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12/07/2018

Le ballet des phrases et des gens

Conte, récit, francophone, Manuel Anceau, Ab irato, Jean-Pierre LongreManuel Anceau, Livaine, Ab irato, 2018

La vraie littérature ne fuit ni ne nie le réel. Par le choix des angles de vue, par le travail du style et du verbe, par le hasard (peut-être) de la destinée des choses et des êtres, elle le transforme, ce réel, le transcende et révèle son pouvoir, un pouvoir que seul l’art peut lui donner. Ainsi se forge la poésie du quotidien. Les « contes » que propose Manuel Anceau dans Livaine, et qui illustrent parfaitement ce phénomène, poussent le lecteur vers ce que ce réel contient, solidement et profondément ancré, de surprenant, de déroutant, d’étrange – comme dans « Livaine », le premier texte justement, se découvre la véritable nature de certains personnages, notamment le gentil Loupiot et la mère disparue de la narratrice.

Au long du recueil, suivant le ballet des phrases et des sons (déclinaisons en larges coulures de consonnes, par exemple, avec « Livaine », « Lieuve », « Louvet » etc.), se découvrent des secrets que recèlent la nature, les lieux, les animaux, les humains, les gestes et les attitudes de l’existence. Manuel Anceau n’a pas son pareil pour camper un paysage ou une bâtisse, suggérer une atmosphère, et pour en tirer l’insoupçonnable, voire un surnaturel qui ne doit rien au divin. Voyez comment peut se dresser le profil d’un petit village ordinaire : « Lieuve, en ces époques pittoresques où les gaillards, aux bals interminables, sous le ciel qui poussait bleu puis noir ne se souciaient que de tourner la tête aux filles, qu’est-ce que c’était, sinon la même contrée perdue, abandonnée à son sort ? Ne m’en veuillez pas si je suis de mauvaise compagnie, voilà ce que Lieuve soir après soir répète aux étoiles commençant à s’assembler autour de son clocher. Nous perdons du sang disent de concert girouette et drapeau. Personne ne bat plus des mains pour faire s’envoler les corneilles. Quand elles s’abattaient sur les grains de millet, on voyait les gosses, et pas qu’eux, les vieux aussi, battre des mains. […] Il y a longtemps qu’il n’y a plus de grains de millet : circulez. Il n’y a même plus assez de corneilles, pour qu’on ait le cœur à leur rabattre le caquet. Les temps modernes sont passés par là. ». Attention, il ne s’agit ni de « c’était mieux avant » ni de régionalisme gentillet. On attend forcément une suite, et on l’aura, sortant forcément de l’apparent ordinaire.

Et il y a les gens, « nous autres », ceux qui ne paient pas de mine, ceux qui parfois ressemblent bizarrement (ou pas tant que ça) à des animaux (l’inverse aussi peut avoir lieu), ceux qui parfois ne ressemblent à rien parce que c’est leur absence qui peuple le récit (celle de Louvet, en particulier), les gens dans toute la diversité de leur ballet. Voyez encore comment se forge un portrait parmi d’autres : « Moineau se lève, fait les quelques pas qui la séparent de la porte des toilettes. Il y a ses jambes qui sont fines, qu’on peut trouver belles, de charmantes échasses de jolie bergère – ou simplement bien faites, pas désagréables à regarder ; mais tout le monde sera d’accord pour dire qu’elles restent toujours un peu en arrière, comme si le reste du corps était déjà passé à autre chose. Le bout des doigts brille un peu, ainsi que le nez, qui luit bizarre, comme si on venait de l’astiquer. Moineau plaît. Il est vrai, sans qu’on puisse dire pourquoi. Peut-être même qu’elle ne plaît pas vraiment, et que ce qui attire les regards n’a rien à voir avec la commune acception du verbe « plaire ». Moineau n’est pas ce qu’on appelle une jolie princesse. Lèvres et paupières sont pourtant d’assez remarquables attributs ; mais on les dirait volontairement caricaturales. Il y a une chose curieuse qui est que, quand vous fermez les yeux et que vous essayez de vous rappeler – ce qu’il faut se rappeler quand il s’agit de retrouver un visage précis : un tout autre visage vient à l’esprit. ».

Bref, comme toujours lorsqu’il s’agit d’art véritable, on voudrait tout montrer, tout recommander. Ainsi, on ne peut ni décrire ni raconter ni vraiment commenter Livaine. Il faut lire le livre.

Jean-Pierre Longre

https://abiratoeditions.wordpress.com

06/12/2015

Boccace au bistrot

récit, conte, francophone, Melvin Van Peebles, André Hardellet, Topor, Wombat, Jean-Pierre LongreMelvin Van Peebles, Le Chinois du XIVe. Préface d’André Hardellet, illustrations de Topor, Wombat, 2015

Dans le Décaméron, Boccace (1313-1375) imagine que dix jeunes gens et jeunes filles, isolés dans une villa à cause de la peste qui sévit à Florence, consacrent dix journées à se raconter des histoires de toutes sortes. Dans Le Chinois du XIVe, la villa de Toscane est remplacée par Mon Moulin, bistrot du quatorzième arrondissement de Paris, la peste devient une coupure d’électricité provoquée par la grève, et les conteurs sont des « petits », des gens du peuple parisien des années 1960, dont les histoires sont tirées de leur expérience, de leurs rêves, de leur imagination…

Il y a là, par exemple, un veilleur de nuit inquiet de la puissance des savants, un clochard qui a laissé filer le grand amour par ambition, un représentant suggérant mine de rien le moyen de régler radicalement les problèmes familiaux, une bonne à tout faire réincarnation de l’immaculée conception, le patron du troquet et sa femme, aux souvenirs d’enfance où les chiens jouent un rôle, d’autres encore… Le fameux Chinois, lui, joue les Arlésiennes dès le début ; il a disparu de la circulation, et finalement au bout de quelques jours il n’est plus question de lui, sinon dans le titre du livre.

Un livre par ailleurs impossible à résumer – ou alors il faudrait raconter toutes les histoires qu’échangent les convives autour d’une table éclairée par une lampe à pétrole. Des histoires dans lesquelles la réalité, avec ses grand malheurs et ses petits bonheurs, ses tristesses et ses joies, avec les colères et la solidarité que tout cela suscite, la réalité, donc, côtoie allègrement les rêves d’une autre vie, les fantasmes et les cauchemars. Le Chinois du XIVe est un livre d’atmosphère (à laquelle contribuent largement les illustrations de Topor), écrit par un Américain éclectique, musicien, cinéaste, traducteur et, bien sûr écrivain « d’expression française », une « expression » originale, dans tous les sens du terme – disons à la fois de pure origine populaire et sortant de l’ordinaire. Narration et poésie, burlesque et pathétique, suspense et sagesse, étrange et pittoresque – un beau mélange des genres pour une lecture d’une réjouissante variété.

Jean-Pierre Longre

www.nouvelles-editions-wombat.fr   

04/08/2010

Merveilleux continent

Roubaud.jpgJacques Roubaud, La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador. Illustrations de François Ayroles et Étienne Lécroart,Éditions Absalon, 2008

                            

Que le lecteur ne compte pas sur le critique pour raconter le conte du Labrador ; il faut qu’il compte sur lui-même, le lecteur, pour se diriger dans le labyrinthe où Jacques Roubaud se complait à conter les aventures du Comte du Labrador, qu’il ne faut pas pour autant prendre pour argent comptant. Dans sa recherche, il sera peut-être content, le lecteur, de lire « L’épluchure du conte-oignon » d’Elvira Laskowski-Caujolle, qui contient un certain nombre d’explications complétant utilement « Le Conte conte le conte et compte » de Jacques Roubaud soi-même, rattachant clairement La Princesse Hoppy à l’influence de Queneau et aux contraintes oulipiennes.

On se contentera donc de saluer la réédition de cette œuvre commencée en 1972, jamais achevée mais paradoxalement et tout compte fait très complète. Car « le conte dit toujours vrai », et il le dit d’une manière exhaustive tout en s’amusant comme un enfant, en jouant oralement dès le titre (qui enferme le terme OuLiPo), en « complotant » une « compote » de jeux verbaux ou typographiques qui peuvent aller jusqu’à transcrire le langage « chien » ou « sauterelle », voire jusqu’à produire des schémas traduisant une nouvelle langue, le « canard postérieur ».

Inutile de dire que les mathématiques et la physique tiennent ici, comme toujours avec Roubaud, une place prépondérante, et que les énigmes sont telles qu’il faut parfois tout reprendre à zéro (ce à quoi nous incite, au passage, le chapitre 00). C’est ainsi que le lecteur, comme toujours avec Roubaud, est personnellement sollicité, intimement questionné, poussé dans ses retranchements, et qu’il est donc obligé non seulement de tout lire, mais encore de collaborer à la composition du conte.

Est-il utile, en outre, de dire que le livre est beau ? Beau par sa narration, par sa poésie, par l’attitude respectueuse que l’écriture adopte envers les œuvres et les auteurs du passé (Le Conte du Graal, Alice au pays des Merveilles, Baudelaire, Apollinaire, Queneau bien sûr, et beaucoup d’autres), beau par son non-conformisme et sa conformité aux règles du genre, beau par les illustrations colorées, médiévales, baroques, enfantines, savantes de François Ayroles et Etienne Lécroart, beau dans sa présentation générale.

Il est donc compréhensible qu’on tienne à recommander la délicieuse consommation de La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador, qui nous convie à explorer incontinent un pays contenant toutes sortes de merveilles – que dis-je, un pays ? Un continent !

Jean-Pierre Longre

http://www.editionsabsalon.com

 

http://www.oulipo.net/oulipiens/JR