au monde. Et le monde est ce qui se produit au théâtre (ou rien ne s’y passe). »

Rose is a rose is a rose (titre inspiré par Gertrude Stein) est un chant d’amour répondant à la violence de la société et des émeutes qui en sont la conséquence, à la violence de l’histoire qui envahit toutes les régions du monde (« Émeute. Émeute. Émeute. Chaque enfant avec une pierre en main. »). Une violence rythmée par des répétitions de mots, de bouts de phrases narratives, par des esquisses de dialogues, une violence à laquelle fait face le silence de l’amour : « Les bourgeons ont éclos en roses. / Rien que pour eux deux. / ET LE MATIN S’EST RÉPANDU. / Plus un mot. Et, eux, ne se sont rien dit. »

Si une rose est une rose, « la pomme n’est pas une pomme », elle est « notre drapeau planté au milieu de leurs ruines. » C’est ainsi que commence la deuxième pièce, Scènes de la pomme. S’occuper de son jardin d’Eden, ce serait se protéger de l’Enfer du monde extérieur. Mais l’ennemi a ses tactiques : « Il s’introduit dans nos rêves, répand la désinformation et l’inquiétude. Il nous assomme à coups d’arguments politiques, brise notre volonté et enlaidit nos femmes. Il pourrait même se faufiler dans notre jardin. » Alors comment attendre la fin ?

La réponse résiderait-elle dans Ce n’est pas nous, ce n’est que du verre, la troisième pièce, qui débute par l’évocation des grandes crises économiques (1929, 2008), et qui se poursuit avec toutes les misères qui en découlent ? « Ils ont dévoré l’allocation familiale, / ils ont vidé le garde-manger, / ils ont rongé tout ce qu’ils pouvaient, / ils ont mâché tout ce dont ils se sont emparés, / […] ils continuent à menacer le budget familial. » C’est ainsi que la violence issue de cette misère risque de transformer les enfants en « Bonnie and Clyde »…

L’esthétique de cette trilogie (comme celle, en général, de l’œuvre d’Ivana Sajko) met à mal la vision traditionnelle de la dramaturgie et fait appel à toutes les ressources, à toutes les libertés de la mise en scène et du jeu théâtral. Ce jeu est tributaire de textes à la fois monologiques et didascaliques, envahis par la poésie qui s’insinue dans le réel de la parole et de la scène. « Savez-vous à quel point il est difficile de jouer cela ? », est-il dit dans la troisième pièce. Partition polyphonique, cette trilogie est une symphonie verbale en trois mouvements, qui laisse la « porte ouverte » à la subversion, aux difficultés et aux bonheurs du théâtre.

Jean-Pierre Longre

 

Autres parutions récentes aux éditions L’espace d’un instant :

Théâtre, croate, kurde, hébreu, Ivana Sajko, Miloš Lazin, Anne Madelain, Vanda Mikšić, Sara Perrin, Mîrza Metîn, Atilla Balιkçι, Gilad Evron, Jacqueline Carnaud, Zohar Wexler, éditions L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreMîrza Metîn, Gravité, traduit du kurde par Atilla Balιkçι

« Ferhad a fui Şengal, livrée à la barbarie, et tente de trouver son chemin vers l’Occident. À Istanbul, il croise Şêrîn, une Kurde d’Allemagne qui tente de retourner à ses racines. Au moment où ils se rencontrent, le temps s’arrête et leurs coeurs s’emballent. Mais aucun n’interrompt son voyage, car pour chacun d’entre eux c’est une question existentielle. Mais leur parcours est semé d’embûches. Parviendront-ils à se retrouver ? Gravité est un texte basé sur des histoires vraies, qui se concentre sur les tragiques massacres subis par les Kurdes yézidis et les dilemmes rencontrés par les Kurdes de la diaspora. Une histoire d’amour poursuivie par la guerre. »

 

Théâtre, croate, kurde, hébreu, Ivana Sajko, Miloš Lazin, Anne Madelain, Vanda Mikšić, Sara Perrin, Mîrza Metîn, Atilla Balιkçι, Gilad Evron, Jacqueline Carnaud, Zohar Wexler, éditions L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreGilad Evron, Terriblement humain, traduit de l’hébreu par Jacqueline Carnaud et Zohar Wexler

« Terriblement humain met en scène deux couples de voisins et un médecin confrontés au problème des migrants. Si le premier couple appartient à la bourgeoisie aisée, ouverte sur le monde et a priori éclairée, le second est issu d’un milieu rural, populaire et pratiquant. Le migrant est incarné par un homme noir venu à pied de la Corne de l’Afrique pour témoigner de l’injustice qui lui a été faite et mourir. Quant au médecin, ancien bénévole dans une ONG en Afrique, il ne peut que constater, une fois de plus, son impuissance. »

 

www.sildav.org

https://parlatges.org