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26/12/2010

Le magma de la mémoire

foretsnoirescouvg.jpgRomain Verger, Forêts noires, Quidam Éditeur, 2010

 

Au début, tout se conforme à l’ordre habituel des choses, ou à peu près. Le narrateur, aux prises avec des « difficultés personnelles » (en particulier les soins quotidiens à donner à sa mère), est obligé d’accepter une mission de deux ans au Japon, où il doit étudier « l’influence des roches magmatiques sur la végétation des forêts primaires ». Tout régler en quelques jours, faire le voyage, s’installer au bord du lac Motosu-ko, faire la connaissance de quelques voisins, dont Hatsue, jeune veuve attirante, et Shintaro, dont le visage et le regard sont emplis de la forêt environnante, voilà qui se raconte en quelques pages.

 

Et l’ordre du réel quotidien se rompt : le matériel scientifique d’observation n’arrivera pas, on apprend que nombre d’hommes du village partent mystérieusement mourir dans la forêt « probablement hantée et maléfique », selon Hatsue, et qui en tout cas « dévorait chaque année son lot de proies ». Un jour, malgré les craintes et les mises en garde, le narrateur, guidé par Shintaro, s’enfonce dans la nuit de la forêt ; c’est alors que s’amorce le processus de remémoration d’une enfance sylvestre peuplée d’arbres, de taillis, de chablis, d’animaux sauvages, de champignons, d’odeurs de macération, d’humidité, de pourriture et de fantômes divers… En quelques récits tournant autour du regard de Shintaro, les souvenirs, à partir de la mort du père et de l’installation au Castel de Meaulnes, en Sologne, deviennent visions fantasmées. « Mots, lettres, mottes de terre, il n’est pas jusqu’à la texture humide du papier, aux formes des auréoles d’encre imbibant la cellulose qui ne remontent des fluides oculaires de Shintaro ».

 

Quelques personnages récurrents hantent comme des spectres les sombres journées de jadis : la grand-mère Esther, maîtresse des lieux, les marionnettes compagnes de jeu, Anton, jardinier énigmatique et légèrement terrifiant, chasseur maladroit, étrange cueilleur de champignons, et surtout Vlad, chef d’une bande d’écoliers, adolescent dont l’aura pourrait rappeler celle du Meaulnes d’Alain-Fournier, mais dont le prénom, le comportement et le sanglant ascendant qu’il prend sur le narrateur évoquent Dracula. Le sang devient avec lui nectar sacré, huile rituelle, lave brûlante, magma de la mémoire, substance intégrante des cauchemars, de la vie et de la mort.

 

L’ivresse qu’il procure s’intègre à celle qu’apporte la forêt – tout compte fait le personnage omniprésent –, cette « mer d’arbres », ce lieu des origines et de la fin. Double ivresse, que ne démentent pas le style baroque, le lexique riche et précis, la syntaxe dense et ample de Romain Verger : le lecteur se laisse happer par une prose qui, ne laissant rien au hasard, donne tout leur éclat aux ténèbres.

 

Jean-Pierre Longre

www.quidamediteur.com

www.rverger.com

22/12/2010

« Le cœur de l’autre Europe »

L'atelier du roman.jpgL’atelier du roman n° 64, « Les Roumains et le roman », Flammarion, décembre 2010

Fidèle à ses principes, la revue et ses rédacteurs déambulent, observent et s’arrêtent là où il leur semble qu’il se passe quelque chose d’important, d’original, de séduisant. Cela donne, pour ce numéro 64, un bel ensemble à la fois varié et révélateur de la littérature roumaine, telle qu’elle s’est constituée, telle qu’elle se constitue actuellement ; en majorité dans le domaine du roman, mais aussi, de-ci de-là, dans ceux du théâtre, de l’essai, des périodiques…

C’est ainsi qu’au fil des articles nous fréquentons quelques grands du passé (Eliade, Rebreanu, Istrati, Cioran) et, selon des choix lucides, quelques grands du présent : Norman Manea, virtuose de l’humour dévastateur, Dumitru Tsepeneag, maître de l’onirisme et de l’expérimentation, entre ses deux langues, Gabriela Adameşteanu, arpenteuse des différentes dimensions du temps, Mircea Cărtărescu qui, dans sa trilogie, dépasse de loin les traditions du genre romanesque, Horia Ursu, discret perfectionniste, Alexandre Vona, auteur unique d’un unique roman, Florina Iliş, qui a droit à juste titre à deux articles, tant son dernier roman, La croisade des enfants, marque l’actualité littéraire européenne.

À côté de cela, Georges Banu écoute les échos dont résonne La lettre internationale, Radu Cosaşu fait part de deux de ses chroniques de l’hebdomadaire culturel Dilema Veche, Adrian Mihalache de ses réflexions sur la revue Observator cultural de Bucarest, et un entretien de Denis Wetterwald avec Matéi Visniec permet à celui que l’on connaît surtout comme l’un des grands dramaturges contemporains de parler du roman et de son choix de la langue française. Il manquerait évidemment quelque chose s’il n’y avait pas la création elle-même, inaugurée par un savoureux « Blog-Notes d’Outre-Tombe » de Ionesco, par A. Mihalache. Suit un choix de textes littéraires de Ion Luca Caragiale, maître de la comédie, de Razvan Petrescu, de Joël Roussiez (en visite chez Nosferatu), de H. Ursu, de M. Visniec…, le tout assez représentatif d’une tonalité roumaine, celle de la dérision et du sens de l’absurde, venue en zigzag d’ancêtres comme Urmuz ou d’avant-gardistes dont le plus célèbre est Tristan Tzara. Et la fraîcheur des dessins de Sempé n’en est finalement pas très éloignée.

Les auteurs de ce volume ont bien compris que le roman roumain est d’une facture et d’une ampleur telles qu’il ne demande qu’à dépasser ses limites génériques, que la littérature roumaine déborde largement ses frontières géographiques, politiques, linguistiques (puisque beaucoup d’écrivains ont adopté plus ou moins durablement le français, par exemple, mais pas seulement – voir Herta Müller). Ce numéro de L’atelier du roman le rappelle : il est temps que la littérature roumaine prenne toute sa place dans l’espace européen. L’ouverture le proclame : « Pourquoi la Roumanie ? Parce que là-bas, et c’est l’essentiel, bat encore, d’après des indices qui ne trompent pas, le coeur de l’autre Europe, de l’Europe que partout ailleurs nous avons enterrée. L’Europe de la folie, du doute et de l’insoumission aux modes et aux oukases de nos pontes culturels ».

Jean-Pierre Longre

http://www.editions.flammarion.com  

et pour en lire plus sur la littérature roumaine, voir ici : http://jplongre.hautetfort.com/archives/tag/roumanie.html

 et là: http://rhone.roumanie.free.fr/rhone-roumanie/index.php?op...

15/12/2010

Meurtres sur la voie ferrée

Roman policier, Italie, Alessandro Perissinotto, Patrick Vighetti, La Fosse aux ours, Folio, Jean-Pierre Longre

 Alessandro Perissinotto, Train 8017, traduit de l’italien par Patrick Vighetti, La fosse aux ours, 2004, Folio Policier, 2008

 

Dans un roman précédent, La chanson de Colombano, Alessandro Perissinotto avait su combiner intrigue policière et roman historique, en mettant en scène un quadruple meurtre commis au XVIe siècle dans les montagnes de Suse, meurtre dont fut accusé le tailleur de pierres Colombano Romean. L’écrivain turinois récidive, toujours brillamment, dans Train 8017, avec des faits et des personnages d’une époque bien plus récente, dans un contexte historique bien différent.

 

Nous sommes en 1946 (exactement entre le 13 juin et le 3 juillet), c’est-à-dire peu après la Libération de l’Italie, en une période qui mêle à la joie d’une paix retrouvée les souvenirs difficiles et les règlements de compte politiques. Adelmo Baudino va mener une enquête toute personnelle et non officielle sur des meurtres de cheminots liés, il s’en apercevra rapidement, à une catastrophe ferroviaire qui a effectivement eu lieu dans la nuit du 2 au 3 mars 1944 à Balvano (province de Potenza). Cette enquête permettra à Adelmo d’une part de renouer avec son passé d’inspecteur de la police ferroviaire, en oubliant ses ennuis présents, d’autre part de résoudre, avec l’aide de son ami Berto, une énigme particulièrement ardue. Plus profondément, et au-delà des dangers auxquels il s’expose, c’est la haine des nazis et des fascistes, une haine profondément ancrée en lui, qui le guide : « Pour la première fois, il sentait que son enquête n’était pas un simple jeu, un pari sur son avenir : c’était un combat, une guerre ; non, la guerre n’était pas terminée ».

 

Cette enquête permet en outre au lecteur de voyager, dans le temps et dans l’espace : selon un habile mélange de fiction et de réalité, mieux connaître une période troublée dans laquelle s’enchâsse l’évocation d’une autre période troublée, dans un pays qu’en France on classe trop rapidement, pour ce qui concerne les années en question, dans une unique catégorie ; et mieux connaître ce pays, où l’on voyage entre le Nord et le Sud, entre Turin et Naples. Le plaisir n’est pas seulement lié au récit historique et policier : il y a l’écriture, les évocations pittoresques des régions traversées (une vivante description de Naples par exemple), le rythme des énumérations (dont certaines cependant connotent la mort violente), l’art des dialogues et des monologues intérieurs… Il s’agit donc bien de littérature, et nous devons savoir gré à Patrick Vighetti, le traducteur, comme à l’éditeur lyonnais La fosse aux ours, de faire connaître un écrivain véritable, qui plus est un voisin.

 

Jean-Pierre Longre

 

 

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-La-fosse-aux-ours,126-.html

 

 

www.gallimard.fr/foliopolicier

 

http://nuke.alessandroperissinotto.it/France/tabid/485/Default.aspx

05/12/2010

Guerre et musique

Visniec.jpgMatéi Visniec, Les chevaux à la fenêtre – Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? Traduit du roumain par l’auteur, L’espace d’un instant, 2010

 

Quand des chevaux fous passent devant la fenêtre, se rassemblent pour occuper les abattoirs et deviennent des bêtes féroces, faut-il s’attendre à ce que les hommes fassent preuve de sagesse ? La folie des animaux est comme un signal de celle des hommes. Ce sont alors des dialogues de sourds entre préoccupations quotidiennes et vaines illusions de l’héroïsme, l’angoisse devant le temps détraqué, le recours désespéré à la discipline militaire, le sombre constat de l’éternelle obscurité qui entoure la destinée humaine… Et, rythmant le tout, l’imperturbable litanie des guerres que se sont livrées les hommes au cours de leur histoire.

 

Si Les chevaux à la fenêtre met en scène les velléités du patriotisme et de la gloriole dans un espace-temps illusoire, Mais qu’est-ce qu’on fait du violoncelle ? est un huis clos tout aussi désespérant. Dans une salle d’attente, devant le jeu répétitif et obstiné d’un violoncelliste, l’attitude de personnages bien ordinaires, prêts aux concessions et aux compromis, tourne à la folie furieuse et débridée, jusqu’au rejet total. Existe-t-il des remèdes à l’enfer des autres, à la solitude et à l’absurdité ? « L’homme ? Un grain de poussière… Un rien… Mais, malgré tout, tout est possible ».

 

Avec ces deux pièces – la première datant de 1987, et à l’époque interdite en Roumanie, la seconde datant de 1990 – Matéi Visniec confirme la portée à la fois très humaine et universelle d’une œuvre théâtrale dans laquelle le sens de l’absurde et de la révolte, la combinaison du tragique et de l’humour ne peuvent pas laisser indifférent.

 

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

www.visniec.com

 

Campagne de financement solidaire pour le projet de publication:

"Mérignac - Beaudésert" récits sur la déportation et l’internement de Tsiganes français sous l’Occupation (1940-1945) aux éditions l'Espace d'un instant.

Soutenez directement ce projet via la plateforme Babeldoor.

(Les dons deviennent effectifs lorsque l'objectif de 2 000 € est atteint.... 100 personnes faisant un don de 20 € par exemple.)

http://www.babeldoor.com/merignac-beau-desert/dashboard?b...

 

Maison d'Europe et d'Orient

Centre Culturel pour l'Europe de l'Est et l'Asie centrale

[Librairie / Galerie / Studio / Bibliothèque Christiane Montécot - Réseau Européen de traduction -

Editions l'Espace d'un instant - Théâtre national de Syldavie ]

3 passage Hennel - 75012 Paris - Tel 33 1 40 24 00 55

http://www.sildav.org

01/12/2010

Intimités littéraires

J. Garcin.jpgJérôme Garcin, Les livres ont un visage, Mercure de France, 2009, rééd. Folio 2010, avec une postface de l’auteur

Jérôme Garcin n’est pas seulement un critique ; il est aussi un écrivain au vagabondage élégant et amical. Dans Les livres ont un visage, comme le titre l’indique, il nous présente des œuvres littéraires, les analyse même au passage, mais il leur donne figure humaine, au fil de ses rencontres.

C’est ainsi que nous entrons dans l’intimité des auteurs ici présentés, que nous nous immisçons dans les conversations qu’ils tiennent avec leur visiteur, que nous pénétrons dans leurs maisons, que nous participons à leurs repas, à leurs promenades, à leurs joies et à leurs souffrances… Il ne s’agit pas seulement de satisfaire une curiosité qui, somme toute, est légitime, mais surtout de percer, un tant soit peu, les secrets de l’esprit créateur, en pleine possession de ses moyens ou à son crépuscule ; de connaître un peu mieux les personnalités les plus notoires (Julien Gracq, François Nourissier, Jules Roy, Jacques Chessex…), et en outre d’entrevoir des figures plus discrètes, à l’image, par exemple, de celle de Jacques Chauviré. Il ne s’agit pas non plus, pour l’auteur, de nous entraîner du côté de Sainte-Beuve et de ses biographies monumentales fourmillant de détails, ni, à l’inverse, du côté de Proust qui prônait la séparation radicale entre la vie sociale et la création artistique ; de ces pages surgissent non des théories littéraires, non des entretiens académiques mais, comme par enchantement, au gré des conversations et des confidences, des silhouettes à la Sempé, que l’on sent à la fois proches et lointaines, très humaines et emplies des mystères que recèlent les œuvres.

Avec cela, Jérôme Garcin dévoile ses amitiés, ses goûts, ses penchants pour tel ou tel paysage, pour tel ou tel auteur, pour Jean Prévost, pour les cavaliers et cavalières, pour les chevaux… Après ceux de Littérature vagabonde (1995), Les livres ont un visage met en scène vingt-sept autres écrivains (vingt-huit exactement, puisque la postface y ajoute Patrick Modiano – comme si sa timidité l’avait initialement laissé à l’écart des autres), des écrivains qui deviennent eux-mêmes les personnages attachants d’une fiction aux multiples visages.

Jean-Pierre Longre

www.folio-lesite.fr

www.mercuredefrance.fr