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04/01/2012

Le « vouloir-vivre » et le « bien-vivre »

Essai, francophone, Stéphane Hessel, Edgar Morin, éditions Fayard, Jean-Pierre LongreStéphane Hessel, Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Fayard, 2011

On sait le succès planétaire qu’a connu le petit livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous !. Un succès non seulement livresque, mais aussi, pour ainsi dire, existentiel et social, puisque les « Indignés » se manifestent un peu partout contre les aberrations du règne de la finance. On leur reproche parfois de ne pas aller au-delà de la contestation, de ne pas proposer de solutions concrètes aux impasses du capitalisme.

Le chemin de l’espérance est, délibérément ou non, une réponse à ces reproches. En moins de 60 pages, Stéphane Hessel et Edgar Morin (dont les essais politiques antérieurs représentent en l’occurrence une solide base de réflexion) proposent une « voie politique de salut public » contre ce « qui nous conduit au désastre » en Europe, dans le monde et, surtout, en France. Les transformations suggérées reposent sur un idéalisme qui n’est pas le contraire du réalisme. La Liberté, l’Égalité, la Fraternité sont à juste titre remises à l’ordre du jour comme soutiens de la nécessaire solidarité, qu’il faut « revitaliser » dans tous les domaines de la société. Cette revitalisation concerne la jeunesse, le travail et l’emploi, l’économie et la consommation, l’éducation, la culture, le fonctionnement de l’État, la démocratie.

Lutter pour un « vouloir-vivre » et un « bien-vivre », ensemble et individuellement, ne pourra se faire « si l’on n’entreprend pas de juguler la pieuvre du capitalisme financier et la barbarie de la purification nationale », ce qui n’ira pas sans des changements radicaux dans l’organisation sociale ni sans un apaisement des tensions et des divisions.

Il ne s’agit pas pour les deux auteurs de « fonder un parti nouveau », mais de régénérer la vie collective et de renouveler la politique. Ce n’est pas une utopie.

Jean-Pierre Longre

www.fayard.fr   

14/04/2011

Sur les traces d’Emmet Ray

Roman, musique, francophone, Emmet Ray, Alain Gerber, Editions Fayard, Jean-Pierre LongreAlain Gerber, Je te verrai dans mes rêves, Fayard, 2011

 

On se souvient du film de Woody Allen Accords et désaccords, dans lequel Sean Penn incarne un jazzman hors du commun, le génial guitariste Emmet Ray, que personne ne peut se targuer d’avoir vu, entendu, rencontré, puisque la réalité ne daigne pas le faire apparaître sous ses propres traits.

Pourtant, Alain Gerber nous raconte comment il s’est acharné à le chercher jusqu’à ce qu’il en retrouve la trace. Après une entrevue vénitienne avec Woody Allen lui-même, il mène l’enquête, au risque de se fourvoyer, à partir d’une mystérieuse cassette et du témoignage d’un étrange personnage, Jean-Charles Gracieux, digne (comme le pavillon où il habite) des meilleurs contes fantastiques. C’est ainsi que l’on parvient à côtoyer cet Emmet Ray, « né Amintore Repeto », à la fois fasciné et effrayé par Django Reinhardt dont il est présenté comme le rival, bien qu’il se soit produit dans des lieux suffisamment discrets pour que le souvenir de sa virtuosité se soit effacé des mémoires les plus fiables… C’est ainsi que l’on voyage avec Alain Gerber entre la France et l’Amérique, entre le passé et le présent, jusqu’à la modeste bourgade de Bottleneck (ce nom désigne, faut-il le préciser, le tube métallique qui permet de jouer en « slide » sur les cordes de la guitare), où nous passons un long moment avec Lorette roman,musique,francophone,emmet ray,alain gerber,editions fayard,jean-pierre longreracontant son déconcertant compagnon, ses heures flamboyantes et son entrée dans l’ombre, son glissando de fin… C’est ainsi que l’on assiste, aux côtés d’Emmet, à des scènes d’anthologie, telle cette rencontre, au comptoir d’un établissement new-yorkais, entre  Marcel Cerdan, Django Reinhardt et Igor Stravinski – excusez du peu !

« Longtemps, l’histoire du jazz s’est appuyée sur la tradition orale, ce qui n’a pas toujours permis de distinguer les événements des rumeurs, la réalité et le mythe ». Tandis que certains auteurs ne peuvent écrire qu’en vampirisant l’intimité de personnes réelles, au risque de la mort, Alain Gerber, qui a, lui, redonné l’épaisseur de l’existence à des musiciens devenus légendes (Charlie Parker, Chet Baker, Billie Holiday, Louis Armstrong, Paul Desmond, Frank Sinatra, Miles Davis, Django Reinhardt…), insuffle ici la vie à des êtres de papier ou de pellicule. Je te verrai dans mes rêves est le récit d’une rencontre pleine de vérité : celle d’un écrivain épris de jazz et d’un être essentiellement musical grâce auquel est tenue la promesse du titre.

Jean-Pierre Longre

www.fayard.fr   

En bonus, quelques rappels: Le jazz littéraire d'Alain Gerber.pdf

04/08/2010

Ce que nous dit le petit doigt de Caradec

Caradec.jpgFrançois Caradec, Le doigt coupé de la rue du Bison, Fayard Noir, 2008

                            

Il y a certes un « doigt coupé » de femme, dans ce faux roman policier (ou « rompol ») – et le commissaire Pauquet (« avec Pauquet, in the pocket ! ») est bel et bien chargé, à la suite d’obscures consignes ministérielles, d’enquêter sur ce mystère apparemment lié à des pratiques sectaires. Mais le titre ne dit pas tout, loin de là, et à mesure que l’intrigue (les intrigues) avance (nt), la comédie vire à l’évocation tragique du passé proche, celui de l’occupation et d’une diabolique invention nazie : le « Lebesborn » ou « source de vie », destiné à « créer la super-race nordique artificielle qui dominerait le monde pendant mille ans ».

 

Comment ces deux récits arrivent-ils à se superposer ? On le saura en allant jusqu’au bout de ce livre qui présente au demeurant bien d’autres intérêts. Caradec n’était pas à court d’inventions, et Le doigt coupé de la rue du Bison est comme une somme de ses talents divers : scènes de bistrot avec conversations tout azimut, jeux verbaux et orthographiques (en particulier dans la bouche d’un policier simplet), monologues induisant une pluralité de points de vue (celui d’un réfractaire au STO, celui d’une chienne, celui de la police etc.), dialogues à caractère théâtral, déambulations parisiennes, voyages lointains, inventaires en bonne et due forme… Sans compter que l’auteur nous fait rencontrer en personne quelques célébrités comme « Paul Léautaud assis sur un banc [du Luxembourg] à côté d’une jeune femme surveillant son bébé dans un landau », ou le baron Mollet sortant du Dôme « encadré par deux femmes élégantes » ; plus discrètement, par livres interposés, quelques autres comme Baudelaire, Jules Verne, Raymond Roussel, André Breton (dont les « Grands Transparents », apprenons-nous, sont en réalité une trouvaille de Victor Hugo) ; et aussi, à mots couverts et par allusions respectueuses, Raymond Queneau et sa bande, en un réseau serré de références qu’on serait bien en peine de déchiffrer intégralement.

 

Pataphysicien, Oulipien, biographe de Lautréamont, de Raymond Roussel, d’Alphonse Allais, de Willy, critique littéraire, essayiste, humoriste, François Caradec est mort en novembre 2008. Son ouvrage ultime est en même temps son seul roman : hasard ou préméditation ? À ce petit doigt malicieux, peut-être, de nous le dire.

 

Jean-Pierre Longre

 

http://www.editions-fayard.fr

 

http://www.oulipo.net/oulipiens/FC

 

 

P.S.: Le numéro 52-53 (décembre 2008) des Amis de Valentin Brû (Revue d'études sur Raymond Queneau) est intitulé Pour François Caradec. Sous la houlette de Daniel Delbreil, un hommage collectif accompagné de texte "inédits" et "déjà parus": avbqueneau@wanadoo.fr