16.03.2012
L’animal humain
Serge Scotto, Qui veut tuer Astrid la truie ?, Les éditions du littéraire, 2011
Drôles de personnages que ceux qui circulent dans les nouvelles de Serge Scotto : une truie qui, délaissant la ferme d’origine, décide de monter à Paris (comme on le dit des ambitieux) pour y mener une vie que, finalement, elle ne pourra pas maîtriser ; une girafe inspecteur des impôts qui n’apprendra ce qu’est l’indulgence que par le truchement d’un passage au purgatoire…
Des animaux très humains – ou du moins représentatifs de certaines catégories d’humains, tel aussi ce jeune homme si démonstratif de son malheur que les autres le feront roi, voire tyran sanguinaire comme par inadvertance… Mais le plus réussi des quatre textes met en scène une statue de Jeanne d’Arc qui, prenant vie comme la Vénus d’Ille, s’emploiera, beaucoup plus violemment que cette dernière, à passer au fil de son épée tout ce qu’elle rencontrera de vivant.
Récits aux allures de fables socio-morales, ces « quatre nouvelles qui font une satire » tiennent un peu de Marcel Aymé, et aussi de la bande dessinée (y compris les quelques coquilles et négligences orthographiques qui parfois caractérisent le genre…). C’est alerte, étrange, vivifiant, et les aquarelles de l’auteur donnent au volume une coloration de bon aloi.
Jean-Pierre Longre
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01.03.2012
De Moscou à Moulinsart
Collectif, Les personnages de Tintin dans l’histoire, Le Point, Historia, 2011
Points de vue sémiologiques, littéraires, artistiques, psychanalytiques, géographiques, référentiels, intertextuels, psychologiques… j’en passe : les analyses tintinologiques abondent. Une de plus, dira-t-on, avec celle que proposent Le Point et Historia, avec la complicité de périodiques suisse (Le Temps), belge (Le Soir) et québécois (La Presse). Certes, mais le côté historique est le parti pris original de ce volume consacré aux « événements de 1930 à 1944 qui ont inspiré l’œuvre d’Hergé » et par ailleurs abondamment illustré.
Depuis Tintin au pays des Soviets jusqu’au Trésor de Rackham le Rouge, chacun des dix albums fait l’objet d’un chapitre documenté où chaque personnage est présenté avec ses caractéristiques, ses origines, sa naissance (livresque) ; dans l’ordre : Tintin et Milou, Dupont et Dupond, Rastapopoulos, Tchang, Alcazar, le Dr Müller, Bianca Castafiore, Capitaine Haddock, Nestor et Tournesol. Chaque fois, aussi, sont proposés un profil visuel et textuel d’Hergé, quelques considérations culturelles et, surtout, un dossier historique fourni, qui ne cèle rien des circonstances et des influences ayant donné lieu aux scénarios construits par l’auteur, aux décors de chaque aventure, aux relations entre les personnages et leur environnement. La mémoire se rafraîchit et se nourrit à la lecture des pages sur l’URSS, la colonisation, l’égyptologie, les conflits entre la Chine et le Japon, entre la Bolivie et le Paraguay, sur les progrès techniques mis à profit par les faussaires, sur les prémisses de la Seconde Guerre mondiale, le trafic d’opium, les pirates et les corsaires, et sur le château de Cheverny, modèle de Moulinsart maintenant dédié à la tintinophilie. En annexe, un dossier sur Tintin et le cinéma (relations et tentatives souvent malheureuses), et une bibliographie concernant les « arrière-plans historiques » et le « monde de Tintin ».
Dans ce beau livre au format d’une BD, le grand public trouvera de quoi se remémorer des lectures lointaines ou proches, mais aussi de quoi se renseigner grâce à des contributions historiques toujours précises. De quoi, aussi, réfléchir aux rapports entretenus, dans un esprit tels que celui d’Hergé, entre la réalité documentaire et l’imaginaire.
Jean-Pierre Longre
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23.02.2011
Émotions à demi traits
Myriam Gallot, Les cœurs suspendus, dessins de Jean-Philippe Bretin, Éditions Noviny44, 2010
Qu’ont-ils d’exceptionnel, les personnages qui parcourent les quinze récits de Myriam Gallot ? Au premier abord, pas grand-chose : trois copines courant les lotos de village, des agriculteurs en faillite, un jeune chauffard emprisonné, un clochard embauché comme Père Noël, un vendeur ambulant, une jeune femme en quête de logement, un professeur de maths en rupture, un conducteur de limousine… Des gens ordinaires, de condition plutôt modeste – mis à part l’épouse d’un homme d’État avide de pouvoir et de richesse et un chien de luxe… En vérité, tous, y compris la femme privilégiée, ont en commun la solitude, une solitude qu’ils contiennent en eux-mêmes ou que le monde et les aléas de la vie leur imposent.
Les petits et grands malheurs, communs et particuliers, se dévoilent sans pathos, avec tendresse et cruauté, dans un entre-deux qui attache intimement le lecteur aux personnages. Ceux-ci représentent la collectivité humaine, saisie ici et maintenant, et chacun d’entre eux est un être saisi dans son individualité, sa spécificité.
La prose est moderne, composée de mots et d’expressions d’aujourd’hui, de la parole même des protagonistes, et sa tournure précise, incisive, laisse toutefois de la marge pour un je-ne-sais-quoi d’évanescent qui laisse planer un mystère sur les émotions, les événements, les caractères, les destinées. La société n’est pas épargnée, la satire affleure, le cynisme se laisse deviner ; mais il y a toujours une sorte de pudeur, un délicat suspens des sentiments (voir le titre) qui n’empêchent pas l’exploration des profondeurs plus ou moins secrètes de l’âme humaine, chacune à sa mesure. Une exploration sans limites, puisque les dénouements, chute ou absence de chute, ne sont jamais des fins.
La réussite d’une nouvelle tient à l’art de l’unité, de la concision et de la mise en situation, une situation qui, relevant du réel (social, actuel, quotidien), passe par le tamis de la fiction. Les cœurs suspendus est, en l’occurrence, un vrai et beau recueil de nouvelles. Le style, l’esthétique littéraire y servent le social et l’humain, et inversement, selon le point de vue que l’on adopte. Ajoutons que les dessins de Jean-Philippe Bretin, noir et blanc ou couleurs vives, accompagnent les récits, en se gardant de les illustrer directement, de leurs éclats, de leurs méandres, de leurs taches, de leurs formes suggérées. Comme dans le texte, suggestions à demi traits dont le lecteur peut prolonger les effets à sa guise.
Jean-Pierre Longre
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15.09.2010
Les anges dans nos campagnes : une bonne nouvelle ?
Pierre Autin-Grenier, Un cri, Cadex éditions, 2006
Faite en principe pour une lecture d’un instant, une vraie et bonne nouvelle se lit paradoxalement avec la lenteur savoureuse de la dégustation. Cette édition illustrée par Laurent Dierick, particulièrement soignée, met justement en valeur les qualités du texte.
Un cri est un récit bref qui prend son temps. Le cri en question est là dès le début, mais ce n’est qu’à la dernière ligne, au dernier mot que son mystère s’élucide, et encore… Le narrateur (un « nous » anonyme qui sollicite profondément le lecteur) a bien le dernier mot, mais ce dernier mot laisse à ce lecteur l’entière responsabilité de sa lecture. Entre temps, on fait la connaissance de Baptiste, paysan rude à la tâche, taciturne et bourru, qui mène la quête nocturne sur fond de ténébreuse terreur.
Chaque terme est à sa place, chaque phrase s’emboîte parfaitement dans une narration qui penche carrément vers la poésie : on entend le cri, on voit la lune et les étoiles, on devine les ombres des arbres, on perçoit même la sonorité des pas du « curieux cortège dans les profondeurs de quelque forêt fatale ».
De quoi rappeler que si la notoriété de Pierre Autin-Grenier repose sur ses récits, la valeur de ceux-ci repose sur la densité poétique de leur prose, sur ce que Dominique Fabre, dans la préface du présent opuscule, appelle la « langue riche et goûteuse » de cet écrivain « honnête homme et anarchiste », « inconsolable » et « comique », qui adopte volontiers et sans en avoir l’air une « posture de moraliste ». En somme, un écrivain marginal qui met la marge au cœur de nos préoccupations en nous menant quérir un cri poussé dans le lointain, au-delà des limites.
Jean-Pierre Longre
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04.08.2010
Merveilleux continent
Jacques Roubaud, La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador. Illustrations de François Ayroles et Étienne Lécroart,Éditions Absalon, 2008
Que le lecteur ne compte pas sur le critique pour raconter le conte du Labrador ; il faut qu’il compte sur lui-même, le lecteur, pour se diriger dans le labyrinthe où Jacques Roubaud se complait à conter les aventures du Comte du Labrador, qu’il ne faut pas pour autant prendre pour argent comptant. Dans sa recherche, il sera peut-être content, le lecteur, de lire « L’épluchure du conte-oignon » d’Elvira Laskowski-Caujolle, qui contient un certain nombre d’explications complétant utilement « Le Conte conte le conte et compte » de Jacques Roubaud soi-même, rattachant clairement La Princesse Hoppy à l’influence de Queneau et aux contraintes oulipiennes.
On se contentera donc de saluer la réédition de cette œuvre commencée en 1972, jamais achevée mais paradoxalement et tout compte fait très complète. Car « le conte dit toujours vrai », et il le dit d’une manière exhaustive tout en s’amusant comme un enfant, en jouant oralement dès le titre (qui enferme le terme OuLiPo), en « complotant » une « compote » de jeux verbaux ou typographiques qui peuvent aller jusqu’à transcrire le langage « chien » ou « sauterelle », voire jusqu’à produire des schémas traduisant une nouvelle langue, le « canard postérieur ».
Inutile de dire que les mathématiques et la physique tiennent ici, comme toujours avec Roubaud, une place prépondérante, et que les énigmes sont telles qu’il faut parfois tout reprendre à zéro (ce à quoi nous incite, au passage, le chapitre 00). C’est ainsi que le lecteur, comme toujours avec Roubaud, est personnellement sollicité, intimement questionné, poussé dans ses retranchements, et qu’il est donc obligé non seulement de tout lire, mais encore de collaborer à la composition du conte.
Est-il utile, en outre, de dire que le livre est beau ? Beau par sa narration, par sa poésie, par l’attitude respectueuse que l’écriture adopte envers les œuvres et les auteurs du passé (Le Conte du Graal, Alice au pays des Merveilles, Baudelaire, Apollinaire, Queneau bien sûr, et beaucoup d’autres), beau par son non-conformisme et sa conformité aux règles du genre, beau par les illustrations colorées, médiévales, baroques, enfantines, savantes de François Ayroles et Etienne Lécroart, beau dans sa présentation générale.
Il est donc compréhensible qu’on tienne à recommander la délicieuse consommation de La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador, qui nous convie à explorer incontinent un pays contenant toutes sortes de merveilles – que dis-je, un pays ? Un continent !
Jean-Pierre Longre
http://www.editionsabsalon.com
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11.06.2010
Les miroirs de la mémoire
Ana Maria Sandu, L’écorchure. Vu par Marine Joatton. Traduit du roumain par Fanny Chartres. Les éditions du Chemin de Fer, 2010.
En vers libres (ou en prose rythmée), une succession de tableaux tentent de fixer sur la page les fluctuations de la mémoire. Il ne s’agit pas vraiment d’autobiographie, mais plutôt de souvenirs poétisés, dans lesquels l’imaginaire et l’écriture de jeunesse tiennent aussi leur place, souvenirs oscillant entre la première, la deuxième et la troisième personne, comme si le miroir, en fragments divers, multipliait les angles de vue et nous donnait à voir plusieurs « petites ana » dont chacune a « une histoire à raconter ».
Les histoires, ces divers va-et-vient dans le passé, entre la petite enfance, avec ses jeux et ses travaux, et la période des études, avec ses amours et ses débuts littéraires, nous mènent vers « ces choses simples et insignifiantes », parfois heureuses, souvent douloureuses, qui font l’intimité d’une petite fille et d’une femme. Les jeux de l’enfance, notamment, ne sont pas dénués de violence et de sexualité naissante. Les plaisirs, les brimades, les amitiés, les inimitiés, les modes de vie, les coutumes du passé dans la Roumanie des années 1970-1980, tout est dit sans fausse pudeur, sans complaisance non plus. Et cela contribue à la poétisation de la vie, dans ses dimensions physiques et mentales, réalistes et oniriques.
Les dessins de Marine Joatton, à gros traits côtoyant les mots, s’y superposant parfois, les « écorchant » au passage, renforcent l’aspect visuel du texte. Ils ne l’illustrent pas, mais lui ajoutent leur dimension, à la limite du fantastique. Les qualités poétique et plastique, l’étroite complémentarité des arts font de L’écorchure ce qu’on peut appeler un beau livre.
Jean-Pierre Longre
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