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19/12/2016

Un « art du merveilleux »

Essai, francophone, cinéma, Raymond Queneau, Marie-Claude Cherqui, Nouvelles éditions Jean-Michel Place, Jean-Pierre LongreMarie-Claude Cherqui, Queneau et le cinéma, Nouvelles éditions Jean-Michel Place, collection « Le cinéma des poètes », 2016

Dans Loin de Rueil, roman dont le cinéma associé au rêve forme le fil conducteur, dans la narration et dans la vie du héros Jacques l’Aumône, le pouvoir du « cintième art » (expression quenienne, on l’aura deviné) est tel qu’il laisse voir en lui « une manière d’exister, de philosopher, une mystique profane ». C’est en tout cas ce que Marie-Claude Cherqui affirme, et elle a raison. Car pour l’écrivain, le cinéma fut, « aux côtés de la littérature et des mathématiques, un compagnon quotidien. ». En tant que spectateur, bien sûr, dès l’enfance et tout au long de sa vie (« au moins trois fois par semaine », assure-t-il lui-même en 1945), mais aussi en tant que critique, commentateur, auteur, dialoguiste, scénariste, réalisateur, acteur… Bref, « ses travaux […] occupent à côté de son œuvre romanesque et poétique une place plus qu’importante. ».

Essai, francophone, cinéma, Raymond Queneau, Marie-Claude Cherqui, Nouvelles éditions Jean-Michel Place, Jean-Pierre LongreDans cet ouvrage, tout est là pour le confirmer et l’attester, en deux grandes parties finement intitulées « Du ciné dans Queneau » et « Du Queneau dans le ciné ». L’auteure y développe toute l’activité cinématographique de Queneau qui, soit dit en passant, a fréquenté dans ce contexte non seulement Jacques Prévert, Marcel Duhamel et Boris Vian, ses complices des « premières tentatives cinégraphiques », mais aussi René Clément, Marcel Pagliero, Jean-Pierre Mocky, Luis Buñuel, Jean Jabely, Jacques Rozier, Alain Resnay, Pierre Kast…, et dont l’œuvre a inspiré Louis Malle, Jean Herman, Michel Boisrond, François Leterrier ou Daniel Ceccaldi… Pour compléter la liste, Queneau a laissé « 8 commentaires pour des documentaires, 14 scénarios ou adaptations et dialogues pour des longs-métrages, 9 synopsis. Il supervise le doublage de 4 longs-métrages, écrit 6 chansons pour Gervaise, fait un peu l’acteur pour Pierre Kast et Claude Chabrol » ; il a aussi écrit « « 11 textes et articles sur le cinéma », et a été juré du Festival de Cannes en 1952. Voilà un aperçu, qui méritait d’être développé – ce qui est fait dans ce volume.

En 120 pages complétées par une bibliographie « sélective » mais significative, 120 pages denses, parfois pittoresques ou surprenantes, toujours sérieuses et documentées, ponctuées d’abondantes citations de textes de et sur Queneau, Marie-Claude Cherqui – qui a naguère consacré une thèse entière et plusieurs articles au sujet – dit tout, explique tout, en une série d’analyses synthétiques (pour ainsi dire), et montre avec pertinence que l’œuvre cinématographique de Queneau est en phase avec le reste de son œuvre, romanesque et poétique. Voilà la marque d’un artiste au génie largement pluriel et toujours maîtrisé.

Jean-Pierre Longre

www.jeanmichelplace.com

29/10/2014

Vive Modiano, merci Queneau !

Roman, francophone, Patrick Modiano, Raymond Queneau, Gallimard, Jean-Pierre LongrePatrick Modiano Prix Nobel de littérature 2014

Les médias n’ont pas fini d’en parler… Laissons faire, et ne soyons pas plus bavards que le lauréat, pas plus, de même, que Raymond Queneau qui, lorsque Patrick était adolescent, lui donnait des cours de mathématiques (utiles ?), puis qui un peu plus tard l’introduisit dans le monde éditorial et lui permit de publier son premier roman. Il fut même témoin de son mariage, avec André Malraux (ce qui valut une dispute mémorable entre les deux écrivains à propos de Dubuffet…). L’essentiel, c’est l’œuvre. Voilà donc l’occasion de lire et de relire Modiano, de lire et de relire Queneau, de constater que les personnages romanesques de l’un et de l’autre ne sont pas étrangers les uns aux autres.  Êtres au passé flou, en quête d’une identité qu’ils ont laissé échapper, suivant des itinéraires urbains aussi fluctuants que leur existence… Et de goûter bien d’autres choses encore…

Jean-Pierre Longre

Pour mémoire ou consultation :

http://jplongre.hautetfort.com/tag/patrick+modiano

http://jplongre.hautetfort.com/tag/raymond+queneau

http://lereseaumodiano.blogspot.fr/2012/01/raymond-quenea...

http://www.huffingtonpost.fr/jeannine-hayat/le-rire-de-qu...

17/12/2013

Des revues à foison

Études greeniennes n° 5, Apollinaire n° 14, Cahiers Raymond Queneau n° 3, Éditions Calliopées, 2013

Revue, francophone, Julien Green, Guillaume Apollinaire, Raymond Queneau, éditions Calliopées, Jean-Pierre Longre

Aux éditions Calliopées, une part importante des publications est consacrée à des revues que l’on appellera monographiques, puisque chacune d’entre elles est consacrée à un auteur particulier : Guillaume Apollinaire, Julien Green, Pierre Jean Jouve, Raymond Queneau, Jean Tardieu. Apollinaire, Green et Queneau font l’objet des toutes dernières livraisons.

Le numéro 5 des Études greeniennes, présenté par Marie-Françoise Canérot et Carole Auroy, est largement consacré à des articles précis sur le motif de la nuit dans plusieurs des œuvres de l’écrivain. « S’enfoncer dans la nuit greenienne, c’est […] pénétrer au cœur battant d’un homme et d’un imaginaire », écrit M.-F. Canérot. Le volume se clôt par la fort belle reproduction d’une lettre manuscrite de l’auteur.

Revue, francophone, Julien Green, Guillaume Apollinaire, Raymond Queneau, éditions Calliopées, Jean-Pierre Longre

Le n° 14 d’Apollinaire, revue qui publie régulièrement, depuis plusieurs années, des « études » à la mesure du génie, de l’éclectisme et de la notoriété du poète, est inauguré, après l’éditorial de Jean Burgos, par les « ouvertures » d’un autre poète, Jean-Michel Maulpoix, puis par un texte émouvant de Madeleine Pagès, la fiancée lointaine, présenté par Claude Debon. Suivent des études spécialisées, notamment un article de grand intérêt sur « la musique d’Apollinaire », par Peter Dayan, avant les traditionnels comptes rendus et échos.


Raymond Queneau est, peut-on dire, celui qui peuple le plus Revue, francophone, Julien Green, Guillaume Apollinaire, Raymond Queneau, éditions Calliopées, Jean-Pierre Longreassidûment le catalogue des éditions Calliopées. Le numéro 3 des Cahiers qui lui sont consacrés, sous la houlette de Daniel Delbreil, est consacré à des « déchiffrements » divers : parallèle Queneau-Cioran, études concernant En passant, Pierrot mon ami, le « langage des fleurs », présentation d’un texte de jeunesse sur l’Albanie… Volume particulièrement émouvant, puisqu’il commence en évoquant la mémoire de trois grands « queniens » récemment disparus, Claude Simonnet, Brunella Eruli et Florence Géhéniau.

Revues de spécialistes ? Oui, en partie, avec les exigences intellectuelles et la perfection formelle que cela implique. Mais les études à caractère universitaire voisinent avec des textes, des présentations, des nouvelles, des échos dans lesquels tout lecteur peut trouver son intérêt et son plaisir.

Jean-Pierre Longre

www.calliopees.fr 

30/12/2011

De Valentin à Raymond

Revue, essai, francophone, Raymond Queneau, Oulipo, éditions Calliopées, Jean-Pierre LongreCahiers Raymond Queneau n°1, "Quenoulipo", Éditions Calliopées, 2011

Il y a eu, jusqu’en 1986, la première série des Amis de Valentin Brû ; puis les Cahiers Raymond Queneau, et une nouvelle série des Amis de Valentin Brû ; dorénavant, l’écrivain a repris la place du personnage et la nouvelle série des Cahiers Raymond Queneau, toujours sous l’égide de l’association des Amis de Valentin Brû, est publiée par les éditions Calliopées, maison qui a l’expérience des ouvrages sur Queneau et des revues diverses (Apollinaire, Cahiers Jean Tardieu, Études greeniennes).

Tout cela, Daniel Delbreil, directeur des publications, le rappelle à bon escient dans son éditorial, avant de laisser la place à Astrid Bouygues, responsable de ce numéro 1 consacré aux rapports entre Queneau et l’Oulipo (bien normal, puisque, comme chacun le sait, l’auteur de Cent mille milliards de poèmes fur cofondateur de l’Ouvroir, qui a fêté récemment ses 50 ans). Alors on a invité du beau monde, de belles plumes qui représentent différentes générations, différentes manières, différents types de relation au père (ou grand-père)… Paul Fournel, qui affirme justement : « Il n’est pas étonnant que chaque oulipien ait « son » Queneau et en fasse le meilleur usage » ; puis Frédéric Forte, Ian Monk, Jacques Jouet, Michèle Audin, Michelle Grangaud, Harry Mathews, Daniel Levin Becker, qui se sont tous soumis aux contraintes de l’écriture oulipienne et/ou mémorielle ; sans oublier, exhumés et présentés par Bertrand Tassou, des textes inédits de Jacques Bens, oulipien historique.

La vocation première des Cahiers Raymond Queneau est, comme on s’en doute, l’étude de l’œuvre quenienne. Après la création, donc, priorité aux universitaires : Camille Bloomfield mesure et analyse avec une précision scientifique les rapports Queneau–Oulipo, Virginie Tahar examine de près les rapports intertextuels entre les mêmes, et Astrid Bouygues fait part des relations oulipiennes entre les écrits de François Caradec et Raymond Queneau. Comptes rendus et échos divers closent, comme il se doit, un volume qui ne manquera pas de ravir un public déjà conquis, mais aussi de conquérir un public potentiel.

Jean-Pierre Longre

www.calliopees.com    

Pour commander ou s’abonner :

www.calliopees.fr/e-librairie/fr/12-cahiers-raymond-queneau

25/05/2011

Odyssées urbaines

Essai, histoire, francophone, Raymond Queneau, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreRaymond Queneau, Connaissez-vous Paris ?, Gallimard / Folio, 2011. Choix des textes, notice et notes d’Odile Cortinovis. Postface d’Emmanuël Souchier.

« Ma chronique eut, je dois le dire en toute modestie, un certain succès. Elle dura plus de deux ans ; à raison de trois questions pas jour, cela en fit plus de deux mille que je posai au lecteur bénévole », écrit Queneau dans un article daté de 1955 et reproduit en tête de volume. Cette chronique, donc, parut quotidiennement dans L’Intransigeant du 23 novembre 1936 au 26 octobre 1938. Le livre publié par Odile Cortinovis et Emmanuël Souchier ne reproduit pas les 2102 questions–réponses, mais 456, selon un choix raisonné (c’est-à-dire en fonction des réponses qu’on peut leur apporter encore actuellement).

Quelques exemples ? « Qui était le Père Lachaise ? » ; « Quel est le plus ancien square de Paris ? » ; « Combien y a-t-il d’arcs de triomphe à Paris ? » ; « Quelle est la première voie parisienne qui fut pourvue de trottoirs ? » ; « Quel rapport existe-t-il entre l’église Saint-Séverin et la république d’Haïti ? » ; « Depuis quelle époque les bouquinistes sont-ils établis sur les quais ? » ; « De quand datent les premiers tramways à Paris ? » ; « Combien y avait-il d’édifices religieux à Paris en 1789 ? »… On trouvera les 448 autres questions et toutes les réponses en lisant Connaissez-vous Paris ?

Au-delà de l’encyclopédisme, il y a une vraie philosophie de la promenade urbaine (des « antiopées, ou déambulations citadines », comme le rappelle et l’explique Emmanuël Souchier) et un sens aigu de l’histoire, marques indélébiles de la vie et de la pensée de Queneau. Et, sans en avoir l’air, le goût des voyages : « Je me disais : comme c’est curieux, il me semble que j’ai fait un long… très long… voyage. J’avais visité Paris ». Nous aussi.

Jean-Pierre Longre

www.folio-lesite.fr     

 

09/05/2011

Trois "Queneau" en quelques semaines...

Trois livres, rien de moins, sur (ou autour de) Queneau. Qu’on en juge ci-dessous… Et il y en a encore, tel Connaissez-vous Paris? (Folio / Gallimard), choix de question que l'auteur a posées, entre novembre 1936 et octobre 1938, aux lecteurs du quotidien L’Intransigeant... 

La contagion Queneau

essai,francophone,raymond queneau,jean-pierre martin,gallimard,jean-pierre longreJean-Pierre Martin, Queneau losophe, Gallimard, « L’un et l’autre », 2011

Quel présomptueux, ce Jean-Pierre Martin ! se dit-on. Le voilà qui, non content de publier trois livres quasiment en même temps*, se targue d’avoir été élu « meilleur lecteur de son œuvre » par Queneau lui-même, d’avoir entretenu avec lui une correspondance anthume et posthume aussi abondante qu’intime, d’être en quelque sorte le filleul du maître – que dis-je, le filleul : son égal, son conseiller, « sa chance » même ! Autant dire que sans Martin, Queneau n’existerait pas… Bon, tout ça, c’est pour de rire. Un peu. C’est en tout cas pour dire combien le lecteur se sent en phase avec un auteur qu’il admire depuis belle lurette.

Qu’il admire et qu’il comprend, autant qu’on puisse comprendre ce qui se trame derrière l’apparente fantaisie et la multiplicité des facettes qu’avec la discrétion qui le caractérise  l’ami Raymond présente à ses observateurs. De même que Jean-Pierre Martin cache sous un ton plaisant une rigoureuse analyse de la « pensée » quenienne, de même Raymond Queneau cache sous le rire communicatif, la myopie sympathique et l’ironique légèreté de ses personnages une gravité tenant à la fois à la réalité de la souffrance et à la profondeur de la réflexion. Il y a bien une « correspondance » entre les deux auteurs, mais une correspondance qui dépasse la fiction des lettres échangées pour atteindre les secrets que recèle le travail littéraire. 

Là, il faut bien en venir à la « losophie », qui est, disons, « la philosophie corrigée par le rire, le burlesque, le quotidien et le principe de relativité », ou encore ce qui « emprunte les formes de la littérature pour donner voix à une nébuleuse de pensées et de méditations qui n’ont place dans aucun système » (car, tout de même, « ça ne rigole pas toujours, la losophie »). Bref, pour plus de précisions sur ce concept, on lira avec profit le chapitre intitulé « Morceaux de losophie », sorte de petite anthologie mettant en bonne place quelques œuvres choisies comme Gueule de Pierre, Le Chiendent ou Les Derniers Jours. C’est cela : revenons-en toujours à l’écriture, à la langue, aux textes ; il nous est donné là une belle occasion de relire ceux-ci avec un regard renouvelé.

En mettant l’accent sur les relations intimes qu’il entretient avec Raymond Queneau, Jean-Pierre Martin procure un plaisir contagieux, tout en définissant mine de rien mais sérieusement les tendances (phi)losophiques de l’écrivain, et en livrant une vraie biographie littéraire et orientée de celui avec qui il rêve de faire du tandem sur la côte normande et à qui il n’hésite pas à dire : « Vous avez joué vos tripes tout en laissant tomber la musique guimauve, ce pourquoi on ne vous a pas toujours compris ».

Jean-Pierre Longre

* Outre Queneau losophe : Les liaisons ferroviaires, Éditions Champ Vallon, 2011 (voir ici) ; Les écrivains face à la doxa, essai sur le génie hérétique de la littérature, Éditions José Corti, 2011 (voir ).

www.gallimard.fr

http://jeanpierremartin.net

Accueillir la désillusion

Correspondance, francophone, Raymond Queneau, Dominique Charnay, Pierre Bergounioux, éditions Denoël, Jean-Pierre LongreDominique Charnay, Cher Monsieur Queneau. Dans l’antichambre des recalés de l’écriture. Préface de Pierre Bergounioux, Denoël, 2011

De 1938 à 1974, Raymond Queneau écrivit abondamment, publia beaucoup, exerça maintes activités liées en général à la littérature, et lut pour les éditions Gallimard une quantité phénoménale de manuscrits, en tant que « chef du comité de lecture ». Énorme travail, qui impliquait de rédiger des fiches, de prendre des décisions, donc – opération  délicate – de « recaler » la plupart des candidats au métier d’écrivain tout en laissant leur chance à ceux qui paraissaient appartenir « à la communauté des autres écrivains », comme Marguerite Duras, Hélène Bessette, Boris Vian, J.-M. G. Le Clézio, Claude Simon… Au long de ces années, Queneau s’acquitta avec conscience, scrupules, lucidité et humanité de sa tâche ardue.

Le recueil présenté par Dominique Charnay et subtilement préfacé par un Pierre Bergounioux mettant en avant, particulièrement, l’aptitude de Queneau à susciter « les confidences de ceux qui, à tort ou à raison, se sentent habilités à écrire », ce recueil, donc, est un florilège des lettres de ces derniers, soigneusement conservées par leur destinataire. En les lisant, on comprend pourquoi : pittoresques, attendrissantes, naïves, provocantes, ironiques, désespérées, humoristiques, furieuses, poétiques, modestes, orgueilleuses, incompréhensibles, flagorneuses, menaçantes, elles sont le reflet de tous les tempéraments, elles témoignent de toutes les réactions imaginables et inimaginables des déçus de la création, ou de leurs porte-parole – car certains écrivent même en lieu et place de leurs père, fils, neveu, épouse… Il y a ceux qui s’humilient honteusement, ceux qui exercent le chantage affectif, ceux qui, pathétiquement, tentent de plaire en imitant la manière de leur destinataire, ceux qui, non moins pathétiquement, de la jouent stylistes détachés ou poètes maudits… Mais constamment, dans ces adresses au « maître », à « Monsieur Queneau », à « Monsieur », on devine une confiance accordée à la « franchise » du lecteur qui prend ses responsabilités, et dont la réputation de sérieux et de « bonté » provoque parfois de véritables confessions ; il n’est pas indifférent non plus que Queneau soit un écrivain reconnu, apprécié, comme le sont les autres lecteurs de la maison Gallimard, la distance humoristique en plus : le ton de ces missives s’en ressent, parfois avec une certaine réussite.

Ce livre n’est pas du Queneau, mais il n’aurait évidemment pas existé sans Queneau – le lecteur professionnel, et aussi l’écrivain, l’artisan qui sait reconnaître ses pairs et accueillir la désillusion avec un sourire compréhensif.

Jean-Pierre Longre

 

P.S. : Un sommet humoristique est gravi par la société Picon, dont une lettre reproduite en annexe commence ainsi :

« Monsieur,

         Nous avons appris avec grand plaisir que pour l’Apéritif vous donniez volontiers votre préférence à l’AMER PICON (Cf/ CANDIDE du 16 NOVEMBRE).

         Dès lors, voulez-vous nous permettre de vous offrir gracieusement 6 Bouteilles, que nous ferons déposer, à votre nom, aux Editions GALLIMARD, pour vous remercier du témoignage de fidélité que vous donnez à notre Marque ».

        

www.denoel.fr    

Mieux vaut rire ?

Essai, Raymond Queneau, François Naudin, Editions Calliopées, Jean-Pierre LongreFrançois Naudin, Les terreurs de Raymond Queneau, Essai sur les 12 travaux d’Hercule, Calliopées, 2011

 

« Plus Queneau entend rire et faire rire, plus redoutables sont les éléments que ce rire entreprend d’escamoter ». Voilà le théorème qui conduit François Naudin à s’interroger, en prenant principalement comme points d’appui le poème « Je crains pas ça tellment » et le texte « Une trouille verte », mais aussi en observant plus généralement et très précisément l’œuvre entière.

 

Les terreurs de Raymond Queneau est un livre à la fois savant et personnel, parfois désespéré – forcément, vu le sujet – mais pas toujours. Dans sa teneur et dans sa forme, il dénote une parfaite connaissance des écrits, et même de ce que l’on peut savoir de l’homme Queneau, de sa vie, de ses préoccupations, de ses lectures. En même temps, il témoigne d’une relation intime, voire secrète, avec le monde quenien. 

 

François Naudin veut être clair, mettant en œuvre une sorte de didactisme qui conduit le développement. Mais il n’oublie pas le sourire, par exemple dans les titres du genre « Le pot de fleurs et le manque de pot » ou « Notre père qui êtes absent ». Ce qui ne l’empêche pas d’examiner, très sérieusement, le rôle joué par la lecture dans la lutte contre la culpabilité et, en regard, la transposition de l’anxiété dans la création artistique, d’émettre l’idée d’une écriture comme art de la duplicité, de la dissimulation ou de prendre position sur ce que certains appellent les « crises mystiques » de l’auteur, en parlant plutôt de « crises spirituelles, à la rigueur »…

 

Terreurs de l’homme Queneau, terreurs de l’auteur Queneau, terreurs de ses personnages, tout cela à la fois ? Les questions ont le mérite d’apparaître au grand jour, montrant que rien n’est simple chez lui, même si tout se lit avec plaisir. Il faut aller voir au fond des choses, sans arrière pensée, sans a priori, et c’est ce que fait avec beaucoup d’à-propos et de finesse François Naudin.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.calliopees.fr

04/08/2010

Les dix-sept pieuvres du golfe de Guinée et leurs tentacules

R.Queneau.jpgRaymond Queneau, Hazard et Fissile, Le Dilettante, 2008

 

Raymond Queneau n’a pas dit son dernier mot. De nombreux textes élaborés ou non, achevés ou non dorment encore dans les cartons et les dossiers de ses œuvres complètes. Hazard et Fissile, roman inachevé, s’est donc réveillé pour le plus grand plaisir du lecteur curieux. Deux versions manuscrites non datées, dont la rédaction « semble remonter » à la fin des années 1920, selon ce que suggère Anne-Isabelle Queneau dans l’avant-propos (dommage qu’on ne puisse pas en savoir plus), donnent donc lieu au texte ici publié.

 

En 24 courts chapitres, nous tentons de suivre (en nous perdant avec délices, souvent) les aventures labyrinthiques non seulement des deux personnages choisis pour le titre, mais d’une multitude d’autres, qui se laissent guider de manière fluctuante par leur destinée aberrante, leurs choix inopinés, leurs décisions absurdes, leurs compagnons de déroute… et aussi et surtout par l’art consommé de l’auteur dans les domaines de la parodie, des jeux de langage, de la narration tortueuse, de la mise en scène insolite, de l’humour noir, de l’expression de l’absurde… Qui voudrait reconstruire l’échafaudage aurait du travail ; et tout autant qui voudrait déceler les éléments intertextuels. Car si Fantômas est au cœur de la mémoire du texte, la diversité des tons et des genres (dialogues, portraits, récits enchâssés, aventures exotiques, énigme policière, scènes épiques, poésie oratoire, images inattendues, adresses au lecteur) relève d’une réécriture on ne peut plus diverse.

 

A l’évidence, Queneau joue. Il joue avec les mots, les sons et l’orthographe, bien sûr (« claoun », Fissile et difficile, les vivres et les livres, le tabac et les rutabagas, « le Nain Jaune était vert », on en passe et des meilleurs – et parmi eux le goût pour les listes et les inventaires), il joue avec ses personnages, il joue avec le lecteur : à de nombreuses reprises, l’auteur passe la tête dans les interstices de la narration, des monologues ou des dialogues, et sollicite directement l’attention dudit lecteur, commentant la technique romanesque utilisée, avouant avec une feinte humilité son incapacité à « raconter une conversation », ou posant les questions qui le tarabustent : « Qu’attends-tu maintenant, lecteur à l’haleine tourmentée par les récits que tu viens de lire ? Que veux-tu que je fasse de ces personnages ramassés dans le sable un jour d’ennui et qui n’arrivent que péniblement à me distraire ? T’amusent-ils vraiment ? ».

 

A l’évidence aussi, nous retrouvons dans ce texte quelques-uns des motifs qui jalonnent l’œuvre quenienne tout entière : le cirque et la fête foraine, les déguisements et les masques, voire les bestioles du genre vers, scolopendres, poux… En plus grand format, ces animaux mystérieux qui étendent leurs tentacules dans tout le récit, les fameuses « pieuvres du golfe de Guinée », sur lesquelles le lecteur voudrait bien avoir plus de renseignements : « Tu désires peut-être que j’élucide tout le mystère que j’ai enroulé autour de mes chères pieuvres, comme le tonneau qui s’enroule autour du vin nouveau ? Mais c’est assez, et maintenant que je t’ai entraîné au milieu de cette page tu n’as plus qu’à suivre le dédale que je compose, tantôt avec peine et tantôt avec passion, avec les vingt-sept lettres de l’alphabet occidental ». Il le suit effectivement « tantôt avec peine et tantôt avec passion », le dédale, le lecteur… et il aurait aimé aller jusqu’au bout, s’il y en avait eu un. Qu’il se contente donc de jouir de ce que l’auteur lui a donné, et qu’il laisse courir son imagination.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.ledilettante.com  

14/05/2010

Je ne faisais que passer

affiche_queneau.jpg

 

 

En passant de Raymond Queneau

Mise en scène : Sylvie Mandier.

Avec Francisca Rosell-Garcia ou Marguerite Dabrin, Sylvie Mandier ou Virginie Georges, Vincent Doménach ou Charles Lépine et Christian Geffroy.
Costumes : Hubert Arvet-Thouvet - Lumières: Julien Jedliczka - Musique : Cédric Tagnon - Éléments scéniques : Amaya Eguizabal.

 

Raymond Queneau n'est pas un auteur facile, et la mise en scène de En passant (la seule pièce publiée et jouée d'un écrivain qui n'était pas vraiment un homme de théâtre) relève du défi. À cause de sa brièveté, sans doute, mais aussi à cause de sa structure et de son écriture : un langage élaboré, poétique, allusif, deux actes qui se reflètent l'un l'autre.

Il faut donc saluer le mérite de Sylvie Mandier et de la troupe « Esperluète and Co » qui servent très bien l'oeuvre, la mettent à la portée de tous, pour le plus grand plaisir des spectateurs - un plaisir qui n'élude pas la profondeur existentielle.

De part et d'autre de la pièce elle-même, deux scènes sans paroles miment les multiples attitudes humaines que révèle la foule métropolitaine. Comme dans de petits « exercices de style », les comédiens composent des rôles variés, dans la plus pure manière quenienne et dans la meilleure tradition de la comédie, avec clins d'œil, références et sous-entendus. Les deux actes, qui contiennent dans leur succession la mise en abyme du rêve et de l'illusion, la fugacité du bonheur, l'impossibilité de peser sur le temps et sur la destinée, la vanité du dialogue amoureux, le poids du réel, s'imposent comme du vrai, du beau théâtre. La virtuosité des comédiens, la précision de la mise en scène permettent au comique, au poétique, au tragique de se côtoyer, de se mêler sans se heurter. L'ensemble est séduisant. Passant, arrête-toi au Théâtre du Marais, le temps d'une visite dans les couloirs du métro... Tu ne le perdras pas, ce temps. 

Jean-Pierre Longre

http://esperluete.asso.free.fr

http://www.theatre-du-marais.com

 

Théâtre du Marais, 37 rue Volta, 75003 Paris.

Les dimanches à 19h00 du 9 mai au 27 juin 2010

Réservation : 01 45 44 88 42

11/04/2010

De la littérature en dix mots

Maudits.jpgOuLiPo, Maudits, Éditions Mille et Une Nuits, 2003

 

Savez-vous ce que sont un baobab, un cornichon, un trident ? Oui, sans doute, en général. Mais en particulier, ici, dans ce petit volume de l’Oulipo, ces mots prennent des acceptions bien originales. Qui pense Oulipo pense littérature à contraintes. Et on peut dire (en dix mots) : là, les contraintes se superposent, se combinent et se multiplient. Il s’agit d’une commande (première contrainte) de la Délégation à la langue française et aux langues de France, faite à partir des « dix mots » proposés lors de la semaine de la langue française (deuxième contrainte), et qui cette année, on le sait, ont été puisés dans les titres d’œuvres de Queneau : « Dimanche, vol, campagne, exercer, bleu, chiendent, rude, mille, instant, courir ». Sur la base de cette contrainte consentie (qui ne dit mot consent), les membres de l’Oulipo s’en sont donné à cœur joie, en soumettant ces « maudits » aux triturations les plus diverses, en onze chapitres : dix consacrés à chacun des mots, et un onzième consacré à la totalité. Une heureuse initiative, qui confirme et renforce le côté « grand public » de cette édition : quelques-unes des contraintes utilisées sont explicitées à la fin du volume (le lecteur y trouvera donc la réponse à la question sur le baobab, le cornichon et le trident).

 

Les procédés employés dans la mise en valeur des mots sont des plus divers : contraintes traditionnelles (mais toujours productives) comme l’homophonie, le monovocalisme, l’antonymie ou les aphorismes ; contraintes à succès (de la part des auteurs, mais qui méritent aussi celui des lecteurs) comme les ouliporimes, les ambigrammes ou « Morale élémentaire » ; contraintes apparemment plus légères que d’autres (mais qui demandent pour cela un travail au moins aussi attentif) comme les définitions, les dialogues, les textes à démarreur ; contraintes originales, ou plus méconnues que les autres (et qui, à l’appui des explications finales, demandent un joli travail de décryptage) comme (outre les trois citées dans la question initiale) la terine (un seul r), la belle absente, le bris de mots, le quenoum, le sonnet de mille lettres ou le sonnet mince...

 

Que de littérature en dix mots et cent pages... Car les textes ainsi produits ne sont pas que tours de force à caractère ludique. Ils sont bel et bien un hommage à la langue française, et à sa littérature. Hommage à certains écrivains, et d’abord – le contraire eût été stupéfiant – à Queneau et à ses cent ans (dix fois dix) : le modèle de Morale élémentaire, son dernier recueil, où il inventa une nouvelle forme poétique, les citations puisées dans certaines de ses œuvres (et pas seulement dans les titres), la pratique de l’exercice de style, de la quenine et du quenoum, et plus largement de toutes ces manipulations qu’en tant que cofondateur de l’Oulipo il contribua à mettre en place et à définir. Hommage à d’autres, aussi : Perec bien sûr, d’une manière récurrente (les « Je me souviens » et autres « textes à démarreur »), Rimbaud (qui finit par envahir « quelques vers bleus » et ainsi à l’emporter sur Hérédia, Baudelaire, Hugo et Mallarmé), Raymond Roussel et sa « bande du vieux billard », Michel Leiris avec son procédé définitionnel etc. Hommage à toute la littérature, à travers des titres de livres, des séries de citation, des résonances et des échos plus ou moins identifiables, et finalement à travers ce que nous montre ce petit ouvrage collectif et discret : que l’écriture littéraire n’a jamais fini de s’élaborer, n’a jamais fini de se déchiffrer.

 

Jean-Pierre Longre

 

www.1001nuits.com

 

www.oulipo.net

05/04/2010

Exercices littéraires

Style.jpgStéphane Tufféry, Le style mode d’emploi, Cylibris Éditions, 2000.

 

Dans la version « maladroit » de ses Exercices de style, Raymond Queneau glisse le plus sérieusement du monde une des phrases clé de son art poétique : « C’est en écrivant qu’on devient écriveron ». C’est le travail, l’entraînement, les « exercices » qui fondent l’œuvre littéraire, une œuvre qui, conformément à l’utopie flaubertienne, pourrait ne porter « sur rien », mais dont tout l’intérêt résiderait dans la forme.

 

Dans Le style mode d’emploi, Stéphane Tufféry, écrivain mathématicien (ou mathématicien écrivain ?) comme Queneau, met en pratique sans les épuiser les « potentialités » de l’anecdote infime déjà utilisée dans Exercices de style : une petite querelle dans l’autobus suivie d’un conseil vestimentaire. Le « thème » de l’ouvrage de Tufféry reprend mot pour mot le « récit » de celui de Queneau. À partir de là, se succèdent les 99 « variations », dont l’esprit obéit sans conteste à celui de l’inventeur, qui se réclamait lui-même de L’art de la fugue transposé en littérature, « en considérant l’œuvre de Bach non plus sous l’angle contrepoint et fugue, mais édification d’une œuvre au moyen de variations proliférant presque à l’infini autour d’un thème assez mince.» Tufféry a suivi avec beaucoup de méthode, d’imagination et d’habileté les traces de son modèle, à qui il rend d’ailleurs hommage en chemin à plusieurs reprises, par exemple dans « Itinéraire d’une œuvre », où les allusions biographiques (les Éditions Gallimard, Neuilly etc.) concernent Don Evan Marquy (c’est-à-dire Raymond Queneau, dont l’une des anagrammes complètes est Don Evané Marquy), ou encore dans « Passionnément » (où l’on retrouve des extraits de « Si tu t’imagines ») et dans « Zazou dans le bus », joli démarquage de Zazie dans le métro.

 

Livre oulipien, Le style mode d’emploi ne se réfère pas au seul Queneau, mais aussi à Georges Perec (le titre rappelle celui de La vie mode d’emploi, et la variation intitulée « De même en enlève le vent » est ouvertement placée sous l’égide des Revenentes, où Perec – à l’inverse de ce qui se passe dans La disparition – n’avait en guise de voyelle utilisé que le « e »), et à beaucoup d’autres écrivains. Car Stéphane Tufféry ne se contente pas de reprendre les procédés utilisés par Queneau (jeux de mots, figures de style, tonalités diverses, points de vue, façons de parler) : il y ajoute des pastiches particulièrement savoureux, qui sont autant d’hommages à de grandes plumes : La Fontaine, Molière, Balzac, Flaubert, Hugo, Rimbaud, Rostand, Camus, Duras, Calvino et plusieurs autres. La virtuosité va jusqu’à renouveler les variations même du modèle : des titres comme « Anglicismes », « Gastronomique » ou « Logo-rallye », déjà présents chez Queneau, sont en réalité développés d’une manière fort différente par Trufféry. Et l’ouvrage offre un échantillonnage très actualisé des exercices possibles : les versions « micro-informatique », « plus bléca tu meurs », « rappeur », « une journée d’enfer » etc. offrent une vision plaisamment moderne du trajet dans l’autobus S.

 

Le style mode d’emploi n’est pas seulement un jeu, pas seulement un exercice, il est une réserve littéraire, doublée d’une mine didactique. Le glossaire nous rappelle (soyons sincère : nous apprend) ce qu’est par exemple une anacéphaléose, un bathos, un épitrochasme ou une périssologie ; il présente aussi dans un esprit très pédagogique les rapprochements et distinctions à prendre en compte entre métonymie et synecdoque, les objectifs de l’OuLiPo ou les différences entre « charge » et « pastiche »… Et la bibliographie finale atteste le sérieux de l’entreprise.

 

Tout a commencé en 1947 avec la parution d’Exercices de style (dont les premières rédactions remontent à 1942) ; tout continue ensuite avec les multiples versions, notamment théâtrales,  de cette œuvre dont l’intérêt, paradoxalement, ne repose que sur le maniement de la langue. Mais, on le voit bien avec Le style mode d’emploi, il s’agit d’une véritable mise en scène du langage humain, de l’expression humaine, langage et expression qui ne cessent de se charger des changements du monde. Rien ne se termine donc avec Stéphane Tufféry ; tout en suivant fidèlement et librement la piste, il ouvre le chemin à d’autres.

 

                                                                                              Jean-Pierre Longre

 

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