08/09/2014
Roman d’errances
Julia Deck, Viviane Élisabeth Fauville, Éditions de Minuit, 2012, Minuit "Double", 2014
Dès les premières pages, on croit tout savoir : Viviane Élisabeth Fauville est une femme d’aujourd’hui ; la quarantaine, une enfant de douze semaines, un mari qui vient de la quitter pour une autre, elle travaille comme responsable de la communication dans une grosse entreprise. Une bourgeoise moderne, en quelque sorte. Puis l’information nous arrive sans ambages : « Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, prolongé votre congé maternité pour raisons de santé et, le lundi 16 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste ».
On croit tout savoir, et l’on ne sait rien. « Heureusement, je suis là pour reprendre la situation en main », annonce la quatrième de couverture. Si le « vous », le « elle » et le « je » alternent dans la désignation de la protagoniste, en une navigation entre les points de vue, entre prise en charge empathique, rapport objectif et tentatives d’introspection, il y a un autre « je » invisible mais omniprésent, un « je » narrateur qui cache son jeu mais qui mène le récit à sa guise.
Et qui guide les pas, les gestes, les réactions, les relations de Viviane ; les pas qui la font circuler dans le Paris des rues, des boulevards et des squares, dans le Paris souterrain du métro ; les gestes bizarres et apparemment fous ; les réactions incohérentes ; les relations étranges avec le bébé, le mari, la mère absente-présente, la police, les personnes mêlées à l’assassinat… « Je ne sais pas pourquoi je fais ce que je fais, mais je le fais. Qu’on n’aille pas croire que je pense que c’est une bonne idée ou que j’en suis fière, c’est juste que cela s’impose : mes pieds avancent et je les suis ». Les errances urbaines sont les mises en espace des errances mentales d’une femme dont l’existence prévisibles et les souvenirs bien rangés ont été bouleversés par les grains de sable glissés dans les rouages. La psychanalyste est-elle un recours ? Mortelle, la psychanalyse ! Alors quoi ? La vie ?
Jean-Pierre Longre
15:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, julia deck, les éditions de minuit, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
06/09/2014
L’errance et la conscience
Alexis David-Marie, Prométhée vagabond, Aux forges de Vulcain, 2014
Paul, étudiant sorbonnard, pour avoir commis une faute dont le mystère ne sera livré qu’en cours de route, est envoyé par son recteur à la recherche de l’un de ses condisciples, Jean-Baptiste Larpenteur (nom clairement symbolique), impie notoire, auteur de pamphlets qui l’ont contraint à l’exil. Un premier obstacle franchi (la guerre sur le Rhin), Paul pénètre en Allemagne : Weimar, Iéna… et trouve son blasphémateur au milieu d’une compagnie d’étudiants dépravés. À partir de là, il ne le lâchera plus, et tous deux vont parcourir, sur terre et sur mer, l’Europe des années 1670, de Iéna à Lübeck, de Lübeck à Bordeaux, et de Bordeaux vers Paris à travers les campagnes les plus reculées de France, d’infortunes en vicissitudes, miséreux parmi les miséreux. Parfois, une heureuse rencontre leur fournit de quoi survivre, parfois, ils échappent de peu à la mort. On fait même la connaissance de quelques autres protagonistes hauts en couleurs, parmi lesquels le narrateur en personne, compréhensif et accueillant.
Comme Prométhée, les deux jeunes gens devenus compères cherchent dans leurs tribulations à capter le feu de la vie, sur des chemins identiques mais chacun à sa manière. Car leurs aventures physiques, géographiques, sociales, si elles leur permettent de mieux connaître le genre humain, relèvent aussi de la quête intérieure. Entre eux, qui ne sont au départ d’accord sur rien, les discussions vont bon train : foi chrétienne contre athéisme, Dieu contre constellations, certitudes contre angoisse de l’ignorance… Peu à peu, ils apprennent à se comprendre, à s’apprécier, à se libérer de leurs contraintes spirituelles et intellectuelles. Larpenteur, à la recherche d’une trinité sans divinité, n’est plus prisonnier de lui-même, et Paul se détache des croyances toutes faites pour se mettre au service des hommes, pour faire rimer « errance » et « vérité ». Chacun, dans ses vagabondages, trouve sa conscience et sa lumière.
Roman picaresque, roman initiatique, Prométhée vagabond est aussi la chronique d’une conversion à la révolte teintée de libertinage. Le roman comique de Scarron et le Dom Juan de Molière sont passés par là.
Jean-Pierre Longre
15:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, alexis david-marie, aux forges de vulcain, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
14/07/2014
Verdun, l’autre bord
Fritz von Unruh, Le chemin du sacrifice. Traduit de l’allemand par Martine Rémon, préface de Nicolas Beaupré, illustrations de Vincent Vanoli. La dernière goutte, 2014
Fritz von Unruh fait partie de ceux que Nicolas Beaupré appelle les « écrivains combattants ». Dans Le chemin du sacrifice (titre original : Opfergang), qui fut censuré en 1918 et qui fut peut-être à l’origine de son pacifisme et plus tard de ses courageuses positions antinazies, il fait certes preuve de son expérience de soldat de la « grande guerre », mais il va bien au-delà. À travers la fiction, en quatre actes tragiques (« L’approche », « La tranchée », « L’assaut », « Le sacrifice »), la réalité morbide de la bataille de Verdun devient une autre expérience, celle de la littérature.
Après la première traduction (plus ou moins fidèle, plus ou moins édulcorée) de Jacques Benoist-Méchin, celle de Martine Rémon restitue la force expressionniste du style de l’auteur. Les dialogues et monologues des personnages, archétypes humains traumatisés par la violence folle de la bataille, l’évocation de leurs souffrances physiques et morales, de leurs résistances et de leurs faiblesses, les descriptions hallucinées des combats sanguinaires, tout concourt à faire du récit une mosaïque de tableaux pathétiques. Un exemple ? « Chaque homme était à son poste. La mèche rougeoyait en bordure du grand champ de mines. Les abris flamboyaient de mille yeux. Un battement de cœur rempli d’espoir martelait les pelotes serrées de fantassins et un vacarme à détruire les mondes inondait de ses ondes incandescentes les oreilles des combattants. Les cerveaux subissaient un pilonnage en règle ».
Parfois, une incursion au sein de l’état-major donne la mesure du cynisme de la hiérarchie militaire – à l’image de cette réponse du général en chef à l’un de ses subordonnés se plaignant de l’épuisement des hommes et du nombre des pertes : « C’est normal que nous ayons des pertes ! s’exaspéra-t-il en jetant la liste dans un coin de la pièce. J’attends les Anglais à Arras. Pas question de gaspiller tout mon matériel ici ! Nous devons y arriver avec ce corps ! 400 000 pertes ? Ça rejoint mes calculs ». Preuve, du côté allemand comme du côté français, de l’infini écart entre les délires patriotiques et les vérités de la boucherie. Deux bords cruellement opposés, qui ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Et puisque nous en sommes aux écarts, le livre pose aussi la question de ce qui en l’homme oppose et unit le rêve lumineux et la sombre réalité. « L’atmosphère commençait à resplendir à l’arrière des rafales. Dans un rêve né de la surexcitation, la guerre se détacha de la terre, jusqu’à ce que celle-ci se soulevât, libre de respirer, et que le rire des enfants vînt couvrir toute destruction. Quels yeux, quelles larmes ! Partout cette lumière ! La planète Terre la saluait avec des cris de joie comme une alouette lance ses trilles au matin, elle fondait et se perdait dans les délices du soleil. Clemens tendait ses bras vers l’astre. Mais des milliers d’atrocités surgies d’abîmes où le sang se glace et la raison se perd s’accrochaient encore à ses jambes et le tiraillaient. Alors, d’un geste résolu, il desserra l’étreinte et déchira son rêve ».
Saturé de violence et d’humanité, d’illusion et de désespoir, d’humour noir et de pathos, de satire et de compassion, Le chemin du sacrifice est un grand roman, qu’on ne lit pas sans angoisse, ni sans empathie. Dans cette nouvelle et belle édition, les gravures en noir et blanc de Vincent Vanoli sont en phase directe avec l’expressivité de l’écriture.
Jean-Pierre Longre
15:43 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, allemagne, guerre de 14-18, fritz von unruh, martine rémon, nicolas beaupré, vincent vanoli, la dernière goutte, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
05/07/2014
« Je ne sais plus pourquoi je meurs »
Sorj Chalandon, Le quatrième mur, Grasset, 2013, Le Livre de Poche, 2014
Prix Goncourt des lycéens 2013
Le récit commence sur un rythme essoufflé, violent, dans le sang et la souffrance, et toute la suite du roman est un long retour en arrière haletant – mieux qu’un reportage sur la guerre du Liban, un roman à la fois personnel et collectif, où la réalité se laisse déborder par la fiction narrative.
Georges, un peu étudiant, un peu théâtreux, un peu pion, a participé à toutes les luttes gauchistes et pro-palestiniennes des années 1970, mais vit aussi l’amour et les joies de la paternité. En 1982, il se laisse persuader par son ami et mentor mourant, Sam, Grec et Juif, qui fut victime de la dictature des Colonels et militant de la justice et de la liberté, de partir pour le Liban en guerre prendre la relève de son utopie. Il s’agit de mettre en scène Antigone d’Anouilh et de faire jouer la pièce par des comédiens issus de toutes les religions, de toutes les factions qui se combattent les unes les autres, Druzes, Chiites, Palestiniens, Chrétiens, et ainsi de donner au théâtre l’occasion de mettre un instant entre parenthèses les tirs, les bombardements, les attentats, les embuscades et les contrôles meurtriers, laissant aux acteurs la liberté de tirer au profit de leur cause l’interprétation de leur rôle.
Tout cela est une histoire de combats. Pas seulement ceux qui se déroulent à Beyrouth, mais aussi celui de Sam contre la mort (de son corps et de son projet), celui de Georges en proie à sa lutte intérieure (choisir entre le bonheur simple de la vie familiale et le malheur irrésistible, confinant à la folie, de la guerre fratricide), celui du lecteur contre l’émotion et la rage qui l’étreignent devant le récit des massacres, devant la description du camp de Chatila dévasté par la barbarie aveugle, et celui de la petite Antigone contre le pouvoir de Créon, du devoir fraternel et mortel contre la tentation de la vie ; le choix d’Antigone sera-t-il aussi celui de Georges ?
Sorj Chanlandon, vrai journaliste et vrai romancier, montre ici combien la réalité peut fournir une matière romanesque prenante et terrible, et combien la fiction peut permettre de saisir la réalité et de poser les questions essentielles. De quoi faire résonner la fameuse réplique d’Antigone : « Je ne sais plus pourquoi je meurs ».
Jean-Pierre Longre
15:39 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, sorj chalandon, grasset, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
L’ombre de l’essentiel
Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard, 2012, Folio, 2014
On le sait depuis longtemps, Patrick Modiano a l’art de suggérer, de laisser entrevoir l’ombre de l’essentiel, tout en faisant savoir à mots couverts que jamais celui-ci ne pourra être dévoilé. Bien sûr, ici, il y a le « carnet noir » dans lequel sont notés des noms de lieux, des dates, des détails concrets, des repères dont on se demande souvent quoi faire. Bien sûr, les personnages ont des noms, des semblants d’identités dont on ne sait jamais si la forme correspond au fond. Identité ? Nom, origine, profession, nationalité… Oui, il y a dans le roman une sorte d’enquête policière, et il y a « la bande de Montparnasse », celle qui apparaît – tableau récurrent – dans le hall de l’Unic Hôtel, et qui a quelque chose à voir avec le Maroc, un enlèvement, un assassinat (l’affaire Ben Barka, puisque c’est apparemment l’époque)… Aghamouri, le faux étudiant attardé, l’inquiétant « Georges », et puis Paul Chastagnier, Duwelz, Gérard Marciano – ces quelques hommes que semble fréquenter et aussi fuir Dannie.
Dannie a sûrement d’autres noms, d’autres identités, mais peu importe au tout jeune homme qu’était alors Jean, le narrateur. « Elle a fait quelque chose d’assez grave… ». Quoi ? Est-ce primordial ? Comme la Nadja d’André Breton, comme, dans un autre registre, l’Odile de Raymond Queneau, elle est de ces jeunes femmes qu’entourent des mystères dans lesquels l’amour a quelque chose à voir, sans que cela soit jamais clairement proclamé ; de ces êtres qui dévoilent une facette de leur personnalité pour mieux occulter les autres, qui cachent leur histoire sans avoir l’air de le vouloir.
La narration, tout en zigzags et allers-retours, est une quête sans fin que symbolisent les itinéraires parisiens et nocturnes, dans le labyrinthe quasi végétal des rues, des boulevards, d’où émergent quelques lieux de rendez-vous, bouches de métro, cafés, carrefours… Quête du passé de Dannie, quête de soi, quête d’un temps révolu qui se superpose au présent : « Derrière la vitre, la chambre est vide, mais quelqu’un a laissé la chambre allumée. Il n’y a jamais eu pour moi ni présent ni passé. Tout se confond, comme dans cette chambre vide où brille une lampe, toutes les nuits. ». Quête qui doit beaucoup à l’errance et à l’attente d’on ne sait quoi : « Je plaignais ceux qui devaient inscrire sur leur agenda de multiples rendez-vous, dont certains deux mois à l’avance. Tout était réglé pour eux et ils n’attendraient jamais personne. Ils ne sauraient jamais que le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne cette sensation de vacances et d’infini que d’autres cherchent dans la drogue, mais que moi je trouvais tout simplement dans l’attente. ». Paradoxalement, chez Patrick Modiano, c’est la ténuité des liens entre le temps et l’espace, entre la surface des personnages et l’insondable des êtres, entre la légèreté du réel et le poids des interrogations qui constitue la force de l’écriture romanesque.
Jean-Pierre Longre
La collection « Quarto » de Gallimard réunit dix romans de Patrick Modiano : Villa triste, Livret de famille, Rue des boutiques obscures, Remise de peine, Chien de printemps, Dora Bruder, Accident nocturne, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, L’horizon.
Présentation de l’auteur : «Ces "romans" réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l'épine dorsale des autres, qui ne figurent pas dans ce volume. Je croyais les avoir écrits de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil. Les quelques photos et documents reproduits au début de ce recueil pourraient suggérer que tous ces "romans" sont une sorte d'autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. Les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels. Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l'album, en noir et blanc? J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique.»
Patrick Modiano
Un rappel
Patrick Modiano, La petite Bijou, Gallimard, 2001, Folio, 2002.
Dans De si braves garçons, il y a plus de vingt ans, était évoquée l’histoire de la Petite Bijou ; Patrick Modiano, qui avoue lui-même avoir « l’impression depuis plus de trente ans d’écrire le même livre », l’a reprise et développée dans un roman paru en 2001, et publié à bon escient dans la collection Folio en novembre 2002.
La Petite Bijou, c’est le surnom (le « nom d’artiste ») d’une fillette qui, devenue adulte (disons, une jeune adulte de 19 ans prénommée Thérèse), se met en quête de son passé, une quête fébrile, qui lui procure les images obscures d’une mère distante, d’un oncle (resté en tout cas comme tel dans la mémoire) qui lui prodigue une affection en pointillés, d’un chien perdu, d’une grande maison vide près du Bois de Boulogne... Le déclic de cette quête, c’est une femme en manteau jaune entrevue à la station Châtelet, et en qui Thérèse croit reconnaître cette mère dont on lui a pourtant dit qu’elle est morte au Maroc. S’ensuivent des filatures en direction de Vincennes, vers un grand immeuble désolé, des déambulations dans Paris, la rencontre d’un gentil traducteur d’émissions radiophoniques étrangères, d’une pharmacienne à l’affection toute maternelle, d’un couple étrange qui lui confie la garde de sa petite fille, - et ce couple, comme par hasard, habite une grande maison vide en bordure du Bois de Boulogne et, comme par hasard, ne se soucie guère de la fillette livrée à elle-même...
L’écriture est précise, le monde est flou. Mondes du passé et du présent qui se mêlent, se superposent en couches parallèles, se brouillent comme les voix de la radio et du téléphone ; monde urbain, parcouru en lignes brisées selon des itinéraires complexes et récurrents, parsemé de lieux-repères entre Vincennes et Neuilly (stations de métro, café du Néant, hôtel...), dans un Paris de rêve et de cauchemar, où la foule fantomatique vaque comme dans un théâtre d’ombres. Evidemment, les parcours de la Petite Bijou dans le temps et dans l’espace sont les images de son parcours intérieur, d’une recherche d’elle-même qui risque de lui être fatale, mais qui peut aussi lui permettre de renouer avec la vie.
Si certains affirment que Modiano écrit toujours le même livre, le lecteur trouve toujours son plaisir (le même et un autre) au contact de personnages qui, dans leurs zones secrètes, recèlent les mystères de tout être doué d’humanité.
Jean-Pierre Longre
15:37 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, patrick modiano, gallimard, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
Croisements ferroviaires, bifurcations personnelles
Gaëlle Josse, Noces de neige, Autrement / Littérature, 2013, J'ai lu, 2014
Anna Alexandrovna Oulianova, jeune aristocrate russe, laide et mal aimée de sa mère la « somptueusement belle » Maria Petrovna, passe chaque année avec sa famille un hiver de fêtes et de mondanités sur la Côte d’Azur. En mars 1881, tout le monde prend le train de retour vers Saint-Petersbourg. En compagnie de Mathilde, sa jeune gouvernante française, Anna Alexandrovna voyage au rythme de ses souvenirs et de ses projets, dans la hâte de retrouver les chevaux, qui sont sa passion, et Dimitri Sokolov, cadet du tsar, qui un jour lui a dit cette phrase qui ne sort pas de sa mémoire : « Comme vous êtes radieuse, Anna Alexandrovna, tellement radieuse ! ».
Irina Tanaiev, jeune fille d’aujourd’hui dont on apprend peu à peu quels drames elle a vécus, prend à Moscou, en mars 2012, le Riviera Express qui doit la mener à Nice en deux jours. Sous la houlette de son amie Oksana, elle a fréquenté des sites de rencontre et échangé pendant plus de six mois une correspondance électronique avec Enzo, qui lui a dit travailler dans une banque niçoise. « Il est très amoureux de moi, il m’écrit tous les jours, il m’envoie des photos. Il est beau, en plus. Je vais rester un mois, on va se découvrir, se connaître. Il voudrait qu’on se marie vite », dit-elle à Sergueï, le chef de bord du train.
Noces de neige raconte en quatorze chapitres croisés le trajet de ces deux jeunes filles, dont le destin – pour ne pas en dire plus – va basculer, d’une manière ou d’une autre. Car il ne s’agit pas seulement de voyages en train, mais d’itinéraires intérieurs et passionnels, que toutes deux tracent dans leur vie sentimentale – ou que l’on trace pour elles. Gaëlle Josse, dans sa prose suggestive et musicale, a l’art de rendre les subtilités de l’esprit et du cœur, de traduire les impressions furtives et les émotions envahissantes, de créer la surprise, de faire éclater la tragédie, et de tracer des chemins de vie qui, à plus d’un siècle de distance, se croisent sans se confondre.
Jean-Pierre Longre
15:32 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, gaëlle josse, autrement, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
Traitres, héros, victimes
Dan Franck, Les champs de bataille, Grasset, 2012, Le Livre de Poche, 2014
« L’affaire de Caluire » est bien connue de ceux qui s’intéressent un tant soit peu à l’histoire de l’occupation nazie et de la Résistance. Jean Moulin et ses compagnons, réunis le 21 juin 1943 dans la maison du Docteur Dugoujon pour procéder à la nomination du chef de l’Armée secrète, sont arrêtés par Klaus Barbie et ses sbires. Qui a trahi ? René Hardy, qui s’était invité à cette réunion après avoir été arrêté puis relâché par la Gestapo ? Deux fois de suite pourtant, après la Libération, il fut jugé puis acquitté.
C’est à partir de là que se construit le roman. Dan Franck ne raconte pas les faits une énième fois ; il ne les réinvente pas non plus : il imagine qu’un juge à la retraite « instruit un troisième procès, totalement imaginaire ». Ce faisant, il pénètre dans le labyrinthe des relations complexes entre Résistance et collaboration, entre les Résistants eux-mêmes, des calculs politiques et des ambiguïtés idéologiques. Entrent en jeu notamment les rapports de force entre Gaullistes, communistes, ex-cagoulards… Parmi ceux-ci, par exemple, Pierre de Bénouville, alias Barrès, qui aurait cherché à neutraliser Jean Moulin, dit Max, homme de gauche… Sur ces points, le juge, qui a participé à bien des combats pour la liberté, a ses propres convictions, voire ses colères, qui peuvent aller loin : « Barrès ! Encore Barrès ! Toujours Barrès ! Lui aussi, cagoulard fasciste ! Et pourquoi tout cela ? Pour que la droite de la Résistance s’unisse à Vichy contre les communistes ! Et la suite doit se faire sans Max ! ».
La fiction brouille et confond habilement les époques (les années 1940 et la période actuelle), les lieux (le Palais de Justice, l’appartement du juge, Paris, Lyon), les personnages (Jean Moulin et le juge lui-même). Celui-ci a d’ailleurs sa propre histoire, qui nous est périodiquement contée. Les deux intrigues imbriquées, celle qui relève de l’Histoire collective et celle qui relève de la biographie individuelle, ne nous donnent pas de certitudes sur la culpabilité de Hardy ou de certains autres personnages impliqués dans le « complot » contre Jean Moulin. Mais le dénouement romanesque, avec le fin mot sur l’identité du juge, nous apporte une autre vérité : face au malheur, à la trahison, à la cruauté, l’être humain peut encore réagir comme tel, choisir son attitude et son destin.
Jean-Pierre Longre
15:29 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : roman, histoire, francophone, dan franck, grasset, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
12/06/2014
« Rien ne remplace le vivant »
Jeanne Benameur, Profanes, Actes Sud, 2013, Babel, 2014
Octave Lassalle, 90 ans, vit seul dans sa grande maison depuis la mort de sa fille Claire et le départ de sa femme Anna pour le Canada. Ancien chirurgien, il ressent le besoin de rassembler de nouveau une équipe autour de lui, une équipe bien choisie qui fasse corps avec lui, qui lutte avec lui dans la dernière phase de sa vie, au moment où il se donne « droit au doute ». Une équipe de « profanes » pour « la lutte sacrée ».
« Chez chacun des quatre, il a flairé le terreau d’une histoire. Quelque chose qui pourrait l’éclairer ». La vie s’organise, chacun accomplissant la tâche qui lui est dévolue, selon un emploi du temps précisément défini. Rien de mécanique ni de contraignant ; l’humain dans ses diverses dimensions prend peu à peu toute sa place, et peu à peu le passé revient ; non seulement celui d’Octave et de ce qu’il a manqué de l’amour d’Anna et de l’existence de Claire, de son enfance et de ses passions, des secrets qu’elle a confiés au journal qu’il découvre comme par effraction, mais aussi celui des trois femmes et de l’homme qui maintenant partagent son quotidien. Car tous les quatre, aussi, recèlent des mystères, des souffrances, des espérances dont les voiles se lèvent progressivement, partiellement.
Dans le style tout en finesse et en sensibilité qui lui est propre, Jeanne Benameur construit le roman de ces destinées qui accompagnent celle d’Octave. « Entre eux et moi, au fil des jours, quelque chose s’est bien tissé. Un drôle de fil de vie à vie. Ma vie, elle ne vaut pas plus que la leur ». Pas plus, mais pas moins, dirait-on. À mesure qu’avance le temps, les liens se resserrent non seulement entre eux et le vieil homme, mais entre chacun d’entre eux, « de vivant à vivant ». Et au seuil de la mort de son occupant, la grande maison se met à respirer d’un souffle nouveau, humain, tellement humain.
Jean-Pierre Longre
06:28 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, jeanne benameur, actes sud, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
07/05/2014
Question de point de vue
Marcelo Damiani, Le métier de survivre, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, La dernière goutte, 2013
Sur la couverture, la mention « roman ». À l’intérieur, sous l’égide d’un certain Alan Moon, joueur suprême et « deus ex machina » (c’est en tout cas ce à quoi il fait penser), six récits qui paraissent bien être des nouvelles autonomes. Il y est question de joueurs d’échecs passablement cérébraux aux relations complexes (« Paradis perdu ») ; de l’étrange voyage qu’un professeur accomplit, sur ordre de sa sœur, en Nouvelle-Zélande (« De l’inconvénient d’être né ») ; d’un écrivain qui, apparemment amnésique, ne se rappelle pas avoir écrit le livre qu’on lui fait signer (« Vivre est un plagiat ») ; d’une traductrice qui, prise entre son mari écrivain et son amant éditeur, finit par faire ses valises (« Par-delà le bien et le mal ») ; d’un critique engagé mais désemparé (« Je critique car je suis critique ») ; d’une jeune femme vivant dans ses souvenirs et sombrant dans la dépression (« Éternel retour »).
Nouvelles autonomes ? Peut-être, mais dépendantes les unes des autres. Au fil de la lecture, on côtoie des êtres précédemment rencontrés, les histoires se dénouent (un peu), se croisent et s’entrecroisent (beaucoup), les situations s’éclairent sans forcément se résoudre. L’île mystérieuse où tout se déroule est un puzzle ou un échiquier dont les pièces sont des personnages qui, croyant maîtriser leur destin, sont les jouets d’illusions et de points de vue subjectifs, tributaires des angles divers sous lesquels la trame commune est présentée.
Tout cela induit une réflexion sur l’écriture, la diffusion et la lecture littéraires (il en est abondamment question), mais aussi une méditation sur la destinée et la condition humaines, sur la vie et la mort (les allusions à des philosophes ou à des moralistes comme Cioran parsèment la narration). Cela dit, dans cette mise en abîme de l’existence humaine et de la perception qu’on en a, les mystères ne sont pas complètement levés, ce qui n’est pas étranger au charme inquiétant du Métier de survivre.
Jean-Pierre Longre
19:25 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, espagnol, argentine, marcelo damiani, delphine valentin, la dernière goutte, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
16/04/2014
Ironiques interrogations
Arnaud Calvi, Bimbo, Le Seuil, 2014
Si l’on veut ne s’en tenir qu'à la trame narrative, on la trouvera peut-être vacillante. Disons : le narrateur, jeune professeur de Lettres, entré un soir dans une boîte de strip-tease (sous les yeux, d’ailleurs, de l’un de ses élèves), se fait aborder par un « Slave » qui lui remet un étrange paquet, et le blesse ; une « bimbo » le soigne, le recueille, prend en charge le mystérieux paquet ; puis la narration tourne autour du travail (un peu) de notre personnage, de son couple problématique, d’un grand ami qui, s’il n’était pas mort, lui donnerait les conseils indispensables, d’un collègue suicidaire, d’une nouvelle rencontre (fantasmée ?) du « Slave », de la recherche presque désespérée de la Bimbo…
Les ingrédients d’un roman à succès sont là, au moins en germe : une dose d’érotisme, un soupçon d’arnaque sur fond éventuel d’espionnage, des esquisses de psycho-sociologie, les déchirures du couple, les souvenirs d’une amitié défunte… Ce serait trop facile. Notre (anti-)héros-narrateur, qui comme Julien Sorel tâche en mainte occasion de se référer (sinon de ressembler) aux grands hommes et aux esprits nobles, avoue perdre trop souvent les fils de l’existence. Impuissance décisionnelle et incertitude mentale semblent gouverner son quotidien, dans un monde fait d’artifices et de paraître – un monde, on l’aura compris, auquel une âme sincère ne peut s’adapter.
D’une tonalité doucement ironique, non exempt de naïveté assumée, ce premier roman pose d’une manière lancinante et maîtrisée des interrogations essentielles (et existentielles), en des circonvolutions syntaxiques où les parenthèses s’imposent comme primordiales. L’ensemble esquisse des récits volontairement avortés et laisse des questions en suspens : quelle est la portée du scandale qu’aurait pu produire auprès des élèves un professeur fréquentant ouvertement les boîtes de strip-tease ? Que va devenir le couple dudit professeur ? Quid de la Bimbo, du « Slave », du narrateur lui-même ? Comment conduire sa vie ? Tout cela sonne faussement romanesque (comme sonne souverainement faux le piano final), mais donne « forme et raison » à la réalité insaisissable du comportement humain. Un beau livre, qui ne laisse pas indifférent et qui donne de quoi attendre la suite…
Jean-Pierre Longre
18:21 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : roman, francophone, arnaud calvi, le seuil, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
18/03/2014
Le souffle et les serpents
Donna Tartt, Le petit copain, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch, Plon, 2003, Pocket, 2014
Un roman tous les dix ans (Le maître des illusions en 1992, Le petit copain en 2002, Le chardonneret en 2013)… Donna Tartt n’est pas de ces écrivains dont la production annuelle s’assimile à l’entreprise industrielle (chacun a des noms en tête). La rareté, chez elle, est proportionnelle à l’ampleur et à la densité de ses livres.
On a récemment beaucoup écrit sur Le chardonneret, qui vient de paraître en traduction française. Restons donc un instant, pour changer, sur le roman précédent, Le petit copain, dont la version française vient d’être redonnée en collection de poche. Huit cent quarante pages serrées, qui à aucun moment ne suscitent l’ennui. Dans le Mississipi, que l’auteure, pour y être née, connaît bien, la famille Cleve Dufresne a été traumatisée par la mort (accidentelle ? criminelle ?) de Robin, âgé d’une dizaine d’années, retrouvé pendu à un arbre de la propriété. Mère dépressive, père absent, sœur occupée d’elle-même, Harriett, qui était un bébé lors de la tragédie, ne trouve réconfort qu’auprès d’une grand-mère à la forte personnalité, de quelques tantes et de son « petit copain » Hely. Plus de dix ans après, la fillette décide de trouver l’assassin de son frère et de faire justice.
Son entêtement, son goût du risque, les imprudences d’Hely (les siennes aussi) l’entraînent dans un univers inconnu, où les adultes se découvrent peu à peu comme des êtres fermés ou dangereux, faibles ou brutaux, frénétiques ou apathiques, et où la vie repose sur la lâcheté, les supercheries, les illusions, l’absence de scrupules – avec toutefois quelques parenthèses de joie sincère et de fraîcheur spontanée (celle-ci fort bien venue dans l’atmosphère étouffante où évoluent les personnages). Harriett mène la danse, une danse qu’elle ne maîtrise pas toujours, qui serpente et se désarticule jusqu’aux limites du souffle vital (les serpents et le souffle, deux motifs récurrents du récit, deux piliers de la narration).
Roman pointilliste et haletant, Le petit copain est un patchwork et une symphonie. Portraits multiples, incisifs et pittoresques, tableaux familiaux et sociaux d’un naturalisme grouillant, descriptions poétiques d’une nature glauque et hostile, évocations de rêves envahissants, aventures à rebondissement, suspense narratif angoissant, tout cela n’occulte en rien la sensibilité à fleur de peau d’une fillette attachante et futée, nourrie de souvenirs inquiets et des récits de Kipling ou Stevenson, et dont le cheminement vers la vie adulte se fait dans l’obstination et les tourments. Comme chez certains grands écrivains américains, comme chez certains grands écrivains russes, le souffle romanesque de Donna Tartt ne laisse pas le lecteur en repos.
Jean-Pierre Longre
14:44 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, donna tartt, anne rabinovitch, plon, pocket, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
10/03/2014
Les tribulations d’un huguenot
Nicolas Cavaillès, Vie de Monsieur Leguat, Les éditions du Sonneur, 2013
Prix Goncourt de la nouvelle 2014
En 1685, Louis XIV signe l’édit de Fontainebleau, qui révoque celui de Nantes, et jette sur les routes de l’exil des milliers de huguenots, entraînant les conséquences durables que l’on connaît.
Parmi eux, François Leguat, gentilhomme bressan déjà âgé de 50 ans, qui, fuyant ses terres, se réfugie en Hollande ; de là, vu la foule d’émigrés s’entassant dans le port d’Amsterdam, il décide de s’embarquer pour les îles lointaines. Premier départ à bord d’une frégate, avec quelques hommes qui deviendront forcément des compagnons de long voyage. Le roman retrace les tribulations de ces navigateurs malgré eux, les incidents, les maladies, les tempêtes, les trahisons, la survie sur des îles inconnues, les morts, les emprisonnements, les abandons… Leguat résiste à tout, au prix de combats inhumains contre l’adversité, contre les duretés de la nature et des hommes, entre océans et continents – et ne meurt qu’à 96 ans, dans les bas-fonds londoniens.
Nicolas Cavaillès, dans ce bref roman (ou longue nouvelle), ne se contente pas de raconter ce que son héros avait déjà narré dans son Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales, publié en 1707 – suivant peut-être en cela la mode des récits exotiques de l’époque. En une prose limpide et riche, rythmée par les évocations poétiques, il entame une réflexion sur la nature et la destinée humaines, sur le sens de l’aventure, sur la souffrance, sur la mort, sur Dieu, sur la sincérité même de la narration autobiographique, sur « l’idéal littéraire de simple vérité » ; et il réhabilite ce bourlingueur qui « aura vécu trois vies », qui aura fréquenté « l’Éden original » et « la cité de l’Apocalypse » – et qui, tout compte fait, fut une homme « simple et sincère » et reste « un modèle à suivre ».
Jean-Pierre Longre
18:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, biographie, nouvelle, francophone, nicolas cavaillès, les éditions du sonneur, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
10/02/2014
En quête d’Éden
Léo Henry et Jacques Mucchielli, Sur le fleuve, Dystopia Workshop, 2013
Au cœur de la forêt tropicale, le long d’un fleuve qui pourrait bien être l’Amazone ou l’un de ses affluents, se sont aventurés quelques personnages venus pour différentes raisons se perdre au-delà des océans à la recherche de Manoa, la Cité d’or. Un noble castillan et son épouse indigène, un ancien inquisiteur et son secrétaire, un soldat néerlandais, un marin navarrais, un mercenaire corse, un chasseur galicien, un jésuite fou… Cette petite troupe, accompagnée de soldats et d’Indiens, affronte les dangers inhérents à ce genre et à ce lieu d’expédition – dangers naturels et physiques, mais aussi ceux que chaque humain recèle en lui-même.
Un autre être, invisible et dont la présence est pourtant prégnante, rôde autour des campements, sur les rives et dans les profondeurs touffues : Tyvra’i ou « Petit Frère », dont les monologues rythment le récit. « Mon nom est Petit Frère car, de tous les gens de mon peuple, je suis le plus jeune. La forêt est le ventre duquel je suis né. Je ne suis pas le fruit d’un arbre, je n’ai pas jailli de la source et ne suis pas tombé des cieux. La glaise ne m’a pas façonné. C’est la forêt qui m’a engendré, la forêt grosse comme la femme lorsqu’elle est enceinte. Mon nom est Petit Frère et je suis né d’ici. ». La mort rôde, surprend, et l’aventure tourne aux massacres successifs. Confrontés à des forces imparables, rêvant de possessions, les conquérants vont peu à peu se faire posséder eux-mêmes, disparaître sous les griffes de « Jauára ichê », le jaguar.
Sur le fleuve laisse s’écouler la narration, péripéties violentes et mystères insondables, raccourcis fulgurants et suspens silencieux, chutes inattendues et calmes plats. Manoa existe-t-elle ? Le saura-t-on vraiment ? Si le monde garde ses secrets, la leçon est claire :
« Cessons de chercher l’or !
Restons hors de cette forêt !
Nous sommes incapables d’y vivre,
incapables de comprendre ce que disent là-bas
les arbres dans leur sommeil,
les animaux qui marchent comme l’homme,
les voix qui crépitent dans les flammes
et celles qui courent aux vents de nuit !
Restons hors de cette forêt !
Ne cherchons pas à rendre ce monde parfait ! ».
Jean-Pierre Longre
10:24 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, léo henry, jacques mucchielli, dystopia, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
05/01/2014
Chasse à la baleine
Jeremiah N. Reynolds, Mocha Dick. Traduction de l’anglais (États-Unis) et préface de Thierry Gillyboeuf, Les éditions du Sonneur, 2013
Avant Herman Melville dans Moby Dick, Jeremiah N. Reynolds, journaliste, conférencier, infatigable voyageur, avait raconté la lutte à mort d’hommes téméraires contre un cachalot blanc aussi résistant que redoutable. Melville avait-il lu cette histoire ? Thierry Gillyboeuf se pose la question dans sa préface, et relève les similitudes entre les deux (un autre récit, celui du naufrage du baleinier l’Essex par Owen Chase, fait partie des sources avérées).
Certes, Mocha Dick est un récit beaucoup plus bref que Moby Dick, moins symbolique aussi. Mais cette relation d’une chasse effrénée à la baleine au large des côtes du Chili relève elle aussi de l’épopée humaine et animale, et la précision avec laquelle sont employés les termes techniques, géographiques, marins atteste une expérience hors du commun.
Descriptions détaillées, style direct des injonctions, dialogues incisifs, rivalités de marins, violence des combats, risques encourus, paroles viriles de la chanson finale… Ce petit livre, d’un coup de rame, nous mêle sans scrupules à la lutte.
Jean-Pierre Longre
18:31 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, jeremiah n. reynolds, thierry gillyboeuf, les éditions du sonneur, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
29/12/2013
Le roman de Lucile
Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, JC Lattès, 2011, Le livre de poche, 2013
Les récits familiaux se suivent et ne se ressemblent pas forcément. Rien ne s’oppose à la nuit ne tient pas du déballage sordide dans lequel certains se complaisent. Delphine de Vigan y raconte la vie erratique de sa mère, sans se voiler derrière une fausse pudeur, mais sans cacher non plus ses scrupules et les difficultés du processus narratif : « Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. ». Et à plusieurs reprises, elle revient sur cette quête littéraire de la vérité, de « l’angle qui [lui] permettra de [s]’approcher encore, plus près, toujours plus près ».
C’est dire si elle est à la fois foncièrement vitale et éminemment littéraire, cette entreprise qui consiste à explorer les méandres serrés, les recoins secrets de l’histoire familiale. De la vie du couple hors normes que forment Liane et Georges, de celle de leurs nombreux enfant, de la mort tragique et prématurée de certains d’entre eux, et surtout du destin chaotique de leur fille Lucile, née en 1946, tout est relaté le plus fidèlement possible ; des affres et des rêves des deux filles de celles-ci, marquées par une enfance ballottée et un sens prématuré des responsabilités, tout est analysé sans concessions ni rancœur, avec l’émotion et la sincérité de l’amour et du désarroi devant la détresse d’une mère bipolaire. « C’était moi qui la réveillais le matin, c’était moi qui m’inquiétais de savoir si elle se rendait à son travail, c’était moi qui faisais la gueule parce qu’elle ne parvenait plus à nous parler. Jusque là, Lucile avait été ma maman. Une maman différente des autres, plus belle, plus mystérieuse. Mais je prenais maintenant conscience de la distance physique qui me séparait d’elle, je la regardais avec d’autres yeux, ceux de l’école, ceux de l’institution, ceux qui la comparaient aux autres mères, ceux qui cherchaient la douceur qui avaient disparu des siens. ». Les yeux d’une enfant de dix ans…
L’une des éternelles questions est : pour quoi écrire ? Delphine de Vigan y répond dans ce livre, à propos de ce livre : pour tenter de restituer la folie du réel – et peut-être de l’exorciser. Le 31 janvier 1980, Lucile a une crise de démence particulièrement violente. La racontant, l’auteure avoue : « L’origine de l’écriture se situe là, je le sais de manière confuse, dans ces quelques heures qui ont fait basculer nos vies, dans les jours qui les ont précédées et le temps d’isolement qui a suivi. ». Voilà qui donne à méditer sur la complexité des rapports entre la vie et la littérature – et qui fournit l’occasion de lire un livre grave et beau.
Jean-Pierre Longre
18:44 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, delphine de vigan, jc lattès, le livre de poche, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
18/12/2013
Doutes et séductions
Paul Auster, Invisible. Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2010, Le livre de poche, 2013
Paul Auster possède au plus haut degré l’art de combiner l’illusion romanesque avec les mystères de la vie réelle. En l’occurrence, Invisible (dont le titre s’adapte et réfère aussi bien à l’une qu’aux autres, tout en ménageant d’autres pistes) présente d’abord d’une manière relativement classique (dirons-nous), sous la forme d’un récit rétrospectif à la première personne, les aventures d’Adam Walker. L’ambition poétique de celui-ci semble se satisfaire de la rencontre presque miraculeuse du riche français Rudolf Born et de son énigmatique et séduisante compagne, qui lui proposent la création d’un magazine de littérature – création qui tournera court, dans la violence et la tromperie.
À partir de là, les échafaudages romanesques se mettent en place : diversité des points de vue narratifs, mise en doute de la vérité biographique, apparitions de nouveaux personnages, de nouveaux horizons (entre l’Amérique et la France), de nouveaux mystères, imbrications réciproques du présent et du passé, de la fiction et de la réalité, de l’amitié et de l’inimitié, de l’attirance et de la répulsion, de la vie et de la mort…
Voilà le type même du livre qui se lit à différents niveaux, dont les couches narratives, fortement solidaires entre elles, se détachent les unes des autres avec un mélange de difficulté et de plaisir – savoureuse résistance du roman au déchiffrage qui n’a pas de fin. Et comme une mise en abîme, un récit se déroule à l’intérieur du récit, les deux se mettent mutuellement en perspective et en doute, se dérobant l’un à l’autre pour mieux se recomposer l’un dans l’autre. « Il eût été si simple d’effacer mes traces en niant l’existence du livre, ou de lui dire que je l’avais perdu quelque part, ou de prétendre qu’Adam avait promis de me l’envoyer mais ne l’avait pas fait », dit l’ultime narrateur. Heureusement, le livre est là, tout simplement, dans toute sa complexité. Adam Walker nous déroute et nous séduit, et Paul Auster nous raconte des histoires. Quoi de meilleur?
Jean-Pierre Longre
15:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, anglophone, paul auster, christine le bœuf, actes sud, le livre de poche, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
27/11/2013
Matéi Visniec à Lyon
Rencontre à la Bibliothèque Municipale de Lyon – La Part-Dieu
Dans le cadre de son vingtième anniversaire, l’association Rhône Roumanie, en partenariat avec l’Institut Culturel roumain de Paris et la Bibliothèque Municipale de Lyon, propose une Rencontre sur la littérature roumaine francophone, avec Matéi Visniec, dramaturge, poète et romancier.
Rencontre animée par Jean-Pierre Longre.
Jeudi 28 novembre à 18h30,auditorium de la Bibliothèque Municipale de Lyon la Part-Dieu
Entrée libre.
Tous renseignements sur :
09:49 Publié dans Conférence, Littérature, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, roman, poésie, francophone, roumanie, matéi visniec, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
18/11/2013
« Ce que l’homme fait, l’homme le détruit »
Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud, 2012, Babel, 2013.
Prix Goncourt 2012
C’est au rythme de messages spirituels délivrés par Saint-Augustin que Jérôme Ferrari relate l’histoire d’une famille, entre la naissance et la mort de Marcel Antonetti, le grand-père, qui non seulement ouvre et clôt le roman, mais lui donne une empreinte photographique indélébile. Ascension et décadence, va-et-vient dans le temps (de 1918 à nos jours) et dans l’espace (la Corse, le continent, l’Afrique), le petit groupe représente l’entière humanité qui, croyant à la bénédiction durable, se voit condamnée par la malédiction à laquelle sont vouées les constructions terrestres, selon le sermon de l’évêque d’Hippone.
Cela dit, si la philosophie sous-tend la narration, celle-ci ne se prend ni pour une dissertation, ni pour une leçon de morale, ni pour un traité spirituel. Elle tourne autour de plusieurs pôles, dont le principal est le café d’un village corse repris par deux amis étudiants en philosophie, Matthieu, petit-fils de Marcel, et son ami Libero ; ils veulent faire du bistrot à l’abandon un lieu de bonheur, une espèce d’abbaye de Thélème – et il le sera pendant quelque temps, avant de sombrer dans la tragédie, violence et débauche conjuguées. Les autres membres de la famille et leurs satellites ont eux aussi leurs histoires plus ou moins autonomes, comme Aurélie, sœur de Matthieu, qui, justement, prend part en Algérie aux fouilles visant à retrouver la cathédrale d’Augustin.
Tout avance, tout se bâtit, tout se délite dans une prose qui elle-même avance, se bâtit, se délite sur un vide porteur, comme si les phrases elles-mêmes, cahoteuses et escarpées, ne reposaient que sur une force stylistique illusoire, vouée à la chute. Un balayage verbal dont la dynamique mime la bourrasque qui balaie l’univers humain. « La terre est secouée avec tous ses habitants », dit le psaume de l’office des ténèbres du Jeudi saint, dans l’église du village comme partout dans le monde.
Jean-Pierre Longre
15:19 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, jérôme ferrari, actes-sud, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
12/11/2013
Enfermés dans l’après-guerre
Lionel Duroy, L’hiver des hommes, Julliard, 2012, Le Livre de Poche, 2013. Prix Renaudot des Lycéens, 2012. Prix Joseph Kessel, 2013.
Comment échapper aux réactions à l’emporte-pièce, aux jugements manichéens lorsqu’on a affaire à un conflit fratricide aussi tragique, aussi sanglant, aussi complexe que celui de l’ex-Yougoslavie ? En considérant de plus près les protagonistes, en parlant avec eux, en essayant de les comprendre, on s’aperçoit que tous furent, à des degrés divers, du côté des bourreaux, des victimes, des poursuivants, des fuyards…
Marc, écrivain à qui l’auteur a fourni beaucoup de sa propre expérience, revient en Serbie en 2010, intrigué par le suicide de la fille du général Mladić, et désireux de mener l’enquête sur cette mort que certains (dont le général) qualifient d’assassinat. De Belgrade, il part avec son interprète Boris – figure attachante et fraîche au milieu de ce sombre récit – dans la petite république serbe de Bosnie, où il rencontre des êtres enfermés non seulement entre les frontières de leur État, mais encore dans un état d’esprit composé de colère, de peur, de haine, de paranoïa, de méfiance, de frustration.
De Pale, quartier général du temps de la guerre, à Banja Luka, actuelle capitale, de villes nouvelles en villages montagnards perdus dans la neige, Marc rencontre et interroge des admirateurs de Mladić, des combattants courageux, des déserteurs lucides, des nationalistes impénitents… Il ne les condamne pas, ne les innocente pas non plus ; sa seule préoccupation : pouvoir les comprendre, être « le greffier de la vraie vie, celle de nos ténèbres, l’envers du décor que nous nous efforçons d’offrir chaque jour ». Les échos de sa propre vie sentimentale et familiale donnent d’ailleurs une résonance particulière à ce qu’il perçoit de ces humains rongés par leurs souvenirs : « J’aurais voulu les réunir tous, les regrouper sous un bel arbre ou les adosser à un mur de pierres dorées. Tous, les vivants et les morts, les victimes et les bourreaux. J’aurais pris une photo. Non, mieux, je me serais glissé parmi eux, nous nous serions tenus serrés les uns contre les autres. Moi au milieu des ces femmes et de ces hommes brisés ».
Dans les dernières pages, le narrateur se retrouve à Sarajevo, cette ville où ses amis serbes disent ne plus pouvoir se rendre de peur de s’y faire arrêter, voire tuer. Il s’aperçoit alors que les exclusions que s’infligent les trois peuples, Croates, Musulmans et Serbes, qui naguère vivaient en bonne entente, reposent autant sur des fantasmes que sur la cruelle réalité d’une guerre récente. Peut-on chasser les illusions meurtrières, ici et là, chez les autres et en soi ? Sans résoudre le problème, ce généreux roman qu’est L’hiver des hommes suscite une vraie réflexion.
Jean-Pierre Longre
www.livredepoche.com
12:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, lionel duroy, julliard, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
06/08/2013
Fatale loterie
Grégoire Delacourt, La liste de mes envies, JC Lattès, 2012, Le Livre de Poche, 2013
Jocelyne Guerbette est une sorte de synthèse. Celle de la femme de la petite classe moyenne : son mari, Jocelyn, est un employé qui rêve de promotion ; ses meilleures amies, des jumelles, tiennent le salon de coiffure voisin ; son père, veuf trop tôt, perd la mémoire toutes les six minutes ; elle, mercière boulotte et active, mère de deux enfants qui ont pris leur indépendance, ce qu’elle accepte sans récriminations, est lucide sur ce qu’elle est et sur l’affection qui la lie à son entourage. Pour couronner le tout, elle habite le modèle même de la ville moyenne (Arras), dont la grisaille, c’est le moins qu’on puisse dire, ne suscite pas l’enthousiasme…
Femme moyenne, donc, qui n’échappe pas aux clichés de sa condition (déroulés ici comme par dérision), et pourtant… Pourtant, elle n’échangerait pas son petit bonheur contre un (prétendu) plus grand ; se satisfaisant de ce qu’elle est, de ce que sont sa vie, sa famille, elle ne s’en contente pas vraiment, mais elle en est contente. « Jo a besoin de moi et une femme a besoin qu’on ait besoin d’elle. Le plus beau du monde, il n’a besoin de rien puisqu’il a tout le monde. Il a sa beauté ; et l’irrépressible fringale de toutes celles qui veulent s’en repaître et finiront par le dévorer et le laisseront mort, les os bien sucés, brillants et blancs, dans le fossé de leurs vanités ».
Au demeurant, Madame Guerbette est intelligente… et moderne. Son blog « dixdoigtsdor.com » marche du tonnerre, fréquenté par des milliers de personnes qui y cherchent des conseils de mercerie, mais bien d’autres choses encore, comme le réconfort et l’amitié. Une femme cultivée, aussi, qui lit Belle du Seigneur, y trouvant de quoi nourrir des réflexions sur sa propre vie : « Je suis passée chez Brunet, rue Gambetta, j’y ai acheté Belle du Seigneur en Folio. Je profite des soirées sans Jo pour le relire. Mais cette fois, c’est terrifiant puisque désormais, je sais. Ariane Deume prend son bain, soliloque, se prépare et je connais déjà la chute genevoise. Je connais l’horrible victoire de l’ennui sur le désir ; du bruit de la chasse d’eau sur la passion mais je ne peux m’empêcher d’y croire encore. La fatigue m’emporte au cœur de la nuit. Je me réveille épuisée, rêveuse, amoureuse ».
Alors, le jour où le hasard que beaucoup qualifieraient d’heureux lui tombe dessus, elle fait tout pour l’enrayer, pour préserver son petit bonheur (qui n’exclut pas, comme l'annonce le titre, l’expression systématique des « envies »). Mais le ticket gagnant est une Fatalité, imparable et comparable au Fatum de la tragédie antique. Comment y échapper ? L’issue de cette tendre et douloureuse histoire est-elle la seule possible ? Au lecteur, à la lectrice, à tous ceux qui ressemblent peu ou prou à Jocelyne (donc à tout le monde) de se bâtir une réponse.
Jean-Pierre Longre
18:34 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, grégoire delacourt, jc lattès, le livre de poche, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
09/07/2013
Littérature poids léger
Paul Fournel, La liseuse, P.O.L., 2012, Folio, 2013
Le troubadour Arnaut Daniel, poète influent du XIIe siècle, est dit-on l’inventeur d’un genre à forme fixe qui, pour complexe qu’il soit, a connu et connaît encore le succès : la sextine. Les six mots qui forment les rimes tournent sur eux-mêmes, revenant selon une savante rotation hélicoïdale à la fin des six vers de chacune des six strophes. En oulipien virtuose et en fidèle disciple de Queneau (qui construisait ses romans selon de rigoureux schémas préétablis), Paul Fournel a composé La liseuse selon la forme de la sextine, et il a même la gentillesse de nous livrer ce secret de fabrication à la fin de son roman.
Car La liseuse est bien un roman, dont chaque ensemble de six chapitres s’assimile à une strophe, ce qui fait que les trente-six chapitres équivalent à trente-six vers aux rimes constantes et tournantes : « lue, crème, éditeur, faute, moi, soir ». Qui plus est, les vers-chapitres sont d’une longueur régulièrement déclinante, de 7500 à 2500 signes, figurant ainsi le déclin progressif de la vie du protagoniste.
Et ce roman en est bien un vrai, avec un personnage principal autour duquel se meuvent des personnages secondaires. Qui plus est, c’est un roman où il est question de romans, puisque Robert Dubois est un éditeur « à l’ancienne », qui regarde d’un œil malicieux s’agiter tout ce monde, et contemple de même sa propre vie, dont les innovations technologiques semblent vouloir bouleverser le cours. La « liseuse » en question, qu’on vient lui offrir, est une tablette électronique qui contient un nombre de livres tel qu’il ne pourra jamais en transporter dans son cartable. Il ne vire ni au vieux grincheux réfractaire ni à l’obsédé de l’écran, mais se prend au jeu, s’amuse à semer le désordre dans le monde éditorial en s’appuyant sur sa tablette et sur les stagiaires, ces êtres plus ou moins visibles sans lesquels la profession de l’édition ne pourrait pas subsister. S’observant, il en profite pour revenir sur sa vie de lecteur : « Je suis assis dans le canapé, ma tablette posée sur les genoux, je n’ai pas encore l’énergie d’appuyer pour la mettre en marche et faire jaillir le texte. Ce qui est dedans me menace. J’en veux à ce métier de m’avoir tant et tant empêché de lire l’essentiel, de lire des auteurs bâtis, des textes solidement fondés, au profit d’ébauches, de projets, de perspectives, de choses en devenir. Au profit de l’informe ». Un retour sur soi qui prépare le dénouement…
Récit à contrainte, roman-poème, La liseuse se consomme à différents niveaux : l’histoire d’un homme vieillissant, bon vivant, aux petits soins avec sa femme, sujet aux regrets ; un portrait ironique des milieux éditoriaux et de la littérature médiatique ; une description des changements radicaux qu’imposent les inventions modernes ; une réflexion sur les rapports entre le livre et le lecteur, etc. Quoi qu’il en soit, c’est bourré de références et d’allusions (à l’histoire de la littérature, depuis le manuscrit médiéval jusqu’à l’écriture électronique en passant par l’invention de l’imprimerie, et aussi à une quantité d’auteurs, aux collègues de l’Oulipo, à Raymond Queneau…), c’est savant, c’est livresque, c’est léger, c’est profond, c’est drôle, c’est enlevé… C’est du Paul Fournel.
Jean-Pierre Longre
www.folio-lesite.fr
11:22 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, poésie, sextine, francophone, paul fournel, oulipo, p.o.l., jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
25/06/2013
Révoltes et tribulations
Radu Aldulescu, L’amant de la veuve, traduit du roumain par Dominique Ilea, Éditions des Syrtes, 2013
Mite Cafanu et ses deux frères, Costel et Nicu, sont fils d’un dignitaire politique et d’une enseignante ; des jeunes gens privilégiés, donc, en quelque sorte, mais représentatifs de la génération qui a passé sa jeunesse dans les années 1970, à l’époque où, en Roumanie, il fallait se débrouiller avec (ou sans) le régime communiste : composer avec lui (Costel), s’exiler (Nicu), se révolter d’une manière ou d’une autre (Mite).
C’est surtout de celui-ci qu’il s’agit dans le foisonnant roman de Radu Aldulescu. Encore enfant, il s’éprend de la « Veuve à Colivaru », femme mûre lui permettant d’assouvir ses besoins d’amour et de protection, avant de devenir un mauvais sujet qui, loin des préoccupations carriéristes de son père, fuyant sa famille sans renier l’affection de sa mère et de ses frères, va errer de travail en oisiveté, de chantier en usine, de rencontre en séparation, d’amours diverses en solitude forcée, s’accommodant de la galère et de l’amitié de garçons aussi marginaux que lui – aussi fous, dira-t-on, de cette folie que peuvent produire les sociétés sans horizon, stériles et mortifères. « Il venait de se rendre compte qu’ils avaient été si peu nombreux, une minorité, une quantité négligeable, dont certains étaient parvenus à s’enfuir, mais les autres, que diable étaient-ils devenus ? Qui pendus à un croc de grue, qui égarés dans des fabriques, des prisons, des porcheries et des briqueteries… Oui, ils étaient pu nombreux, même si en figurant parmi eux tu les as trouvés innombrables. Ceux qui ne voyaient que leur intérêt et leurs affaires formaient le gros du peloton ».
Si, ici ou là, L’amant de la veuve dénonce avec virulence les méfaits d’un régime étouffant et les déchéances individuelles qu’il entraîne, la force du roman réside surtout dans la vivace complexité des portraits humains et la vigueur fascinante du style, qui mènent bien au-delà de la simple critique sociopolitique. Les descriptions passent du réalisme concret à l’envolée lyrico-épique, les monologues et dialogues tournent à la virtuosité dans le maniement des différents registres, notamment de la langue verte, les scènes collectives se métamorphosent en bains de foules tragico-burlesques. Entre rires et pleurs, entre cruauté et sensibilité, entre amour et haine, entre enfer et paradis, ainsi va l’écriture de Radu Aldulescu, qui n’a pas son pareil pour explorer les mouvements humains à travers quelques figures pathétiques et pittoresques.
Jean-Pierre Longre
11:03 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, roumanie, radu aldulescu, dominique ilea, éditions des syrtes, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
24/06/2013
À la recherche du temps disloqué
Marien Defalvard, Du temps qu’on existait, Grasset, 2011, Le Livre de Poche, 2013
360 pages d’errances dans le temps (presque 50 ans), dans l’espace (des milliers de kilomètres), dans l’imaginaire, dans le monde et à l’écart du monde ; une vie entière enfermée à l’intérieur d’un enterrement. 360 pages emplies d’« aspérités profondes et distordues », de couleurs et de formes, de va-et-vient entre deux villes, entre deux paysages, entre deux maisons, entre deux dates, entre deux rêves…
Ces pages évoquent, plus qu’elles ne racontent, une vie de dandy postromantique avec ses rencontres, sa solitude, ses livres, ses routes entrecroisées, ses dates et ses lieux, repères auxquels se raccroche une vie entière de rêverie, d’écriture et de peinture (« Je devenais un peintre, et une envie soudaine commençait alors à grimper en moi, puissante ; il me fallait, tout de suite, un chevalet, une blouse, un pinceau, car devant cette scène forestière, j’échangeais mon âme contre celle d’un artiste, et j’avais l’impression qu’en moi bouillait un talent fou »), de recherche à la fois détachée et présomptueuse de soi et du temps (« J’aimerais atteindre, quand trop d’églises en perspectives trompeuses, trop de raccourcis aux noms oubliés, trop d’immeubles noirs, lépreux, sous ciels bleus, maintenant anéantis m’auront abandonné, atteindre, comme une clairière, le jour du temps démoli. Le grand jour du temps démoli »).
Tout s’enchaîne sous nos yeux parfois ébahis par l’audace d’une écriture foisonnante et baroque qui, à la limite du bancal, se joue des normes, n’hésite pas à faire plier les mots sous le jeu des sonorités (« Paul était d’une hétérosexualité sans vergogne, sans verte guigne, ni repos ; droite, roide, stoïque, aimable. Rossé pensant ») et des formes (« Lyon. Un nom plein, qui adhère à la bouche, consistant, presque gras. Le L coulant du paysage, le L liquide des eaux, le L lit du fleuve et de la rivière. Le Y, aristocratique, petit doigt en l’air, le Y assez crâneur et le Y affecté, rare. Le Y confluent. Le ON plein, ample en bouche, le ON ascensionnel, le ON fort. Le tout pour un nom très court mais très expressif, sonore, comme la ville, concentrée et étirée à la fois ; ville diérèse, synérèse, chaude et froide, dorée, déshéritée »).
L’auteur, nous dit-on, a 19 ans. Peu importe. Du temps qu’on existait est un livre définitif, une quête où tout commence et où tout finit. Tout commence avec « Il y a la vie », tout finit avec « Moi ou la fin de tout ». Entre les deux, le monde défile en désordre, le temps s’en va, s’emmêle, s’enchaîne, se déchaîne, et les mots cherchent (y arrivent-ils ?) à donner une cohérence à tout cela : « Je ne savais plus ce que j’étais ; j’étais le temps ; tout était rentré dans l’ordre, le blanc ».
Jean-Pierre Longre
17:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, marien defalvard, grasset, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
12/06/2013
Noces de sang
Romain Verger, Fissions, Le Vampire Actif, 2013
« Je passe ici le plus clair de mon temps à écrire. Je n’ai que ça, d’ailleurs, le temps. Et le terrible ennui. Je l’écosse. Je le décompte en cris, cachets et convulsions. Je l’égrène en mots ». Le narrateur, enfermé dans son asile et dans son passé, « assure [sa] survie » en racontant à sa manière, en dévoilements successifs et suggérés, sa rencontre et son mariage avec Noëline, suspendant dès le début l’angoissante question : « Qu’ont-ils fait de nous, Noëline, qu’ont-ils fait de toi ? ». Car le mariage en question s’est mué en terrifiante cérémonie.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman à la fois palpitant (comme on dit d’un cœur qui bat sans mesure), violent, fantastique, satirique, tragique… La tragédie, justement, au sens étymologique du terme (le chant du bouc), est au centre du récit, avec les cris de la mariée, le sacrifice sanguinolent du bouc destiné à la broche, d’autres cris encore obsédants jusqu’au meurtre, des conversations familiales théâtralisées, l’image envahissante de la bouche déformée et du masque facial cabossé, la folie générale et particulière, le tout sur fond de montagnes désertes et de grande bâtisse isolée… Beaucoup à dire, beaucoup à analyser…
De ce foisonnement, chacun garde, comme à l’audition d’un morceau de musique, ce que sa forme et son état d’esprit lui enjoignent de garder. La dominante du livre de Romain Verger, c’est son caractère absolument romanesque, fruit d’un travail sans concessions sur une matière à la fois opaque et malléable. La structure narrative élaborée, le style aux allures baroques en font un ensemble littéraire plein, fait d’un mélange de complexité et de simplicité, de préciosité et de brutalité. Phrases frappantes, formules délicates, motifs martelés, mots rares rythment une prose dont on a du mal à se détacher, rivés à elle comme le narrateur à son récit.
Jean-Pierre Longre
Samedi 15 juin à 18h30, librairie Point d'Encrage, 73 rue Marietton, 69009 Lyon, rencontre-lecture avec Romain Verger autour de son roman Fissions, et avec Anne-Sylvie Homassel autour du dernier numéro de la revue Le Visage Vert. En présence des éditeurs du Vampire Actif.
10:10 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, romain verger, le vampire actif, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
11/05/2013
Derrière les portes du pénitencier
Matéi Visniec, Monsieur K. libéré, traduit du roumain par Faustine Vega, éditions Non Lieu, 2013
Comme celui du Joseph K… de Kafka, le roman du Kosef J. de Visniec commence par un manquement au rituel du petit déjeuner, qu’a en quelque sorte entraîné le dévoilement du sort subi par les deux personnages : « On avait sûrement calomnié Joseph K…, car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. » (Kafka) ; « Un beau matin, Kosef J. fut libéré. […] Au début, Kosef J. fut profondément stupéfait, légèrement offensé même. » (Visniec). Sans poursuivre le parallèle, qui irait de soi mais qui ne se prête pas au systématisme, on dira que les deux personnages – l’accusé qui conserve jusqu’à un certain point sa liberté, et le libéré qui reste jusqu’à un certain point prisonnier – vont pénétrer dans le labyrinthe de l’absurde, être confrontés à un monde dont ils ne saisissent pas la cohérence, si jamais il en a une, et sentir leur profonde solitude et leur profond désarroi.
C’est bien là le paradoxe : Kosef J. est libéré, mais reste englué « dans l’incapacité d’agir », de sortir de sa condition de prisonnier, de passer les portes. Si d’ailleurs physiquement il y parvient peu ou prou (mais à partir d’où et de quand est-on libre ?), c’est le sentiment d’être un « déserteur » qui le mine, c’est la culpabilité qui le ronge. Et les êtres étranges qu’il côtoie, les dédales souterrains qu’il entrevoit, rien ni personne n’apporte aux questions qu’il se pose des réponses satisfaisantes ou apaisantes. L’univers le plus rassurant ne serait-il pas celui du pénitencier, où la captivité est compensée par la certitude d’une vie immuablement organisée ?
Bien sûr, la fable peut être interprétée comme celle de la libération des pays totalitaires, plus particulièrement de la Roumanie, plus particulièrement encore de ceux qui, comme l’auteur l’a fait en 1987, ont fui le joug de la dictature, et pour qui l’adaptation à un monde différent, énigmatique, comportant aussi ses duretés, voire son hostilité, fut loin d’être aisée. Mais c’est aussi, plus largement et plus profondément, une illustration de ce que l’homme, aspirant à la fois à la liberté et à la servitude, présente de fondamentalement contradictoire. « Ça va être dur avec eux, ils n’accepteront pas aussi facilement la liberté parce qu’elle leur sera incompréhensible ». Fascinant roman que Monsieur K. libéré – déroutant, implacable, et drôlement lucide en même temps.
Jean-Pierre Longre
14:21 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, roumanie, matéi visniec, faustine vega, éditions non lieu, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
03/05/2013
« Comment emporter la musique avec soi ? »
Alain Gerber, Une année sabbatique, Éditions de Fallois, 2013
Sunny Matthews est l’un des meilleurs saxophonistes de sa génération, peut-être le meilleur après leur illustre prédécesseur à tous, celui qui hante les esprits, les lieux et le récit, et que l’on nomme « Le Bleu ». Sunny, donc, est l’un des meilleurs, mais sans doute celui qui s’aime le moins, qui croit le moins en lui-même et à la sincérité de sa musique, fuyant les approbations et les « compliments immérités ».
C’est pourquoi il choisit le recours radical : renoncer. Renoncer à la supercherie, à la musique et à la « dope » pour aller se désintoxiquer du côté de Lexington et s’en remettre, comme d’autres jazzmen de son acabit, aux bons soins du docteur Jim Phillips. Il ne s’en sortira pas si mal que ça, découvrant malgré lui que, par certains côtés, la vie peut valoir la peine d’être vécue, à condition d’y mettre de la vigueur. La vigueur de celui qu’une femme dévoile comme un musicien « sculpteur », la vigueur de celui qui décide de s’adonner sans réserves à la boxe, la vigueur de celui qui prend sous son aile le jeune Scott Lloyd, trompettiste dont le génie ne demande qu’à s’épanouir et qui va, dans un filial mouvement de retour, faire redécouvrir la musique à Sunny.
Bref, tout cela ne s’annonce pas mal, et cette « année sabbatique » va donner ses fruits, quand arrive le drame et ce que l’on pourrait prendre pour un écroulement. Retour à la case départ, aux mensonges, aux errances, à la musique dopée par la drogue ? Apparemment. Mais il y a la mémoire de Scotty et de ses chorus, et il y a, peut-être, ce à quoi Sunny rêvait parfois sans y croire : l’amour.
Et bien sûr il y a la prose d’Alain Gerber, qui n’a pas son pareil pour décrire et raconter la musique, cette musique qui, sans cacher les paradoxes, et même en s’appuyant sur eux, dit à chacun sa vérité, abolit les distances que, sans s’en apercevoir, on entretient avec soi-même. « Sunny pense à travers la musique. Il pense à tout, sauf à la musique qu’il est en train de jouer. La substance de cette musique est sa substance à lui. C’est une sensation qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant. […] Ou bien le musicien ne fait qu’un avec sa musique, ou bien ils se tiennent à distance l’un de l’autre, comme deux hommes se tiennent mutuellement en respect ». À lire Une année sabbatique, il semble bien que cela vaut aussi pour l’écriture.
Jean-Pierre Longre
Éditions de Fallois
01 42 66 91 95
10:01 Publié dans Littérature et musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, jazz, francophone, alain gerber, Éditions de fallois, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
Dans l’intimité du Cantor
Jean Miniac, Et ta main fermera mes yeux… Bach, journal intime, Fondencre, 2013
Le rayonnement de Jean-Sébastien Bach est tel que, souvent, on voudrait percer les secrets de son génie. Vœu irréalisable, bien sûr. Nous sommes voués à écouter (ou à jouer) sa musique, à nous laisser prendre par elle, tout en ayant conscience que jamais nous ne pourrons en mesurer la profondeur.
Percer les secrets du génie, non. L’imaginer dans ses réflexions, ses méditations, ses souvenirs, oui. Pour cela, il fallait un poète qui soit aussi un musicien (ou l’inverse). Jean Miniac, organiste et auteur de plusieurs recueils poétiques, réussit à plonger le lecteur dans l’intimité du Cantor – sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la vérité absolue, bien heureusement.
Et ta main fermera mes yeux… est donc le « journal intime » que Bach aurait pu écrire durant les derniers mois de sa vie. Il aurait pu tenter d’expliquer, par exemple, « pourquoi [il est] devenu musicien », se rappelant un air de son enfance qui le poursuit toujours et avouant sa « manie de la résolution » qui lui fait détester l’inachèvement. Il aurait pu écrire des pages sur le jeu de l’organiste, sur le contrepoint et les voix « mises en dialogue », sur l’univers clos du choral, sur la composition de la fugue, sur les fondements sacrés de sa musique… Il aurait pu évoquer avec pudeur et émotion la mort de Maria Barbara, sa première femme, ou la rencontre de la seconde, Anna Magdalena (en n’hésitant pas, pour l’occasion, à se décrire lui-même sur le mode burlesque).
Jean Miniac tient en quelque sorte la plume du compositeur, en connaisseur et en écrivain. La poésie et la musique fondent ces pages, comme elles fondent l’existence de Jean-Sébastien Bach. Qu’on en juge tout simplement par ces quelques lignes : « J’aime l’eau lustrale qui baigne les accords épanchés du fond du cœur. J’aime leur intense vibration parcourant les cordes qui relient le cœur à la structure même du clavier – et presque nonchalamment – déjà entaché de cette même vibration (les pleurs aussi la ravivent) ; j’aime tout ce qui nous fait bruire, sentir, résonner, palpiter, ondoyer, j’aime les pleurs de l’eau (ou ses murmures), la caresse du vent (ou sa colère), la fureur de l’océan (ou son apaisement) – tous ces excellents maîtres qu’enfant déjà j’aimais appeler : « Mes instituteurs sauvages ». Je leur dois la vie, comme à Dieu même ; tout le reste n’est que broutilles et poussière, acharnement de niais, conquête du vide ».
Jean-Pierre Longre
09:59 Publié dans Littérature et musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, journal, musique, francophone, jean-sébastien bach, jean miniac, fondencre, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
09/04/2013
Silence et da capo
Gaëlle Josse, Nos vies désaccordées, Autrement / Littérature, 2012, J'ai Lu, 2013
« Sophie était donc chez les dingues, dans un lieu dont j’ignorais jusqu’à l’existence, et c’était là-bas que je devais aller la chercher ». François Vallier, pianiste de renom, a connu Sophie, l’amour de sa vie, chez Zev, vieux luthier autrefois échappé du ghetto d’Odessa. Elle est peintre, belle, solitaire, fragile, passionnée; lui est embarqué un peu sans le vouloir, mais sans déplaisir, dans le tourbillon des tournées internationales et des applaudissements. Lucide sur lui-même et sur les autres, mais pas suffisamment pour se rendre compte du mal qu’il fait à Sophie en l’abandonnant à un moment tragique pour honorer un engagement au Japon. Il ne retrouvera sa trace que bien plus tard, peut-être trop tard.
Délaissant les succès clinquants et la belle Cristina et ses bijoux, au grand dam de son agent, il quitte tout pour reprendre un contact difficile et aléatoire avec Sophie, son mutisme, son enfermement obstiné, et pour découvrir qu’elle est doublement victime, de lui, François, mais aussi d’une famille sans scrupules.
Cela, c’est l’histoire, une suite d’événements qui composent un beau roman d’amour et de peine, sensible et prenant. Seulement un de plus, s’il n’y avait l’écriture, la tonalité – ou plutôt les tonalités, épousant les contours de la narration, comme dans une symphonie. Ce peut être allègre (avec des touches de savoureuse satire sociale), mélancolique, grave, c’est toujours en harmonie avec le contexte… Et chaque chapitre se termine par un élargissement évocateur d’autres récits, mythiques ou historiques : Orphée cherchant Eurydice aux Enfers, Clara Schuman perpétuant la musique de son mari qui a perdu la raison…
Les références rattachent Nos vies désaccordées aux drames qui parsèment l’histoire et la légende de l’humanité, liant intimement l’amour et la musique. Celle-ci est, bien sûr, le fil conducteur du roman, qui n’oublie pas non plus la peinture et, disons, l’art en général. Création esthétique et délicatesse des sentiments se combinent en subtiles résonances, comme dans le premier roman de Gaëlle Josse, Les heures silencieuses.
Jean-Pierre Longre
19:04 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, musique, francophone, gaëlle josse, autrement., jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
08/04/2013
Mouvantes architectures
Mario Capasso, L’immeuble. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, La dernière goutte, 2012
Voilà un immeuble composé, apparemment comme les autres, d’escaliers, de couloirs, de bureaux, de toilettes, un immeuble sur lequel règnent une direction (Super), une trésorerie, où se dénouent et se dénouent à l’envi des histoires d’amitié, d’amour, voire de sexe, mais aussi d’inimitié, de rivalité, voire de meurtre.
Comme les autres ? L’auteur a vite fait de déstabiliser le lecteur en montrant d’emblée, et de plus en plus cruellement, combien l’immeuble est lui-même instable et, disons, plus meuble qu’immeuble… Tout y bouge, tout s’y bouscule, tout y devient être vivant aux réactions imprévisibles. Et si l’on s’y perd, on peut toujours faire appel au « Bureau central des informations impétueuses », ou accrocher son regard aux pancartes du type « On rase gratis, se présenter à la Trésorerie à toute heure tant qu’il n’est pas trop tard ». Cela n’empêche pas les couloirs de changer de dimensions selon les besoins, ou la « zone d’influence » du narrateur de le suivre partout où il va…
Comme les autres ? Oui, sans doute, si l’on considère que la vie menée par les occupants de ce bâtiment fantasmé est une déformation systématique, poussée à la saturation, à l’excès et à l’absurde, de celle que chacun d’entre nous mène quotidiennement. Il y a dans cet « immeuble » du Courteline, du Marcel Aymé, du Kafka, du Beckett… Ce pourrait être désespérant ; ça ne l’est pas complètement, parce que c’est aussi drôle ; et, comme les paliers des escaliers, on trouve dans le foisonnement descriptif du roman, parfois, « de vastes plages de repos ». Désespérer, rire, méditer : Mario Capasso nous donne généreusement toutes les possibilités.
Jean-Pierre Longre
18:09 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : roman, espagnol, argentine, mario capasso, isabelle gugnon, la dernière goutte, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |
27/03/2013
« Mon vieux, je t’emmène faire la révolution »
Marc Villemain, Ils marchent le regard fier, Les éditions du Sonneur, 2013
Une manifestation qui tourne mal, on a déjà vu ça dans le passé, on le verra encore dans l’avenir. Il suffit d’une maladresse, d’un geste de trop, d’une provocation idiote, et on bascule dans la violence incontrôlée. C’est en quelque sorte ce que raconte le dernier livre de Marc Villemain.
Si ce n’était que cela, l’intérêt en serait limité. Mais justement, c’est bien plus que la relation d’un simple fait divers. D’abord, tout en débusquant quelques repères familiers, à la ville comme à la campagne, on s’immerge dans une époque incertaine, dans une sorte d’avenir brouillé mais tout compte fait prévisible, pas très lointain du nôtre, pour ainsi dire dans un monde à l’envers, où ce sont les jeunes qui sont au pouvoir, qui imposent leur loi : « À l’époque nos gouvernants avaient quoi, trente ans, quarante pour les plus aguerris. Des qui croyaient connaître la vie parce qu’ils avaient été à l’école. Des zigotos de fils à papa, teigneux et morveux du même tonneau. Mais qui ne se mouchaient pas du coude ». Alors Donatien, l’ami de toujours, celui qui a épousé la belle, fière, discrète et tendre Marie, vient trouver le narrateur et le convainc, lors d’une soirée bien arrosée de prune, de venir avec lui et quelques autres « faire la révolution », de manifester contre cette jeunesse toute puissante qui les opprime (et au nombre de laquelle on compte, soi dit en passant, le propre fils de Marie et Donatien, Julien).
À partir de là s’enchaînent les événements. On se retrouve à la capitale, on prépare soit fiévreusement soit tranquillement, dans la colère et dans la joie, la grande journée de la vieillesse en révolte. Celle-ci va tourner au face à face mal maîtrisé, et à la tragédie. On n’en dira pas plus, sinon que ce court roman nous plonge à la fois dans la tension des péripéties et dans le plaisir de savourer une prose collant à la parole rurale, goûteuse, touchante et rugueuse de personnages campés par l’auteur avec une affection contagieuse.
Jean-Pierre Longre
09:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, francophone, marc villemain, les éditions du sonneur, jean-pierre longre | Facebook | |
Imprimer |