Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/08/2017

« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Roman, francophone, musique, Pascal Quignard, Simeon Pease Cheney, Grasset, Jean-Pierre LongrePascal Quignard, Dans ce jardin qu’on aimait, Grasset, 2017

Non seulement le révérend Simeon Pease Cheney entendait tout, comme le recommande Dieu dans Matthieu XIII, 9, mais il notait tout : le chant des oiseaux, et aussi « le seau, où la pluie s’égoutte, qui pleure sous la gouttière de zinc, près de la marche en pierre de la cuisine… ». Cette musique est un psaume, de même que « le vent quand il s’engouffre dans le portemanteau du corridor de la cure » est un Te Deum !

L’histoire racontée par Pascal Quignard est celle, réelle, du pasteur Cheney, dont la femme morte en couches trop jeune fait de sa part l’objet d’une passion exclusive, tellement exclusive qu’il chassera de la maison sa fille Rosemund, cause involontaire du décès de sa mère, lorsqu’elle aura dépassé l’âge de celle-ci… Resté seul dans le jardin conjugal, il transcrit indéfiniment les chants d’oiseaux (bien avant Messiaen), les bruits de la vie quotidienne – et c’est ce qui le rend heureux. « C’est cette maison, mon labyrinthe. C’est ce jardin, mon labyrinthe. Ce n’est pas elle, en personne, Eva, ta mère, bien sûr, je ne suis pas fou. Mais ce jardin, c’est elle qui l’a conçu, c’est son visage. […] Dédale de plus en plus beau dans lequel je me perds. […] Dont je me suis mis à noter tous les chants qui s’ébrouent et vivent sur les branches. ».

Roman, francophone, musique, Pascal Quignard, Simeon Pease Cheney, Grasset, Jean-Pierre LongrePourtant, sa fille apparemment ne lui en tiendra pas rigueur. Revenue chez son père vieillissant, elle l’encourage à faire publier les vastes partitions issues de ses notations ; refus successifs des éditeurs – mais après la mort de son père en 1890, elle édite à compte d’auteur ces Wood Notes Wild que Dvorak, en particulier, prit tellement au sérieux qu’il en tira son Quatuor à cordes n° 12.

De « cette double histoire », Pascal Quignard a fait non un roman linéaire, mais un récit théâtralisé, une sorte d’oratorio à trois voix : celles du « récitant » (auteur, metteur en scène, pianiste, narrateur…), de Simeon le pasteur, de Rosemund sa fille. Trois voix auxquelles s’ajoute celle, muette et omniprésente, d’Eva la tant aimée, dont l’alliance, comme un « rayon de lumière », ira finalement au doigt de sa fille. Long poème musical et littéraire, Dans ce jardin qu’on aimait se lit, se dit, se joue et se chante en mineur et se termine dans une lumière intense, avec un arc-en-ciel au fond du jardin. On a assisté à un concert original, émouvant et beau.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr

25/08/2016

« Saisir quelque chose du monde »

Essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, 2014, Folio, Jean-Pierre LongrePascal Quignard, Mourir de penser, Grasset, 2014, Folio, 2016  

Le titre du neuvième volume de Dernier Royaume n’est pas exempt de paradoxe provocateur. Provocateur de pensée, donc… Les justifications par anecdotes exemplaires ne manquent pas. Celles qui ouvrent et ferment le volume – Rachord, roi des Frisons,  refusant au dernier moment le baptême, le cadavre de Locronan choisissant lui-même sa sépulture… Entre temps, beaucoup d’autres faits tirés de l’histoire et des mythes, beaucoup d’érudition, beaucoup de réflexion.

Il y a, entre autres, David Oïstrakh confiant à son ami Isaac Stern : « Si j’arrête de jouer, je pense. Si je me mettais à penser, je mourrais. ». Il y a la « dépression nerveuse » de Thomas d’Aquin prenant conscience de la vanité de sa Somme théologique. Il y a l’histoire des disciples d’Emmaüs. Etc. Il y a, par-dessus tout, le langage, point de départ de la réflexion chez Quignard, qui comme souvent fait jouer (met du jeu dans) l’étymologie, l’évolution sémantique, phonétique, historique des mots, établissant une « esthétique de la pensée » (titre de l’un des chapitres) : « le mot nous (esprit) vient du mot noos (flair) » ; ou encore « le verbe latin cogito peut se décomposer » et devient une « coagitation » de la psychè (le souffle) avec la langue… De même tout au long de ces essais épars qui n’en forment qu’un. « C’est ainsi que l’étude est le plus beau des dons. » ; et c’est ce qui permet de « saisir quelque chose du monde. ».

Essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, 2014, Folio, Jean-Pierre LongreExplorer au long de ces 230 pages les idées remuées par Pascal Quignard n’est pas une sinécure ; c’est un plaisir mérité, qui vient avec la lecture. Justement, la lecture. Si la pensée et la mort (et vice-versa) sont au centre du livre, l’acte de lire en est une clé. Lisons donc, car « lire, c’est suivre sans finir des yeux la présence invisible ». « La lecture naît de la désintégration de soi à l’intérieur d’un autre. Il y a d’abord une désintégration difficile (il faut « rentrer » dans le roman) laquelle est suivie d’une fusion merveilleuse dans la lecture (on ne peut plus la quitter). ». Et si on s’intéresse plutôt à la bêtise et/ou à la science du cerveau, on trouve aussi son compte. Et si on se demande pourquoi « du début jusqu’à la fin de son histoire la philosophie fut fascinée par la proximité du pouvoir », l’auteur donne des éléments de réponse (avec Platon, Aristote, Sénèque, Descartes, Diderot, Hegel, Heidegger…). Pour finir, une référence parmi d’autres à Socrate (l’un de ceux qui est vraiment mort de penser) : « Socrate meurt au cœur du groupe, entouré de ses amis. C’est ainsi qu’il préfère mourir : au cœur de la cité qui l’a vu naître. Mais Socrate dit à ses amis, alors qu’il est en prison : « L’objet de notre désir n’est pas la vérité mais la pensée. ».

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr

www.folio-lesite.fr

08/09/2014

Se remettre en selle

Récit, essai, francophone, Pascal Quignard, Grasset, Jean-Pierre LongrePascal Quignard, Les désarçonnés, Grasset, 2012, Folio 2014

L’Histoire est jonchée de cavaliers désarçonnés. Pascal Quignard, évoquant le passé lointain et proche, rapporte un certain nombre de chutes de cheval, parmi les plus fameuses. Évidemment, les anecdotes ne sont que des points de départ : « Saint Paul, Abélard, Agrippa d’Aubigné se mettent à écrire parce qu’ils tombent de cheval ».

Peu à peu, par courts chapitres, l’auteur explore les lourds secrets de l’humanité, et ses tentatives désespérées pour se les dévoiler à elle-même. « La première langue de l’humanité consistait dans le silence de mort ». Le rappel de certains épisodes n’est pas le moindre charme du livre : la mort du maréchal de la Palisse et la complainte qui s’ensuivit, Roland (désarçonné) appelant à l’aide avec son olifant, Pétrarque bébé sauvé in extremis de la noyade… Voilà qui ravive la mémoire et, surtout, laisse à penser. Car là encore, ces épisodes ne sont que les préludes d’une réflexion sans concessions sur la vie, la mort, la guerre, la violence, les « joies animales » auxquelles jamais l’humanité n’a su se soustraire. « Ce qui était férocité chez les animaux devint cruauté chez les hommes. Ce qui était périssement et dévoration chez les animaux devint mort et funérailles chez les hommes. La cruauté est la sublimation de la férocité comme la guerre est la sublimation de la chasse, qui elle-même était la sublimation de la prédation. Chasse et sacrifice sont les deux faces de la même pièce de monnaie infernale ».

récit,essai,francophone,pascal quignard,grasset,jean-pierre longrePascal Quignard revendique la solitude, celle dans laquelle il s’est volontairement enfermé, celle que nécessitent l’écriture, la musique, l’art, le recueillement, la liberté, l’indépendance ; celle des ermites, de Rousseau, de Louise Michel, du patricien romain Paulin ; celle de l’homme tombé de cheval qui se relève sous une autre lumière. Et l’auteur a l’art de débusquer ce que les mots recèlent, en remontant à leurs origines. C’est, par exemple, la présence de la « chair » dans le substantif « acharnement », qui reprend ainsi ses dimensions sexuelle, sanglante, carnivore. C’est encore le rapprochement entre nation, nativité, nature : « Natio comme natura renvoyaient au fait de naître ». Ainsi de suite, selon un cheminement original et complexe qui va de la définition à la méditation, de la mise au point à la remise en cause. La remise en cause, voilà le seul moyen de se remettre en selle, et voilà l’un des centres de ce livre multiple, profond, exigeant.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr  

www.folio-lesite.fr