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17/01/2019

Obscurs et fabuleux

autobiographie, anglophone, Richard Ford, Josée Kamoun, Éditions de l’Olivier, Points, Jean-Pierre LongreRichard Ford, Entre eux, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions de l’Olivier, 2017, Points, 2018

Les vies respectives et communes de Parker Ford et d’Edna Akin, mariés en 1928, n’eurent rien d’extraordinaire. Lui voyageur de commerce, elle l’accompagnant sur les routes du sud des États-Unis avant la naissance tardive (1944) de Richard, ils ont mené une existence sans histoires exceptionnelles jusqu’à la mort prématurée de Parker, qui a laissé un vrai vide – même si, du fait de son métier, il était absent à longueur de semaine, ne rejoignant sa femme et son fils que le vendredi soir. Pour l’enfant en tout cas, la vie familiale n’était pas source de problèmes majeurs. « Ai-je jamais senti le moindre malaise entre eux ? Non. Ma nature d’enfant me donnait à penser qu’en gros, tout allait bien. Néanmoins si le scénario de la vie tend toujours à lisser le quotidien, alors notre vie s’en démarquait. […] Ils m’aimaient, ils me protégeaient, mais dans ma vie tout bougeait, les événements, les objets, les êtres ; j’étais seul les trois quarts du temps, sur la touche. Ce qui ne me dérangeait pas, et ne me dérange pas davantage aujourd’hui. Mais dire que la vie était calme, non. ». Mieux, l’absence paternelle a peut-être permis à Richard de se « rêver une vie privée », et finalement d’être devenu écrivain ; et pourtant le regret est constant chez lui de n’avoir pas pu parler à son père « en adulte ».

autobiographie, anglophone, Richard Ford, Josée Kamoun, Éditions de l’Olivier, Points, Jean-Pierre LongreLa construction du livre est claire : une moitié pour le père, une moitié pour la mère, qui a vécu bien plus longtemps que son mari, d’où les rapports privilégiés entretenus avec son fils. « A-t-on jamais une “relation” avec sa mère ? Je crois que non. Nous, ma mère et moi, n’avons jamais été unis par un lien classique, que ce lien repose sur le devoir, le regret, la culpabilité, la gêne ou la courtoisie. L’amour, qui n’est jamais classique, nous mettait à l’abri de tout. Nous pensions qu’il était solide et il l’était. ».

On s’en aperçoit, il ne s’agit pas seulement dans cette autobiographie d’un récit d’enfance. Il s’agit aussi d’une réflexion sur la vision que les enfants ont de leurs parents et sur la vérité des souvenirs – réflexion qui ponctue régulièrement le récit. « La vie de nos parents nous échappe en partie, pas de leur fait mais du nôtre, et dans ces conditions s’apercevoir qu’on ne sait pas tout est affaire de respect car les enfants rétrécissent le cadre de référence de tout ce à quoi ils appartiennent. Alors qu’être dans l’ignorance de la vie d’autrui, ou la réduire à un objet de spéculations, confère à cette vie une latitude qui rapproche de sa vérité. ». Et pour affirmer, vérifier en quelque sorte l’authenticité des faits et des sentiments ici rapportés, il y a les photographies : portraits, photos du couple avec ou sans le jeune Richard, de la famille (les « beaux-parents » Bennie et Essie), cliché joyeux de Richard avec sa femme, bien plus tard… Nostalgie et documents font bon ménage, ce qui n’exclut pas les nombreuses questions sur la relativité de l’existence et sur les aléas de la destinée.

Entre eux est à la fois questionnement et autobiographie, document et récit ; c’est surtout un bel hommage rendu à deux êtres à la fois ordinaires et singuliers, devenus dignes d’intérêt par la grâce de l’amour et de l’écriture, et un bel hommage à la vie. « Quand on m’interroge sur mon enfance, je réponds toujours qu’elle a été fabuleuse et que mes parents étaient fabuleux. Rien n’a changé sur ce point avec ce livre. Mais ce que j’ai compris en l’écrivant, c’est qu’à l’intérieur de ce cercle “fabuleux”, ce qu’il y avait de plus intime, de plus important, de plus satisfaisant et de plus nécessaire filtrait « entre eux », à l’exclusion de toute autre personne. Et, en particulier, de moi. On aurait tort de croire qu’un fils s’en porte nécessairement plus mal. À bien des égards, le constat est encourageant car il préserve ce mystère optimiste : pour attentif qu’on soit, une large part de ce qui advient nous échappe. ».

Jean-Pierre Longre

www.editionsdelolivier.fr

www.lecerclepoints.com

12/01/2019

Images d’une mère disparue

Autobiographie, poésie, francophone, Cyril Roger-Lacan, Grasset, Jean-Pierre LongreCyril Roger-Lacan, L’inconnue, Grasset, 2018

« Le 30 mai 1973 une voiture te renverse et te tue. Cet instant, qu’ai-je fait d’autre que de l’imaginer ? ». C’est à partir et autour des images de cette mère morte trop tôt, alors qu’il était un enfant de 9 ans, que Cyril Roger-Lacan a composé ce livre poétique et musical, un livre « circulaire » comme « l’onde née d’un choc », monologue morcelé adressé à la disparue.

« Image » était curieusement le troisième prénom de cette jeune femme, fille de Jacques Lacan, que son effacement prématuré transforme en figure « inconnue », sorte de fantôme caché entre les lignes du livre et entre les songeries du petit garçon devenu homme. Il la voit partout, dans la nature et dans la cité, dans son sommeil et dans ses insomnies, dans les représentations de ces « Mater » hantant les églises, « éternellement jeunes tandis que je dérive avec le temps sur la barque que tu as quittée, gracieuse, pour disparaître comme Eurydice sur le rivage interdit. », dans les chantiers et les forêts, dans les champs de coquelicots, dans le vol des oiseaux « fracassé » par le chasseur, dans les paroles et l’affection de « Malou », dans la « lassitude » même de cette grand-mère qui a vu disparaître sa fille chérie…

Livre poétique et musical. Oui, comme une série de strophes en prose ou de brèves variations sur un thème, contenant (dans tous les sens du terme) l’émotion dans des tableaux, des mouvements, des instantanés, des « images » dont la surface laisse deviner la profondeur, comme une mélodie est sous-tendue par une harmonie insondable. L’absence devient alors une présence obstinée, l’écriture devient, mieux qu’un cimetière, lieu de mémoire où les mots tentent d’étouffer l’oubli.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr

08/01/2019

Journal d’une reconstruction

Récit, autobiographie, francophone, Philippe Lançon, Gallimard, Jean-Pierre LongrePhilippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018. Prix Femina 2018. Prix spécial du jury Renaudot 2018

À l’hôpital de la Salpêtrière, quelques jours après l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie-Hebdo qui lui a emporté la mâchoire, Philippe Lançon, pensant à l’infirmière de nuit qui « avait le prénom d’un personnage de Raymond Queneau », se prend à évoquer deux vers de l’écrivain : « Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles / et la mort de mon nez et celle de mes os ». Quelques strophes plus loin, Queneau écrit ceci, qui pourrait s’appliquer à ce que Lançon tente de dépasser : « Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance / et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence / Je crains l’abîme obèse où gît la maladie / et le temps et l’espace et les torts de l’esprit ».

Rescapé de la tuerie dont il fait un récit à la fois terrifiant et subjectif, le récit d’une « abjection » vue du point de vue particulier d’une victime qui attend « simultanément l’invisibilité et le coup de grâce – deux formes de la disparition », l’auteur, journaliste à Charlie-Hebdo et à Libération, consacre le reste des 500 pages de son livre à la reconstruction : celle de sa mâchoire, qui va nécessiter de nombreuses opérations, et celle de sa personne tout entière, corps et esprit. Aucun détail ne nous est caché de ces mois de soins, de greffes, de suintements, de silences, d’interrogations, d’espoirs, de souffrances, d’attente au long desquels Chloé, sa chirurgienne, prend une importance médicale et humaine de plus en plus grande. L’entourage aussi tient une place prépondérante dans l’accompagnement du « patient » : son frère, ses parents, son ex-femme Marilyn, sa compagne Gabriela, ses nombreux et chaleureux amis ; et la lente progression du récit de la réparation, avec ses hauts et ses bas, est si prégnante, les précisions sanitaires et psychologiques si circonstanciées que nous, lecteurs, sommes complètement pris dans la nasse, au point de nous confondre avec l’auteur adressant ses plaintes au corps médical : « Docteur, vous m’écoutez ? La jambe et le pied droit me font mal, la cuisse droite aussi, plus encore la nuit que le jour. Le simple contact du drap m’irrite le pied entier et m’empêche de dormir. Les nerfs semblent à vif. La malléole me fait particulièrement souffrir. […] Le menton, de plus en plus envahi par les fourmis, est vivant. J’en suis venu à croire que je pense par le menton. Heureusement, je pense peu. ». Nous sommes avec lui, pleinement.

Le récit n’est pas pour autant égocentré. Outre la leçon de courage et l’éloge du personnel hospitalier, nous avons affaire à une émouvante et pittoresque galerie de portraits : ceux des familiers, mais aussi ceux de pas mal d’inconnus, soignants et soignés, hommes et femmes croisés en chemin, policiers chargés de la protection de celui qui reste une cible potentielle, policiers pour qui il se prend d’une amitié reconnaissante, quand ce n’est pas d’une complicité souriante, silhouettes entrevues, toute une humanité bien campée dans son environnement ou perdue dans l’incertain. Et l’écriture acérée, poétique, chargée de sens ou pétrie de questions de Philippe Lançon est à bonne école. On ne le trouve jamais sans son Proust, son Kafka ou son Thomas Mann, qu’il emporte jusqu’au bloc pour lire et relire ses passages favoris ; sans oublier la musique : Bach le plus souvent possible (Les Variations Goldberg, Le Clavier bien tempéré, L’Art de la Fugue), le jazz aussi… Le lambeau n’est pas une simple « hostobiographie » (pour reprendre le mot-valise d’Alphonse Boudard), mais le roman d’une tranche de vie personnelle qui vaut toutes les destinées (comme l’a écrit Sartre cité par Lançon : « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »), toutes les destinées donc, avec leurs inévitables paradoxes : alors que l’auteur, jouissant de ses premiers instants de vraie liberté, peut enfin rejoindre sa compagne à New-York, éclate l’attentat du 13 novembre 2015 à Paris. Même de loin, c’est un nouveau « décollement de conscience ».

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

02/01/2019

« De moins en moins blond »

Bande dessinée, francophone, Riad Sattouf, Allary Éditions, Jean-Pierre LongreRiad Sattouf, L’Arabe du futur 4, « Une jeunesse au Moyen-Orient (1987-1992) », Allary Éditions, 2018

Riad grandit, se fait « de moins en moins blond », va changer de coiffure, s’intéresse aux filles, est en butte aux moqueries des copains de classe en France (son nom de famille y est pour beaucoup) et à l’animosité de certains de ses cousins en Syrie qui le traitent de « Juif » et insultent sa mère en faisant courir des bruits sur elle… Bref, la vie ballottée entre le Moyen-Orient et la Bretagne n’est pas toute rose pour le jeune garçon et ses deux petits frères, d’autant que ses parents s’entendent de moins en moins bien : une mère qui ne supporte plus la vie en Syrie et rêve de s’installer définitivement en France, un père de plus en plus religieux, de plus en plus traditionaliste, qui ne s’installerait en France que s’il obtenait un poste en Sorbonne !

Bande dessinée, francophone, Riad Sattouf, Allary Éditions, Jean-Pierre LongreHeureusement, quelques moments souriants et drôles (en particulier avec les grands-parents) mettent un peu de baume entre les crises de colère et de désespoir, et les dessins de Riad Sattouf (dont on voit la vocation s’éveiller ici, avec les fiertés et les déboires que cela lui vaut) sont impayables. Après les trois premiers tomes, ce quatrième, aux dimensions plus qu’importantes, promet lui aussi une suite : quelles vont être les conséquences du « coup d’État » final du père ?

Jean-Pierre Longre

www.allary-editions.fr  

www.riadsattouf.com

http://jplongre.hautetfort.com/archive/2015/08/20/le-peti...