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05/01/2021

Sanglantes mises en scène

Roman, policier, francophone, Antonin Varenne, La Manufacture de livres, Points, Jean-Pierre LongreAntonin Varenne, L’artiste, La Manufacture de livres, 2019, Points, 2020

Ça commence tambour battant. Chapitre 1 : du côté de Ménilmontant, une jeune femme s’est jetée par la fenêtre avec ses deux enfants. Chapitre 2 : dans le centre commercial de Bercy 2, un pompier se fait descendre par un cambrioleur. Fin du chapitre 3 : nous apprenons que nous sommes en septembre 2001, et que les tours du World Trade Center viennent d’être détruites par des avions. Chapitre 4 : Jules Armand, de son vrai nom David Kurjeza, peintre de la place du Tertre, se fait assassiner en rentrant chez lui par un inconnu qui lui a lancé : « Moi aussi je veux être artiste ! Moi aussi je veux peindre ! ». Et il y a vingt-cinq chapitres…

Roman, policier, francophone, Antonin Varenne, La Manufacture de livres, Points, Jean-Pierre LongreC’est le début d’une série de meurtres visant des artistes, dont on retrouve les cadavres au centre de mises en scène esthétiquement élaborées, impeccablement propres, véritables œuvres d’un « artiste » macabre. C’est Virgile Heckmann, inspecteur hors normes (socialement, professionnellement, individuellement), qui est chargé de ces affaires. Outre quelques adjoints officiels, dont un jeune inspecteur de la police scientifique qui n’a pas fini sa formation mais dont l’efficacité est certaine, il est officieusement secondé par Max Marty, ancien détective privé reconverti dans l’entretien acrobatique de façades et futur père de famille, et par Roland Parques, ancien médecin avorteur en pleine décrépitude crasseuse, mais qui a gardé quelques compétences. Un trio pour le moins pittoresque, dont chaque membre va jouer son rôle à sa façon très personnelle, le plus souvent décontenancé face à la « folie » du tueur.

Certes, sous la houlette du policier, l’affaire sera résolue, mais ce ne sera pas sans mal ni sans casse. Antonin Varenne mène son lecteur dans un labyrinthe dramatique mais non dénué d’humour (noir, bien sûr), dans un labyrinthe palpitant et pathétique, et il le malmène aussi, son lecteur, comme sont malmenés les personnages – les enquêteurs, les victimes et leur entourage –, dont l’épaisseur psychologique et l’existence problématique donnent un aperçu de la complexité humaine. L’artiste est un vrai polar à suspense, qui n’occulte pas les enjeux socio-politiques, historiques, artistiques et psychologiques, ce qui en fait aussi un roman à part entière.

Jean-Pierre Longre

www.lamanufacturedelivres.com

ww.editionspoints.com

06/12/2020

Affairistes et jeunesse perdue

Roman, policier, Islande, Arnaldur Indridason, Éric Boury, éditions Métailié, Points, Jean-Pierre LongreArnaldur Indridason, Les roses de la nuit, traduit de l’islandais par Éric Boury, éditions Métailié, 2019, Points, 2020

Le cadavre dénudé d’une jeune fille, Birta, est découvert en plein cimetière, sur la tombe du père de l’indépendance islandaise. L’enquête menée par Erlendur et son acolyte Sigurdur Oli va les mener dans le sombre présent d’une jeunesse tourmentée, un milieu où la drogue et la prostitution semblent être les seuls horizons de quelques filles et garçons. Erlendur, d’ailleurs, connaît bien ce monde désespérant et désespéré, fréquenté par sa fille et son fils, qui lui reprochent de les avoir abandonnés. C’est dire que le commissaire (« divorcé, la cinquantaine ») est personnellement impliqué dans cette enquête. La victime étant originaire des fjords de l’Ouest islandais, les deux policiers vont aussi mener leurs investigations dans cette région sinistrée, appauvrie par les manœuvres de spéculateurs sans scrupules, et dont les habitants émigrent vers la capitale, Reykjavik. La jonction va être faite entre les deux pôles, la jeunesse perdue et deux hommes corrompus, un proxénète trafiquant de drogue et un promoteur véreux, qui exploitent ouvertement la fragilité humaine.

Roman, policier, Islande, Arnaldur Indridason, Éric Boury, éditions Métailié, Points, Jean-Pierre LongrePublié initialement en 1998 mais paru tout récemment en français, ce roman est l’un des premiers à mettre en scène le commissaire Erlendur Sveinsson et ses méthodes originales, et à dévoiler une fiction qui n’est pas seulement policière. Roman d’atmosphère, roman noir (même si, ici, tout se passe sous le soleil d’été qui envahit la nuit), roman psychologique (les personnages – enquêteurs, victimes ou coupables, sont vus sous différentes facettes, voire dans toutes leurs contradictions), roman socio-politique (Erlendur ne cache pas son indignation face aux magouilles et au cynisme des entrepreneurs enrichis qui détiennent le véritable pouvoir)… L’enquête policière, pour palpitante qu’elle soit, est aussi l’occasion pour l’auteur de bâtir un récit complet et complexe, à l’image des réflexions du protagoniste tentant de récapituler les tenants et les aboutissants de son enquête : « Erlendur n’avait pas fermé l’œil de la nuit, gêné par le jour éternel de l’été. Il avait tenté d’établir des liens entre le meurtre de Birta, Herbert, Jon Sigurdsson, Kalmann et ses activités d’entrepreneur, les fjords de l’Ouest, Janus, la boîte métallique, la drogue, le passé et le présent. Il avait peu à peu échafaudé une hypothèse peut-être trop étrange pour correspondre à la réalité, mais c’est la seule qui lui était venue à l’esprit. » Avec Les roses de la nuit, qui se lit avec un plaisir dans lequel l’anxiété tient une belle place, Arnaldur Indridason avait trouvé le style qui lui a valu son succès actuel.

Jean-Pierre Longre

https://editions-metailie.com  

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20/12/2019

Un polar malicieux

Roman, policier, francophone, Sophie Chabanel, Le Seuil, Jean-Pierre LongreSophie Chabanel, Le Blues du chat, Le Seuil /Cadre noir, 2019

Le chat n’est pas le héros de l’histoire, mais un comparse distrayant et problématique, dont le « blues » ira jusqu’à nécessiter la consultation d’un comportementaliste… Pour la commissaire Romano, le problème est cependant secondaire, car elle a sur les bras une enquête délicate ; elle concerne la mort d’un certain François-Xavier Tourtier, ancien banquier volage et véreux, qui paraît s’être assagi en s’intéressant à la fabrication de fours solaires. Empoisonné, semble-t-il, au jus de crevette… Sa jeune épouse Ariane, veuve rapidement consolable, un prêtre aussi séduisant que hors normes, un grand-père compréhensif, un associé idéaliste, un trader menaçant – les suspects ne manquent pas et la pression des autorités pèse de plus en plus sur les enquêteurs.

Romano, commissaire atypique, dont la vie professionnelle passe avant toutes considérations sentimentales, mais qui ne crache pas sur un aller-retour Lille-Porto pour une visite éclair à son amant du moment, Romano, donc, secondée par son adjoint Tellier, dont les opinions parfois exacerbées détonnent dans la police, et par Clément, aussi fidèle et timide que grassouillet, mène l’enquête avec une ardeur qui la fait parfois franchir les limites de la légalité, mais qui s’avère efficace. Elle s’en sort toujours, et ne se laisse pas abattre par les colères du divisionnaire Bertin.

Le suspense est habilement ménagé, le ton est plaisant, le style alerte. Un polar impeccablement écrit, malicieux, qui ne donne ni dans la violence excessive ni dans la mièvrerie, et que l’on peut trouver – qualificatif étonnant pour le genre, concédons-le – apaisant.

Jean-Pierre Longre

www.seuil.com

www.sophie-chabanel.com

30/11/2015

Un polar bien renseigné

Roman, policier, francophone, Pascal Marmet, Michalon, Jean-Pierre LongrePascal Marmet, Tiré à quatre épingles, Michalon, 2015

Les ingrédients y sont : un meurtre, suivi (ou précédé) de quelques autres, un policier au tempérament particulier – à la fois solitaire, discret et sensible –, des jeunes gens paumés et sympathiques, des trafiquants, de vrai(e)s méchant(e)s, des secrets venus d’ailleurs, de l’exotisme… Cela donne une bonne intrigue policière : on suit les méandres, les hauts et les bas de l’enquête du commandant Chanel assisté du capitaine Devaux, on s’insinue dans la vie mystérieuse d’une certaine Madame Saint-Germain de Ray, veuve peu nette d’un ex-préfet assassiné il y a quelque temps, on compatit aux errances d’un certain Laurent tout habillé de vert, on assiste aux affaires louches d’un expert en arts primitifs…

Roman policier donc, qui vaut surtout par le suspense entretenu, mais aussi par sa riche documentation: le fameux 36 quai des Orfèvres est décrit comme si nous y étions, et son auteur en connaît visiblement bien le fonctionnement. Autres exemples : les quais de la gare de Lyon, ou le musée des Arts Premiers, que l’on visite avec intérêt. Ainsi de suite.

Pascal Marmet, qui n’en est pas à sa première publication (deux romans aux éditions du Rocher : le Roman du parfum et le Roman du café, respectivement en 2013 et 2014), sait camper des décors, créer des atmosphères où cauchemar et réalité se côtoient volontiers, et tenir le lecteur en haleine.

Jean-Pierre Longre

www.michalon.fr   

09/04/2015

Entrez dans le polar

roman policier, francophone, policier, Dominique Gilbert, Les éditions du littéraire, Jean-Pierre LongreDominique Gilbert, Joey’s, Les éditions du Littéraire, 2015 

MAB : Manufacture des Armes de Bayonne. Les deux font la paire : le « héros », fonctionnaire des Postes et auteur nocturne de polars, et le MAB 6.35, qui ne paie pas de mine mais peut faire des dégâts. Lorsqu’ils se retrouvent en présence l’un de l’autre, on ne sait pas très bien – et eux non plus – où est la frontière entre rêve et réalité (le tout, ne l’oublions pas, dans la fiction du roman).

Car notre postier-écrivain, promenant son chien entre ces deux couches narratives, se retrouve (plus ou moins) malgré lui embarqué dans une affaire dont le point de départ est une « grosse voiture », une Mercedes, véhiculant avec elle « l’image d’une belle fille, d’un genre oriental, croisant les jambes, à l’arrière, sur les sièges en cuir, à côté d’un type qui peut-être ne la regardait même pas. Des imaginations, du roman. ». Voilà que démarre une histoire de vengeance (qu’on ne racontera pas ici) qui le mène aux USA – avec tout ce que ce voyage draine de clichés pour quelqu’un qui en est à son premier voyage en une contrée qu’il a si souvent évoquée dans ses livres. Des clichés pris au second degré, bien sûr, avec le recul de celui qui sent bien qu’une double vie le prend à la gorge : « Il avait compris. Le polar, il venait d’y entrer en personne. ». De quoi faire résonner en contrepoint le sous-titre : « Il fut admis à entrer dans le monde. ».

Joey’s (le titre est le nom d’un sombre bar de la 32e rue, ou d’ailleurs ? ou ayant changé de nom ?) est un roman d’atmosphère et de réminiscences, de références littéraires et urbaines, avec ce qu’il faut de noirceur, d’humour décalé et d’onirisme pour laisser planer le mystère et entretenir le suspense. Un vrai travail de pro.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdulitteraire.com