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28/09/2010

Dans la « tombe humide »

Gaudé.jpgLaurent Gaudé, Ouragan, Actes Sud/Leméac, 2010

Il y a Joséphine Lincoln Steelson, « négresse depuis presque cent ans », rivée à sa ville, à sa terre et au souvenir de son mari jadis assassiné ; il y a Keanu Burns, qui a quitté sa plate-forme pétrolière et décidé, contre toute raison et contre le mouvement général de fuite, de partir retrouver Rose, son amour de toujours, mère du petit Byron ; il y a Buckeley et ses compagnons de prison, criminels endurcis, qui devront à toute force quitter leurs cellules pour échapper à la noyade ; il y a le pasteur, dont la folie meurtrière se substituera au devoir de charité chrétienne… Tous sont du peuple des anciens esclaves, et tous sont confrontés à la violente tempête qui ravage la Nouvelle-Orléans. Ils se croisent, se rencontrent, s’affrontent parfois, victimes non seulement des méfaits de la nature, mais aussi des injustices de la société.

Les monologues et les récits personnels s’entrecroisent comme les individus, s’entrechoquent comme les débris flottant sur l’eau, se frôlent comme les alligators s’insinuant dans les rues inondées, et l’écriture de Laurent Gaudé, d’une sensibilité qui confine au lyrisme, rend compte avec délicatesse, profondeur et force de l’intimité des êtres. Une vague d’amour enveloppe les retrouvailles de Keanu et Rose, une vague de révolte soulève Joséphine protestant contre la « misère du monde », une vague de solitude conduit Buckeley vers les bayous déserts, une vague de violence punitive submerge l’homme de Dieu. Le déchaînement des éléments met les âmes à nu, et chacun guide sa vie là où une forme de liberté retrouvée, fausse ou vraie, le lui suggère.

Ouragan est un puzzle romanesque dont les pièces peu à peu se mettent en place – pièces dont on sent pourtant qu’elles ne restent pas stables, livrées à la surface fluctuante des eaux omniprésentes et des destinées inéluctables.

Jean-Pierre Longre

www.actes-sud.fr

www.lemeac.com

27/09/2010

Hergé, images et mythes

peautintin-med.jpgJean-Marie Apostolidès, Dans la peau de Tintin, Les impressions nouvelles, 2010

L’enjeu ? « Risquer une lecture autobiographique des aventures » de Tintin. Le pari est risqué, et tenu. Jean-Marie Apostolidès, en vingt-cinq chapitres très documentés, bourrés de références, n’occulte rien, ou plutôt fait surgir, d’une manière parfois audacieuse mais toujours séduisante, ce qui restait occulté – tout en laissant deviner que le chantier reste ouvert.

Les relations plus ou moins secrètes d’Hergé avec son protagoniste, mais aussi avec Milou, Haddock, La Castafiore et même Jo et Zette sont passées au crible d’une lecture scrupuleuse des albums les plus marquants, s’appuyant sur la vie du géniteur, sur ses relations avec sa famille (sa mère, son frère Paul), avec les femmes (notamment sa première épouse, Germaine), avec l’abbé Wallez, le « père » influent, voire tout-puissant. Le lecteur entre véritablement « dans la peau » du héros marqué d’une androgynie latente liée à une thématique constante, celle de la gémellité, de la dualité, qui concerne Tintin comme Hergé.

L’inconscient de Georges Rémi s’articule, selon Apostolidès, sur deux mythes : celui des jumeaux (le père et l’oncle, les Dupondt etc.) et celui de la relation Maître-fillette, tous deux issus du « fantasme fondamental qui structure le rapport complexe du masculin au féminin ». Il semble que l’argumentation générale du livre tourne autour de cet axe. De là, une étude psychanalytique poussée, qui établit un parallèle entre les grands épisodes de la vie d’Hergé et ceux des aventures de Tintin (par exemple les étapes que représentent Le Temple du Soleil et Les bijoux de la Castafiore). Cela tend à montrer la volonté de donner à l’être de papier une existence charnelle (à l’instar de celle de Tchang), existence qui a besoin d’une protection, dans le cercle restreint des compagnons d’aventures et à l’abri des murs de Moulinsart, contre le monde extérieur et ses désordres. Bref, « les aventures de Tintin se présentent à nous comme un système total, replié sur lui-même et pourtant ouvert sur le monde ». N’est-ce pas l’un des secrets du succès auprès du public « de sept à soixante-dix-sept ans » ?

Analyses convaincantes, exemples probants, Dans la peau de Tintin, qui ouvre aussi la réflexion sur la postérité de l’œuvre d’Hergé, est, dans la perspective psychanalytique,  une somme aux résonances multiples, qu’il faut prendre le temps de méditer si l’on veut mesurer la portée des aventures du « petit reporter », et ainsi renouveler le plaisir que procure leur lecture.

Jean-Pierre Longre

www.lesimpressionsnouvelles.com  

22/09/2010

Un « génie manqué » ?

Borel.jpgPétrus Borel, Escales à Lycanthropolis, édition établie et présentée par Hugues Béesau et Karine Cnudde, clôture par Olivier Rossignot. Le Vampire Actif, « Les Rituels Pourpres », 2010

Les manuels de littérature, lorsqu’ils les évoquent, qualifient de « petits » ou de « mineurs » les Romantiques méconnus. Souvent, ils ne les évoquent même pas. C’est dire combien l’ouvrage publié par Le Vampire Actif (maison d’édition associative dont le nom colle si bien au sujet) est utile et bienvenu.

« Indéfectible révolté, désenchanté […], Borel exhale le refus permanent dans chacune de ses pages. […] Son écriture est militante, une écriture comme un acte de vie, dominée par la permanence du Mal dans toutes les acceptions du terme », écrit très justement Olivier Rossignot dans la « clôture » du livre. Le fil conducteur qui mène de Sade au surréalisme passe forcément par Pétrus Borel « le Lycanthrope », avant Lautréamont. Il faut par exemple se laisser prendre, dans Champavert. Contes immoraux, aux diatribes contre l’amour, qui devient « de la haine, des gémissements, des cris, de la honte, du deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossements, des remords », ou aux pages de cruauté morbide et de désespoir qui ferment la même œuvre. Il faut connaître la « frénésie » qui saisit la famille du compte Josseran, dans Les Pressentimens, au récit des « effrayans présages » (orthographe d’origine respectée) planant sur une veillée commémorative. « La musique funèbre, les chants mélancoliques, les récits tristes et sombres peu à peu vous infiltrent la peur, ou plutôt une espèce d’inquiétude vague, de crainte surnaturelle, de superstition »… Il faut lire aussi le roman Madame Putiphar et son beau prologue en alexandrins, qui dévoile les trois faces caractéristiques du poète : le monde, la solitude, la mort. Il faut savourer encore l’étrange et juste plaidoyer contre les pillages archéologiques perpétrés par les pays occidentaux, dans L’obélisque du Louqsor

Mais si la révolte est on ne peut plus sérieuse, passionnée, elle n’est pas dénuée d’humour. Humour noir, certes, celui du désespoir, dans telle scène de Passereau où « l’écolier » va demander au bourreau Sanson de le décapiter, ou dans les calculs imperturbablement débités en faveur d’un impôt sur les suicides. Et lorsque les rivaux Barraou et Juan, dans Jaquez Barraou le charpentier, mêlent les prières à leur massacre mutuel, doit on y voir un retour à la sauvagerie primitive ou le comble de l’humour sacrilège ? En tout cas, on rit franchement à la lecture des portraits pittoresques du Croque-mort et du « Gniaffe » (cordonnier), dans lesquels l’auteur s’en donne à cœur joie et s’amuse non seulement à la caricature, mais aussi aux jeux de langue et aux étymologies fantaisistes.

Les « Repères » et les « Quartiers » de Lycanthropolis, dans la structure de l’ouvrage, sont complétés par l’« Agora », qui dévoile avec beaucoup d’à-propos des jugements (d’autant plus intéressants qu’ils sont quelque peu contradictoires) de Baudelaire et de Breton sur Pétrus Borel, et une bibliographie intitulée « Fouilles ». Escales à Lycanthropolis est une anthologie essentielle, une incitation à aller voir de plus près l’œuvre d’un auteur qui dépasse les frontières du « Petit Cénacle », du Romantisme et des classifications génériques et historiques.

Jean-Pierre Longre

www.vampireactif.com

15/09/2010

Les anges dans nos campagnes : une bonne nouvelle ?

Nouvelle, illustration, francophone, Pierre Autin-Grenier, Laurent Dierick, Cadex éditions, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier, Un cri, Cadex éditions, 2006

 

Faite en principe pour une lecture d’un instant, une vraie et bonne nouvelle se lit paradoxalement avec la lenteur savoureuse de la dégustation. Cette édition illustrée par Laurent Dierick, particulièrement soignée, met justement en valeur les qualités du texte.

 

Un cri est un récit bref qui prend son temps. Le cri en question est là dès le début, mais ce n’est qu’à la dernière ligne, au dernier mot que son mystère s’élucide, et encore… Le narrateur (un « nous » anonyme qui sollicite profondément le lecteur) a bien le dernier mot, mais ce dernier mot laisse à ce lecteur l’entière responsabilité de sa lecture. Entre temps, on fait la connaissance de Baptiste, paysan rude à la tâche, taciturne et bourru, qui mène la quête nocturne sur fond de ténébreuse terreur.

 

Chaque terme est à sa place, chaque phrase s’emboîte parfaitement dans une narration qui penche carrément vers la poésie : on entend le cri, on voit la lune et les étoiles, on devine les ombres des arbres, on perçoit même la sonorité des pas du « curieux cortège dans les profondeurs de quelque forêt fatale ».

 

De quoi rappeler que si la notoriété de Pierre Autin-Grenier repose sur ses récits, la valeur de ceux-ci repose sur la densité poétique de leur prose, sur ce que Dominique Fabre, dans la préface du présent opuscule, appelle la « langue riche et goûteuse » de cet écrivain « honnête homme et anarchiste »,  « inconsolable » et « comique », qui adopte volontiers et sans en avoir l’air une « posture de moraliste ». En somme, un écrivain marginal qui met la marge au cœur de nos préoccupations en nous menant quérir un cri poussé dans le lointain, au-delà des limites.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.cadex-editions.net 

09/09/2010

Hurlement de la vie, épuisement du langage

Popescu.jpgMarius Daniel Popescu, La Symphonie du loup, José Corti, 2007

Prix Robert Walser 2008

 

Marius Daniel Popescu est né en Roumanie et vit actuellement à Lausanne. Il s’est fait connaître il y a quelques années par ses Arrêts déplacés, recueil de poèmes où la vie quotidienne se décline en miniatures ciselées avec une amoureuse précision. Il rédige et publie en outre avec régularité Le Persil, journal atypique, inimitable, où fleurissent les mots du quotidien. Marius Daniel Popescu est un poète, et l’important roman qu’il vient de faire paraître en est une preuve supplémentaire.

 

Car les 146 sections des 399 pages (soyons précis !) de La Symphonie du loup sont autant de poèmes en prose. Juxtaposition de tableaux, d’instantanés, de scènes représentant les petits et grands faits d’une existence, le texte est un puzzle à la Perec, une tentative d’épuisement du langage par la vie elle-même, qui devrait triompher des mots, les effacer purement et  simplement, ces mots ressassés, réitérés, s’étalant sans vergogne sur la page, et qui « ne devraient pas exister » (leitmotiv tout aussi ressassant). Car ils sont de vrais pièges, des pièges à loup : « Tu as appris tôt la duplicité du monde, la duplicité des gens, la duplicité des mots. Tu as appris depuis petit que le même mot peut provoquer ou arrêter une bagarre. Même le mot cerisier, tu savais qu’il est à la fois donneur de vie et meurtrier ». Et encore : « Quand je lis des mots inscrits quelque part, dans des livres de toutes sortes, sur des murs, dans les journaux ou sur les affiches publicitaires, je ne m’approche pas de leur sens avec une envie de recevoir du plaisir. Je ne cherche pas le plaisir dans les mots ». Et plus on approche de la fin, plus les séquences deviennent brèves, réduites au minimum verbal, au squelette narratif, et le puzzle devient multiple, livré au hasard comme une partie de cartes.

 

En même temps, La Symphonie du loup est un roman au souffle inépuisable, un souffle qui vous transporte entre passé et présent. L’enfant, le jeune homme qui, comme sa famille et ses compagnons, évoluait sous et malgré l’omniprésence de la dictature, est simultanément ce père de famille qui voit agir et fait grandir ses enfants, la « petite » et la « grande », dans son pays d’adoption. « L’école de la vie », qui signifie « tout ce qu’un être humain peut vivre et comprendre et apprendre sur la terre », est ici et là, en un constant va-et-vient entre là et ici. C’est une école qui enseigne tout, y compris la mort : celle du père, qui est au départ de la narration, celle de l’enfant à naître, relatée en des pages hallucinantes d’émotion contenue : « ce monde est fou, nous sommes des fous parmi les fous, je ne veux pas d’un enfant de fou dans un monde de fous ! », dit en pleurant la fiancée qui « souffrait beaucoup à cause de la vie que le parti unique avait instaurée au pays »… Ce « parti unique » est partout, transformant les hommes en « figurants » obligés de répondre « présent ! » alors que pour survivre ils ne peuvent qu’être mentalement ailleurs.

 

Le souffle du roman, c’est aussi le style, un style qui prend à la gorge. Le style c’est l’homme, a dit quelqu’un il y a quelques siècles ; mais l’homme est un loup pour l’homme, avait dit un autre un peu auparavant ; résultat de l’équation (qu’aurait donné le héros, féru de mathématiques) : le style, c’est le loup, dont le chant, murmuré ou hurlé, ne peut pas laisser indifférent. Roman à la deuxième personne, parole adressée par le grand-père à son petit-fils, La Symphonie du loup utilise le « tu » général, universel, mais le « je » et le « il » sont là, tout près, en embuscade dans le train du récit : « Tu es resté dans ce compartiment un peu plus d’une heure, presque endormi tu avais pensé à toi à la première personne, tu t’es vu à la deuxième personne, tu t’es regardé et tu t’es écouté à la troisième personne comme quelqu’un qui se regarde dans une glace et s’appelle soi-même, alternativement, par « je », par « tu » et par « il » ».

 

Transparente simplicité des faits, absurde complexité de la vie. Le loup dévore les mots, et cependant il les métamorphose en un chant aux insondables harmoniques et aux interminables échos.

 

Jean-Pierre Longre

www.jose-corti.fr

Rencontre avec Marius Daniel Popescu à l’Université Jean Moulin Lyon 3 : http://www.canal-u.tv/producteurs/universite_lyon_3_division_de_l_audio_visuel_et_du_multimedia/dossier_programmes/lettres/rencontre_avec_marius_daniel_popescu

06/09/2010

Les secrets de la Messe en si

Beaute_du_geste_vignette.jpgCatherine Fuchs, La beauté du geste, Bernard Campiche Éditeur, 2010

Gianni Orsini, chef d’orchestre autour duquel tourne l’intrigue principale du roman, a comme suspendu son « geste ». Sa disparition laisse perplexe son entourage, parmi lequel les cinq héroïnes, qui ont toutes quelque chose à voir avec lui (musique, amour, rencontre de hasard…) et qui ont toutes à voir les unes avec les autres. Il y a donc Gianni, il y a Marianne, Isabelle, Tatiana, Katalin, Béatrice, et il y a Jean-Sébastien Bach, dont l’œuvre est « si puissamment rassurante », et envers qui Béatrice, entre autres, « se sent transportée de reconnaissance ».

Le roman de Catherine Fuchs, elle-même musicienne, est un concert. Les mots, « miraculeux assemblages qui exaltent le banal et disposent le merveilleux à hauteur d’homme », et les notes, qui n’expliquent rien mais dont la combinaison peut éclairer bien des choses, développent le même récit, suivent la même structure : celle de la fameuse Messe en si, avec ses cinq parties auxquelles correspondent les cinq sections du livre : Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei. Le concert donné en la cathédrale de Genève est la caisse de résonance des souvenirs, des sentiments, des questionnements des protagonistes, interprètes ou auditrices, pour lesquelles les mots, dits ou tus, forment une chaîne traçant une continuité de l’une à l’autre. Continuité complexe, faite d’anticipations et de retours en arrière, de mouvements et tonalités divers, de reprises thématiques, par lesquels le lecteur, ne maîtrisant plus rien, ne peut que se laisser guider, comme par la musique.

Celle-ci permettra-t-elle de lever les mystères, celui de la disparition de Gianni comme ceux que chaque femme recèle en elle ? Au contraire, en augmentera-t-elle la puissance ? En tout cas, elle contient tout ce qui fait la vie, et ce que Marianne, chantant son dernier solo sur « Miserere nobis », évoque en son inconscient : « Prends pitié de toutes ces ébauches, de ces réconciliations impossibles, de ces amours inavouées, de ces timides amitiés, de ces jugements si vite définitifs ; regarde ces dévouements admirables, ces haines dévastatrices, ces promesses tenues, ces reniements quotidiens ».

Jean-Pierre Longre

www.campiche.ch