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10/11/2013

La Roumanie à Lyon

histoire,cinéma,littérature,art populaire,musique,roumanieDu 21 au 29 novembre 2013, l’association Rhône Roumanie fête ses vingt ans. Manifestations culturelles à volonté, à Lyon et Villeurbanne :


 

Conférence : Repères d’histoire sur les rives roumaines du Danube, par André Paléologue.

Cinéma : Au diable Staline, vive les mariés !, de Horatiu Malaele. Séance suivie d’une discussion.

Ateliers d’arts populaires (œufs peints, peinture sur bois et sur verre…).

Rencontre littéraire avec Matéi Visniec, dramaturge, romancier, poète.

Concert de musique de chambre roumaine (flûtes, piano, alto).

Cocktail

Programme complet et précisions ici

http://rhone.roumanie.free.fr

28/10/2013

Mots en fuite

Poésie, récit, francophone, Jean-Baptiste Monat, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongreJean-Baptiste Monat, Cavales, éditions hochroth Paris, 2013

Écrire un roman ? L’idée, l’envie, voire le besoin en ont effleuré l’esprit de « l’homme sans réseaux ». Il y a résisté, mû cependant par l’irrépressible geste narratif. Alors, il a sauvé quelques morceaux de son blog personnel, il les a « repeints, ajustés, affûtés », et cela donne un « récit incertain », en trente-neuf chapitres aux fortes résonances poétiques.

« Marié de force à la réalité absconse », le narrateur, sans pouvoir en divorcer, compose avec elle, tente de « reprendre élan » en chevauchant les mots en fuite. Des mots violents parfois, de mort et de souffrance, des mots ailés aussi, qui tiennent à distance, qui survolent le monde et les êtres étranges et familiers qui le peuplent. Surtout, des mots finement choisis et agencés, qui tantôt saisissent sur le vif le réel quotidien et ses contraintes, tantôt lancent des images étonnantes et infinies, celles par exemple de « cet échassier devant des cruches vides » ou de ce « vol d’étudiantes qui piquent au sud »… On se dit alors, comme lui, que tout serait possible, que ce soit avec l’indifférence de « l’ennui liquide » ou avec « une force suspendue en moi sans limite », entre aboulie instinctive et volonté créatrice.

Non, Cavales n’est pas un roman. C’est une multitude d’ébauches romanesques, d’esquisses narratives, dont la densité fait résonner toutes sortes d’harmoniques et dont les lignes mélodiques libèrent chez chacun la « surface vierge du passage ». Tout se déroule « en musique, tristement, dans l’errance de l’espèce », l’essentiel étant de « maintenir en équilibre la colonne de ciel branlante posée sur notre tête ». Lourde responsabilité. 

Jean-Pierre Longre

www.paris.hochroth.eu

http://lhommesansreseaux.hautetfort.com

27/10/2013

Art roumain à Lyon

exposition, peinture, photographie, conférences, Roumanie, LyonTrès belle exposition, à voir jusqu’au 12 novembre !

Présentation : Le Consulat général de Roumanie à Lyon vous invite à un voyage à travers le temps avec l’exposition « Roumanie entre tradition et modernité », pour vous faire découvrir l’art et l'esprit roumain, mais surtout ce qui fait sa spécificité, son authenticité. L'objectif de ce projet est d'engager le dialogue avec le public lyonnais pour inciter le plus grand nombre à penser la Roumanie à travers l’art: à travers des photographies pour parler de la Roumanie populaire et urbaine dans son quotidien, à 

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travers des peintures qui s’inscrivent pour la plupart dans le style figuratif libre et qui établissent la transition entre le populaire et la plastique moderne, et à travers des objets d’art populaire roumain pour exprimer ces métiers et ces coutumes ancestrales qui donnent autant de cachet à chaque culture. L’articulation entre tradition et modernité, entre la Roumanie rurale avec ses paysages sauvages et ses coutumes et l’urbanité avec l’élan industriel qu’apporte, depuis la chute du régime communiste, l’ouverture vers le monde, sera également un axe de recherche qui permettra de montrer une certaine métamorphose de la Roumanie et la culture roumaine.

exposition, peinture, photographie, conférences, Roumanie, Lyon

L’exposition comporte trois univers mettant en scène la perspective comparative entre la tradition de l'art populaire et la modernité de styles plastiques : les objets de la collection du Musée du Village Roumain ; une exposition-reportage de photographie autour du village et l’esprit populaire roumain, des métiers traditionnels et des coutumes ancestrales roumaines, avec les travaux d’Andrei Baciu et les photographies de Sorin Onisor ; la peinture, entre la thématique traditionnelle et la plastique moderne, avec trois peintres : Aurel Gheorghiu-Cogeleac, qui nous embarque dans son univers de typologies et de mythologies populaires posées sur toile, 

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assaisonnées d’un humour hors du commun ; Laurentiu Dilisca, artiste contemporain très connu des amateurs d’art singulier en France, en Europe et aux Etats Unis, qui nous offre une vision de l’amour aux accents de vitrail ; Mimi Revencu, artiste autodidacte, dont les couleurs puissantes, les motifs géométriques répétitifs sont inspirés par le style décoratif populaire.


Tous les détails sur www.exporoumanielyon.org

16/10/2013

Présences poétiques

John Taylor, Le fontaine invisible, traduit de l’anglais (É.-U.) par Françoise Daviet, Éditions Tarabuste, 2013.

Frédérick Houdaer, Fire notice, Le Pont du Change, 2013.

Voilà deux recueils dont les origines et les horizons diffèrent sensiblement, et dont les lectures parallèles imposent, pourtant, de fulgurantes intersections. Ne serait-ce que par la présence au monde dont les textes portent témoignage.

Poésie, anglophone, francophone, John Taylor, Frédérick Houdaer, Françoise Daviet, éditions Tarabuste, Le Pont du change, Jean-Pierre LongreDans La fontaine invisible, John Taylor, écrivain américain qui vit en France depuis de nombreuses années, observe et décrit, écoute et raconte, comme Jean le visionnaire à Patmos, en multipliant les points de vue et les options esthétiques. Cela donne des instantanés narratifs, des confidences recueillies sur l’île de Samos, des évocations de paysages (parfois apocalyptiques), des poèmes aux résonances mystérieuses, des interrogations en prose, en versets, en vers disloqués… En quête du réel, on n’est jamais sûr de rien, et il faudrait « avoir foi dans les fontaines invisibles », même si les mémoires ne sont que « des tessons / des éclats de pierre / des échardes / dans la glaise ». Il faut se le dire : la recherche du réel ne peut que passer par la poésie.

Poésie, anglophone, francophone, John Taylor, Frédérick Houdaer, Françoise Daviet, éditions Tarabuste, Le Pont du change, Jean-Pierre LongreAvec Fire notice, nonobstant le titre, on a affaire à un auteur français (lyonnais…), qui n’hésite pas à se colleter avec le monde, avec la vie quotidienne, ses violences, ses injustices, et à tenter de voir à travers le prisme de l’écriture poétique ce que cache tout cela, et à le traduire en brefs constats rythmés, sur tous les tons, en mineur ou en majeur. Quitte à dire, par exemple, que « les astrologues se sont trompés », car « la fin du monde / a bel et bien eu lieu / une fois / deux fois / dix fois / on a fini par ne plus y prêter attention » ; et à écrire « au nom » de ceux qui ne le font pas parce qu’ils restent spectateurs impuissants et que – répétons-le sans vergogne – la recherche du réel ne peut que passer par la poésie.

Jean-Pierre Longre

www.laboutiquedetarabuste.com

http://lepontduchange.hautetfort.com

12/10/2013

Portraits équestres

Essai, portraits, francophone, Jérôme Garcin, Folio, Gallimard., Jean-Pierre LongreJérôme Garcin, Galops, Perspectives cavalières, II, Folio / Gallimard, 2013

On connaît la passion que Jérôme Garcin voue aux chevaux. Et comme la littérature est aussi son fort, cela donne de beaux ouvrages équestres que nous lisons soit avec le regard naïf du néophyte, soit avec l’admiration complice du connaisseur, et toujours, selon les circonstances, aux rythmes des « trois allures ».

Dans Galops, l’auteur continue à dessiner avec brio et sensibilité ses « perspectives cavalières ». Les souvenirs personnels forment l’antichambre d’une galerie de portraits dont, évidemment, le cheval est le protagoniste. Portraits de comédiennes (dont celui, intime et tendre, d’Anne-Marie) et de comédiens (dominés par la silhouette rieuse et raffinée de Jean Rochefort), puis d’écrivains (Paul Morand et Flaubert en première ligne), d’artistes aux yeux perçants, d’un présentateur de télévision érudit, et bien sûr celui, en plusieurs épisodes, de Bartabas, « l’homme cheval », le « Centaure » dont les spectacles exigeants, piaffants, baroques et toujours renouvelés sont autant d’hymnes à l’animal royal. Pour finir, quelques considérations sur la féminisation du monde équestre (dont, visiblement, l’écrivain cavalier ne se plaint pas) et sur les engagements politiques divers du cheval (eh oui!), avant le portrait le plus émouvant, celui d’« Eaubac, le roi nonchalant », vieux compagnon à qui l’auteur rend le plus souvent possible visite « dans son petit royaume de verdure ».

Ces évocations, ces méditations, ces réflexions, ces récits, ces descriptions doivent certes beaucoup aux personnages animaux et humains qui les peuplent, mais beaucoup aussi à l’art du portraitiste, qui ne recule ni devant les confidences personnelles, ni devant les images fulgurantes, ni devant les jeux verbaux (à commencer par le néologisme « hippothèque » ou par l’homonymie de « selles »…). Une prose séduisante qui, sans les percer, laisse entrevoir les mystères d’un animal libre et fascinant.

Jean-Pierre Longre

 

www.folio-lesite.fr   

17/09/2013

« De l’autre côté du langage »

Poésie, anglophone, W. S. Graham, Anne-Sylvie Homassel, Blandine Longre, Michael Snow, Paul Stubbs, Black Herald Press, Jean-Pierre LongreW. S. Graham, Les Dialogues obscurs / The Dark Dialogues, poèmes choisis traduits de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre. Introduction de Michael Snow, postface de Paul Stubbs. Black Herald Press, 2013.

William Sydney Graham (1918-1986) est considéré comme l’un des grands poètes britanniques du XXe siècle, mais n’avait jusqu’à présent jamais été publié en français (hormis quelques textes dans des revues). Les éditions Black Herald Press font donc œuvre salutaire avec ce volume bilingue de poèmes (bien) choisis. Selon Paul Stubbs, d’ailleurs, si cette publication est d’abord destinée à faire connaître cette œuvre aux lecteurs français, elle doit aussi permettre au poète « de se libérer de certaines comparaisons littéraires des plus superflues »… Propos quelque peu polémique mais pertinent, qui insiste sur le fait que la traduction est une mutation, une réadaptation de la poésie dans une langue différente, qui lui permet de sortir de son « insularité ». C’est en cela, aussi, que la confrontation des deux versions (anglaise et française) est bien venue.

L’ouverture et l’élargissement du travail poétique sont d’ailleurs revendiqués par Graham lui-même, dans ses « Notes sur une poésie de la libération » ici reproduites. Pour lui, « le poème est plus que l’intention du poète ». « Pour chaque individu il prend une vigueur nouvelle. C’est le lecteur qui le ramène à la vie et il participe à la transformation du lecteur ».

Fort de ces considérations, et de la présentation faite par Michael Snow (ami du poète, décédé trop tôt pour voir cette parution), le lecteur peut pénétrer dans le monde de W. S. Graham, se glisser peut-être « entre moi et cet environnement qui m’envahit de toute part », et composer avec l’apparente obscurité (que le titre du recueil ne dément pas) de certains textes, qui conduisent « de l’autre côté / Du langage ». Il s’agit d’être à l’écoute (« Je laisse ceci à ton oreille pour quand tu t’éveilleras »), de savoir être « réceptif » :

                            « Ces fragments que j’envoie voyager

                            Les reçois-tu ? Hélas,

                            Je ne le sais pas, ne sais pas davantage

                            Si l’on m’entend ici. ».

Alors, comme l’espère le poète, le lecteur « ramène » le sens des mots « à la vie » :

                                      « Imagine une forêt

                                      Une vraie forêt

                            Tu y marches et elle soupire

                            Autour de toi là où tu vas dans une profonde

                            Ballade à la frontière d’un temps

                            Où il te semble avoir déjà marché. ».

Laissons déambuler le poète, et tentons de marcher sur ses traces, chacun à son rythme, chacun à son pas.

Jean-Pierre Longre

 

http://blackheraldpress.wordpress.com  

14/09/2013

La souffrance et l’espoir

Autobiographie, poésie, francophone, Judith Martin, éditions La Taillanderie / Léandre, Jean-Pierre LongreJudith Martin, Chauve, La Taillanderie / Léandre, 2013

Judith Martin, originaire de Cluj, en Roumanie, a publié aux éditions Noir sur Blanc deux livres dont l’élaboration littéraire n’occulte pas la sensibilité (au contraire), et dont les protagonistes sont le père (Pli urgent, 2001) et la mère (Elle va parler, 2005). Avec Chauve, que son mari a mis tout son soin et toute son énergie à faire éditer, c’est le « Je » qui est au centre du récit, un « Je » dont l’espérance, qui donne sa « violence » aux dernières lignes (et au dernier chapitre, intitulé « L’Espoir »), n’a pu enrayer la force destructrice du cancer.

Le titre se réfère clairement à la chute des cheveux, symbole central de la maladie, de la souffrance et de la perte de soi : « Je devrais me dire que les cheveux ne sont qu’une parure extérieure à mon être. Non ! cela fait partie de moi-même. Leur perte constitue une blessure narcissique ! ». Ainsi, plusieurs épisodes tournent autour de cette préoccupation lancinante : la coiffure, la chevelure, la perruque, le chapeau – comme s’il y allait de la santé perdue ou retrouvée.

La santé, la douleur, le cancer… On aurait pu s’attendre à un récit morbide, mortifère, désespérant. Il n’en est rien. Comme le dit René Martin dans la préface, l’écriture permet à l’auteure de se prémunir, de « tenir [la maladie] à distance », de s’éloigner des « turpitudes du traitement et de l’angoisse du mal ». Il y a le travail narratif et descriptif, l’émotion des souvenirs, de l’affection, de l’amitié, de l’amour, il y a l’humour même, qui traverse et écorne sans vergogne la souffrance morale et physique, et la poésie : celle qui résulte du choix des mots, des phrases, celle qui émane des images évoquées, celle qui emplit la mémoire de la narratrice et les pages du livre : les comptines de l’enfance en Transylvanie, les vers d’Ana Blandiana, de Mihai Eminescu ou d’Attila József, ceux de Judith Martin elle-même, dont le fameux « Racines », qui évoque sa triple origine (roumaine, hongroise, juive) et sa foi en l’Europe – et qui clôt avec bonheur ce beau livre émouvant et courageux.

Jean-Pierre Longre

 

www.la-taillanderie.com

10/09/2013

Un très honorable délateur

Roman, francophone, Romain Slocombe, NIL, Pocket, Le Masque, Jean-Pierre LongreRomain Slocombe, Monsieur le Commandant, NIL, 2011, Pocket, 2013

Paul-Jean Husson, archétype de l’homme de lettres conscient de son talent, de son entregent et de sa notoriété, respectable académicien et notable respecté dans la sous-préfecture normande où il vit, est aussi le modèle du collaborateur, pétainiste de la première heure, admirateur de l’ordre nazi, antisémite acharné, xénophobe virulent, partisan de la fermeture des frontières, n’hésitant pas à dénoncer « l’immense flot de la crasse napolitaine, de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves, de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée » (ce n’est qu’un exemple).

L’excès de ces convictions provoque son drame personnel et familial : un fils qui va rallier la France Libre à Londres, une belle-fille d’origine allemande, dont une enquête secrète révèle qu’elle est juive (et que ses petits-enfants, donc, sont juifs aussi…), et dont il ne peut s’empêcher, malgré tout, de tomber passionnément amoureux. Le drame tourne au cauchemar – sans entamer pour autant son antisémitisme viscéral et son pro-nazisme exacerbé. Comment résoudre le dilemme ? Comment sortir de la nasse ? Tout bien pesé, en écrivant, dans le style impeccablement académique que lui prête l’auteur, une longue missive au « Sturmbannführer » de la ville – en trahissant, d’une manière aussi odieuse qu’hypocrite, ses propres sentiments, et en sacrifiant sa famille, ceux qu’il est censé aimer.

Roman, francophone, Romain Slocombe, NIL, Pocket, Le Masque, Jean-Pierre LongreD’aucuns ont vu dans le livre de Romain Slocombe un appel à la compréhension, voire à la bienveillance pour quelqu’un qui s’est rangé du côté des bourreaux. À y regarder de près, il n’en est rien. Les moments d’épanchement et d’apparente sociabilité ne font que mettre en valeur la foncière nocivité du personnage. Sous des dehors sensibles, c’est la brute qui se cache à peine, et qui ne sommeille pas. Derrière l’élégance du style, implosent l’insulte et l’injure. Et soixante-dix ans après ces événements, à l’heure où le fascisme se loge derrière des façades blanchies, où il se targue de compter parmi ses adeptes des notables bien mis et des jeunes gens bon genre – sans pour autant pouvoir passer sous silence sa violence fondamentale et sa haine viscérale de l’étranger –, il est utile de rappeler (qui plus est, comme ici, sous la forme d’un roman aussi complexe que terrifiant), que les pires horreurs, cautionnées par la peur sociale et économique, sont parfois perpétrées par des hommes cultivés et talentueux.

Jean-Pierre Longre

www.nil-editions.fr   

www.pocket.fr

Et à relire…

Roman, francophone, Romain Slocombe, NIL, Pocket, Le Masque, Jean-Pierre LongreRomain Slocombe, Mortelle Résidence, Le Masque, 2008

 « Ah, quel drame ! Quel lieu, Lyon… Quelle énergie…Ça m’inspire ! ». Cette réflexion de l’un des personnages résume en quelque sorte la teneur et l’esprit de ce livre foisonnant, qui entrecroise en Rhône et Saône les récits semi-historiques et semi-fictionnels, toujours sanguinaires et terriblement humains. De la Terreur (et même en deçà) à nos jours en passant par l’occupation nazie, du Chili à la France en passant par les camps d’extermination, des pires bains de sang au « performances » du pseudo art contemporain, Mortelle Résidence laisse à peine le temps de souffler. A flux tendu, certains hauts lieux lyonnais du passé et du présent, réels ou à peine déguisés (telle cette « Délivrance » dans laquelle les autochtones reconnaîtront les « Subsistances ») sont le théâtre d’épisodes qui ne laissent pas indifférents. A lire d’un élan, si possible.

JPL

19/08/2013

Musiques aux sommets

Europa Musa, Académie d’Opéra d’été, Opéra-Studio de Genève, Samoëns 2013. Musiques en Écrins, Festival d’été 2013

Musique, Europa Musa, Opéra Studio de Genève, Jean-Marie Curti, Musiques en Ecrins, Samoëns, Vallouise, Jean-Pierre LongreDepuis quelques années, les montagnes du Giffre, au mois de Juillet, résonnent de musiques de différents styles et de haute qualité, offertes (gratuitement, précisons-le) par Europa Musa, Académie d’été organisée par l’Opéra-Studio de Genève, sous la houlette de Jean-Marie Curti, toujours sur la brèche, à la fois directeur artistique, chef  d’orchestre et de chœur, présentateur loquace, organisateur hors pair…

En deux semaines, pas moins de vingt-six concerts, spectacles ou récitals donnés par des artistes confirmés venus d’un peu partout. Le public de la vallée n’avait que l’embarras d’un choix dont, en cet été 2013, Mozart était la note dominante. Entre un spectacle d’ouverture présentant le Concerto pour piano n° 9 « Jeunehomme » ainsi qu’une savoureuse comédie, Le directeur de théâtre, et Cosi fan tutte, non moins savoureux opéra monté en 10 jours et parfaitement représenté (malgré le remplacement au pied levé de l’une des chanteuses, malade), les concerts se sont succédé à un rythme époustouflant : Requiem (toujours Mozart), chants de la Renaissance (programme profane, et « Psaumes en vers mesurés » aussi austères qu’élaborés), auditions diverses, ateliers, « concerts découverte » ménageant des programmes inattendus, conférence brillante et savante d’Olivier Bettens sur la Pléiade et Théodore de Bèze, le tout ponctué de « récitals poétiques dans un arbre »…

Musique, Europa Musa, Opéra Studio de Genève, Jean-Marie Curti, Musiques en Ecrins, Samoëns, Vallouise, Jean-Pierre LongreLa multiplicité des activités et des représentations, la sympathie des rencontres, le sérieux du travail artistique, le résultat esthétiquement parfait aux oreilles et aux yeux du public, tout cela profite évidemment d’un environnement naturel grandiose (montagnes et forêts) et de lieux architecturaux propices (églises, chapelles, salles de spectacle), ainsi que de l’aide efficace des collectivités locales et de donateurs privés. Belle surprise pour les non initiés, rendez-vous attendu par les habitués, souhaitons qu’Europa Musica se renouvelle encore pendant de nombreuses années.

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Musique, Europa Musa, Opéra Studio de Genève, Jean-Marie Curti, Musiques en Ecrins, Samoëns, Vallouise, Jean-Pierre LongreEn été, les festivals de toutes sortes fleurissent aux quatre coins de l’Hexagone… Restons dans les montagnes, et descendons de la Haute-Savoie vers le massif de l’Oisans, pour signaler une autre quinzaine musicale de haute qualité, Musiques en Écrins, qui a lieu du 1er au 16 août. Cette année (à l’occasion du vingtième anniversaire du festival), les églises et chapelles de la Vallouise ont accueilli les artistes fondateurs (Christophe Beau et Laurent Boukobza), quelques autres « anciens », ainsi que des nouveaux venus, comme la pianiste Edna Stern et le trio Fenix.

Duos, trios, quatuors, sextuors, musiques baroque, classique, romantique, mais aussi jazz manouche, randonnée musicale au rythme de musiques brésiliennes… Comme le dit le Président Jean-François Moreau, « cette musique s’inscrit dans l’espace du Pays des Écrins avec ses villages, ses forêts et alpages et son environnement de torrents et de hauts sommets ». Là encore, espérons que les montagnes résonnent encore longtemps de la virtuosité de musiciens venus de tous horizons faire partager leur enthousiasme et leur sensibilité.

Jean-Pierre Longre

www.operastudiogeneve.ch

http://www.samoens.com

www.musiques-en-ecrins.com

06/08/2013

Fatale loterie


Roman, francophone, Grégoire Delacourt, JC Lattès, Le Livre de Poche, Jean-Pierre Longre

Grégoire Delacourt, La liste de mes envies, JC Lattès, 2012, Le Livre de Poche, 2013

Jocelyne Guerbette est une sorte de synthèse. Celle de la femme de la petite classe moyenne : son mari, Jocelyn, est un employé qui rêve de promotion ; ses meilleures amies, des jumelles, tiennent le salon de coiffure voisin ; son père, veuf trop tôt, perd la mémoire toutes les six minutes ; elle, mercière boulotte et active, mère de deux enfants qui ont pris leur indépendance, ce qu’elle accepte sans récriminations, est lucide sur ce qu’elle est et sur l’affection qui la lie à son entourage. Pour couronner le tout, elle habite le modèle même de la ville moyenne (Arras), dont la grisaille, c’est le moins qu’on puisse dire, ne suscite pas l’enthousiasme…

Femme moyenne, donc, qui n’échappe pas aux clichés de sa condition (déroulés ici comme par dérision), et pourtant… Pourtant, elle n’échangerait pas son petit bonheur contre un (prétendu) plus grand ; se satisfaisant de ce qu’elle est, de ce que sont sa vie, sa famille, elle ne s’en contente pas vraiment, mais elle en est contente. « Jo a besoin de moi et une femme a besoin qu’on ait besoin d’elle. Le plus beau du monde, il n’a besoin de rien puisqu’il a tout le monde. Il a sa beauté ; et l’irrépressible fringale de toutes celles qui veulent s’en repaître et finiront par le dévorer et le laisseront mort, les os bien sucés, brillants et blancs, dans le fossé de leurs vanités ».

Au demeurant, Madame Guerbette est intelligente… et moderne. Son blog « dixdoigtsdor.com » marche du tonnerre, fréquenté par des milliers de personnes qui y cherchent des conseils de mercerie, mais bien d’autres choses encore, comme le réconfort et l’amitié. Une femme cultivée, aussi, qui lit Belle du Seigneur, y trouvant de quoi nourrir des réflexions sur sa propre vie : « Je suis passée chez Brunet, rue Gambetta, j’y ai acheté Belle du Seigneur en Folio. Je profite des soirées sans Jo pour le relire. Mais cette fois, c’est terrifiant puisque désormais, je sais. Ariane Deume prend son bain, soliloque, se prépare et je connais déjà la chute genevoise. Je connais l’horrible victoire de l’ennui sur le désir ; du bruit de la chasse d’eau sur la passion mais je ne peux m’empêcher d’y croire encore. La fatigue m’emporte au cœur de la nuit. Je me réveille épuisée, rêveuse, amoureuse ».

Alors, le jour où le hasard que beaucoup qualifieraient d’heureux lui tombe dessus, elle fait tout pour l’enrayer, pour préserver son petit bonheur (qui n’exclut pas, comme l'annonce le titre, l’expression systématique des « envies »). Mais le ticket gagnant est une Fatalité, imparable et comparable au Fatum de la tragédie antique. Comment y échapper ? L’issue de cette tendre et douloureuse histoire est-elle la seule possible ? Au lecteur, à la lectrice, à tous ceux qui ressemblent peu ou prou à Jocelyne (donc à tout le monde) de se bâtir une réponse.

Jean-Pierre Longre

www.gregoiredelacourt.com

www.editions-jclattes.fr

www.livredepoche.com

20/07/2013

L’honneur et la littérature

Biographie, essai, francophone, Antoine de Saint-Exupéry, Virgil Tanase, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreVirgil Tanase, Saint-Exupéry, Gallimard, Folio-biographies, 2013

Certes, le livre de Virgil Tanase, conforme à l’intitulé de la collection dans laquelle il est publié, est une biographie d’Antoine de Saint-Exupéry, au sens strict du terme. C’est-à-dire que, depuis sa naissance en 1900 (et même depuis l’ascendance lointaine de sa noble famille) jusqu’à sa disparition en mission le 31 juillet 1944, il raconte la vie mouvementée de l’aviateur, amateur de fêtes et de tours de cartes, ami fidèle, amoureux dispersé, inguérissable distrait, dépensier insoucieux, hypocondriaque soucieux, fumeur invétéré, retardataire régulier, écrivain scrupuleux, orgueilleux, modeste et lucide… Aucun épisode important et significatif de la vie de l’auteur de Terre des hommes  et du Petit Prince n’est passé sous silence, et l’ensemble est le fruit d’une documentation sans faille et d’une recherche approfondie de la vérité, dégégée du mythe.

Une vraie biographie, donc, de la part de quelqu’un qui s’y connaît, mais qui ne s’en tient pas seulement aux faits. Cette recherche de la vérité, c’est celle de l’homme Saint-Exupéry, et par la même occasion de l’Homme universel, tel que l’écrivain aurait voulu qu’il fût, en quête de ce fameux essentiel qui reste invisible. Virgil Tanase, tout en évoquant l’indispensable contexte historique et l’atmosphère d’une époque tourmentée, analyse finement l’idéal de l’écrivain qui cherche à se libérer de l’emprise matérialiste, qu’elle soit de gauche ou de droite, communiste ou capitaliste, mettant en avant « la civilisation  qui permet aux individus de s’épanouir par l’esprit plutôt que de satisfaire des appétits vulgaires », notamment l’enrichissement à tout prix ou ce qu’il appelle « la civilisation du téléphone » (ô combien actuelle !). Ce qui est rapporté ici, c’est la vie extérieure et intérieure d’un homme de paix qui doit s’engager dans la guerre contre le nazisme, d’un artiste tous azimuts qui doit maîtriser son art, d’un homme absolument désintéressé qui doit subvenir à ses besoins et à ceux d’une épouse aussi volage que lui, d’un technicien qui doit jouer les intellectuels, bref d’un homme de « devoir », pour qui l’honneur n’est pas un vain mot. Et comment ne pas deviner, comme en une accointance secrète, ce que ressent Virgil Tanase lorsqu’il écrit, par exemple :

« Il se bat quand même.

Par solidarité, par devoir, persuadé que la vie ne vaut que par le sacrifice qu’on en fait au nom d’un devoir absolu, d’une évidence indiscutable, envers les autres, quels qu’ils soient. » ?

Jean-Pierre Longre 

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio-b...

www.folio-lesite.fr   

19/07/2013

Une vie d’écriture

Poésie, autobiographie, essai, francophone, Roumanie, Benjamin Fondane, Monique Jutrin, Marlena Braester, Hélène Lenz, Carmen Oszi, Odile Serre, Parole et silence, Caractères, Jean-Pierre LongreBenjamin Fondane, Poèmes retrouvés 1925-1944, « Édition sans fin » établie et présentée par Monique Jutrin, Parole et silence, 2013

Benjamin Fondane, Comment je suis né, textes de jeunesses traduits du roumain par Marlena Braester, Hélène Lenz, Carmen Oszi, Odile Serre, présentés par Monique Jutrin, Caractères, « Cahiers latins », 2013

Le premier trimestre 2013, si riche en publications franco-roumaines, richesse à laquelle le Salon du Livre de Paris ne fut pas étranger, a vu paraître coup sur coup deux ouvrages réunissant des textes de Benjamin Fondane présentés par Monique Jutrin, qui connaît parfaitement l’écrivain et son œuvre.

Le premier, Poèmes retrouvés 1925-1944, porte le beau sous-titre que l’auteur avait donné à sa deuxième version d’Ulysse, « Édition sans fin », qui « pourrait convenir à l’œuvre tout entière ». Pour ce volume, Monique Jutrin a opéré un choix à la fois draconien et significatif parmi les nombreux manuscrits que la sœur de Fondane lui confia un beau jour de 1996. Composés entre 1925 et 1944, ces poèmes en français sont « une prise authentique sur le réel », ce réel dont font partie les brouillons, corrections, repentirs et reprises dont l’œuvre finale est le résultat. Ainsi nous sont livrés un certain nombre des « premiers poèmes en français », de même que des textes « en marge » des grands recueils, Titanic, L’Exode, Ulysse, Le Mal des Fantômes. Le tout, augmenté de « poèmes épars » et des « vestiges d’un recueil abandonné », donne une belle idée du travail d’écriture d’un homme dont la poésie, pour primordiale qu’elle fût, n’était que l’une des nombreuses activités intellectuelles et artistiques.

Poésie, autobiographie, essai, francophone, Roumanie, Benjamin Fondane, Monique Jutrin, Marlena Braester, Hélène Lenz, Carmen Oszi, Odile Serre, Parole et silence, Caractères, Jean-Pierre LongreLe second, Comment je suis né, réunit des textes de jeunesse traduits par Marlena Braester, Hélène Lenz, Carmen Oszi, Odile Serre. Comme le rappelle Monique Jutrin, Benjamin Weschler, devenu B. Fundoianu puis Benjamin Fondane, fut un écrivain particulièrement précoce, puisqu’il commença à publier dès 1912, à l’âge de 14 ans. Pas étonnant, donc, qu’il ait fallu faire le tri « parmi la centaine de textes publiés et de manuscrits inédits datant des années 1912-1922 ». Répartis en trois sections (« Textes autobiographiques », « Lectures », « Poèmes en prose »), ces écrits d’adolescence et de jeunesse sont déjà, ou presque, des productions d’écrivain adulte, faisant montre d’un recul étonnant par rapport à son activité (« J’écris des mémoires. Je tiens probablement à contredire Faguet, qui pense que seuls les vieux écrivent des mémoires. »), voire d’un humour d’homme déjà mûr (« Hertza est une petite bourgade de 3.000 habitants, comptant 4.000 tavernes, un maire, 20 kiosques, deux sergents de police, et d’innombrables voleurs. »). En même temps, c’est d’un sens certain de ce qu’est la littérature, d’une culture à toute épreuve, d’un esprit critique sans concessions que fait preuve le jeune homme, qui fréquente assidûment et intimement l’œuvre d’écrivains français de son époque, ainsi que les « livres anciens », et qui n’hésite pas à écrire par exemple : « Personne ne lit plus, personne ne se livre plus au plaisir ni à la souffrance ; personne ne se tourmente plus pour faire jaillir de lui une passion plus pure – et cependant l’admiration pour les grands artistes se perpétue avec une ardeur éloquente – et pieuse. ».

Ces deux publications sont plus que des compléments aux livres de Benjamin Fondane ; elles sont des pièces à part entière de l’œuvre à la fois abondante et diverse d’un jeune Juif roumain qui, devenu écrivain français par conviction et vocation, a tant apporté à sa culture d’adoption.

Jean-Pierre Longre

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09/07/2013

Littérature poids léger

Roman, poésie, sextine, francophone, Paul Fournel, P.O.L., Jean-Pierre LongrePaul Fournel, La liseuse, P.O.L., 2012, Folio, 2013

Le troubadour Arnaut Daniel, poète influent du XIIe siècle, est dit-on l’inventeur d’un genre à forme fixe qui, pour complexe qu’il soit, a connu et connaît encore le succès : la sextine. Les six mots qui forment les rimes tournent sur eux-mêmes, revenant selon une savante rotation hélicoïdale à la fin des six vers de chacune des six strophes. En oulipien virtuose et en fidèle disciple de Queneau (qui construisait ses romans selon de rigoureux schémas préétablis), Paul Fournel a composé La liseuse selon la forme de la sextine, et il a même la gentillesse de nous livrer ce secret de fabrication à la fin de son roman.

Car La liseuse est bien un roman, dont chaque ensemble de six chapitres s’assimile à une strophe, ce qui fait que les trente-six chapitres équivalent à trente-six vers aux rimes constantes et tournantes : « lue, crème, éditeur, faute, moi, soir ». Qui plus est, les vers-chapitres sont d’une longueur régulièrement déclinante, de 7500 à 2500 signes, figurant ainsi le déclin progressif de la vie du protagoniste.

roman,poésie,sextine,francophone,paul fournel,oulipo,p.o.l.,jean-pierre longreEt ce roman en est bien un vrai, avec un personnage principal autour duquel se meuvent des personnages secondaires. Qui plus est, c’est un roman où il est question de romans, puisque Robert Dubois est un éditeur « à l’ancienne », qui regarde d’un œil malicieux s’agiter tout ce monde, et contemple de même sa propre vie, dont les innovations technologiques semblent vouloir bouleverser le cours. La « liseuse » en question, qu’on vient lui offrir, est une tablette électronique qui contient un nombre de livres tel qu’il ne pourra jamais en transporter dans son cartable. Il ne vire ni au vieux grincheux réfractaire ni à l’obsédé de l’écran, mais se prend au jeu, s’amuse à semer le désordre dans le monde éditorial en s’appuyant sur sa tablette et sur les stagiaires, ces êtres plus ou moins visibles sans lesquels la profession de l’édition ne pourrait pas subsister. S’observant, il en profite pour revenir sur sa vie de lecteur : « Je suis assis dans le canapé, ma tablette posée sur les genoux, je n’ai pas encore l’énergie d’appuyer pour la mettre en marche et faire jaillir le texte. Ce qui est dedans me menace. J’en veux à ce métier de m’avoir tant et tant empêché de lire l’essentiel, de lire des auteurs bâtis, des textes solidement fondés, au profit d’ébauches, de projets, de perspectives, de choses en devenir. Au profit de l’informe ». Un retour sur soi qui prépare le dénouement…

Récit à contrainte, roman-poème, La liseuse se consomme à différents niveaux : l’histoire d’un homme vieillissant, bon vivant, aux petits soins avec sa femme, sujet aux regrets ; un portrait ironique des milieux éditoriaux et de la littérature médiatique ; une description des changements radicaux qu’imposent les inventions modernes ; une réflexion sur les rapports entre le livre et le lecteur, etc. Quoi qu’il en soit, c’est bourré de références et d’allusions (à l’histoire de la littérature, depuis le manuscrit médiéval jusqu’à l’écriture électronique en passant par l’invention de l’imprimerie, et aussi à une quantité d’auteurs, aux collègues de l’Oulipo, à Raymond Queneau…), c’est savant, c’est livresque, c’est léger, c’est profond, c’est drôle, c’est enlevé… C’est du Paul Fournel.

Jean-Pierre Longre

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30/06/2013

Mystérieux champion

Essai, cyclisme, francophone, Paul Fournel, Le Seuil, Jean-Pierre LongrePaul Fournel, Anquetil tout seul, Le Seuil, 2012, éditions Points, 2013 

Le jeune Paul a eu beau, tout au long de son enfance et des routes parcourues sur deux roues, se prendre pour son champion préféré (souvenons-nous, il y avait deux clans bien marqués, celui, plus populaire, des Poulidor et celui, plus élitiste, des Anquetil), jamais il n’a réussi jusqu’à présent à percer les mystères de celui pour qui « l’essentiel se joue dans la solitude ».

« Petit cycliste, j’avais des idées claires sur ce que devait être un champion. Elles étaient si claires que je les consignais dans un cahier d’écolier parmi les photos que je découpais dans les journaux et collais dans un ordre qui n’appartenait qu’à moi. Ce cahier était à la fois mon Panthéon et mes Commandements ». Devenu grand, Paul doit pourtant se poser les questions essentielles, résumées par le titre du chapitre central, « À quoi marche Anquetil ? » : à l’exploit, à l’amour du vélo, à l’argent, à la douleur, à la drogue, à la générosité ? À tout cela sans doute, ce qui le rend d’autant plus « énervant » qu’il reste très secret.

essai,cyclisme,francophone,paul fournel,le seuil,éditions Points,jean-pierre longrePaul Fournel, qui s’y connaît en vélo, sportivement, pratiquement, théoriquement et littérairement (voir Besoin de vélo, Méli-vélo etc.), livre dans Anquetil tout seul des réflexions qui ne doivent rien à l’hagiographie (même si Anquetil est devenu, comme d’autres et plus que d’autres, une légende, celle-ci n’occulte en rien les défauts humains qui ne lui ont pas été épargnés), rien à la complaisance, rien au moralisme, beaucoup tout de même à l’admiration inséparable de l’autobiographie. Des réflexions, et des variations : ce livre est la partition d’une cantate qui suit les rythmes variés d’une combinaison instrumentale élégante et indicible : l’homme et la bicyclette. 

Jean-Pierre Longre

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28/06/2013

Une passion française

Récit, autobiographie, francophone, Corée, Eun-Ja Kang, Le Seuil, Jean-Pierre LongreEun-Ja Kang, L’étrangère, Le Seuil, 2013

« Le français a une âme […]. Je saisis ce qui vient de se produire : le français est entré dans ma chair et dans mon âme, tandis que l’anglais est resté sur ma peau. […] Je trouverai dans sa profondeur ce que je cherche. Ce que tu cherches ? Qu’est-ce que tu cherches ? Je ne sais pas. En tout cas, je sens que c’est dans le français que je le trouverai ». Ces considérations quasiment sensuelles n’émanent pas d’un éminent linguiste, ni même d’un étudiant avancé, mais d’une petite lycéenne née au fond de la campagne coréenne dans une famille pauvre, et dont la mère est analphabète… Tombée « amoureuse » du Petit Prince, elle va se prendre d’une passion inextinguible pour la langue de Saint-Exupéry, et pour cela va franchir tous les obstacles qui se dressent devant elle.

Car la société coréenne n’est pas tendre, c’est le moins que l’on puisse dire. À chaque étape de sa scolarité, Eun-Ja doit être la première de sa promotion pour obtenir ou conserver la bourse qui lui permet d’accéder au niveau supérieur. Elle raconte ainsi son enfance, avec ses malheurs et ses bonheurs, ses tristesses et ses joies, le dénuement et le labeur, la solidarité familiale, les relations avec ses camarades, les longs trajets à pied vers l’école, les espoirs et les déceptions, les peurs et les rires, les succès scolaires et la fierté qu’elle en ressent, le départ pour Séoul et l’université, la boulimie intellectuelle qui, comparable et parallèle à l’appétit sexuel, la jette tout entière dans l’étude de la langue qu’elle a choisie, jusqu’à ce que, au prix d’une ténacité sans faille, de décisions draconiennes et de sacrifices financiers (auxquels sa famille n’hésite pas à participer), elle puisse partir pour la France préparer son doctorat et écrire des romans…

Le simple résumé de cet itinéraire est impuissant à dire ce qu’il a d’étonnant, de bouleversant même. Mais l’écriture de l’auteur, qui ne dissimule rien, qui n’use d’aucun artifice, est en elle-même une démonstration probante de son caractère exceptionnel. Comme le fait l’eau d’un fleuve, elle coule, à la fois immuable et mouvante, fluctuante et transparente, inégale et imparable, dans une langue acquise à travers Stendhal et Proust (entre autres), une langue qui laisse sentir le poids de chaque mot, de chaque phrase, une langue dont la sincérité est à la mesure de l’enthousiasme que « l’étrangère » a mis à s’en pénétrer.

Jean-Pierre Longre

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26/06/2013

« Tissages sonores »

Musique, CD, Olivier Longre, Fabien André, Neômme, Jean-Pierre LongreOlivier Longre, Antique Melodies, Neomme, juin 2013

 « Compositeur, multi-instrumentiste et arrangeur (Grand Prix Charles Cros pour l'album La Porte Plume d'Amélie-les-crayons, ffff Télérama), Olivier Longre étonne à chaque fois par la diversité et la coloration de ses compositions. Multi instrumentiste, il compose pour l'image, le théâtre, le documentaire ou la fiction et est également producteur de ses œuvres qu'il enregistre et mixe dans son studio. En 2012 il réalise Jusqu'à la Mer, le dernier album d'Amélie-Les-Crayons (ffff Télérama) qu'il accompagne sur scène depuis 2007) ».

Antique Melodies propose dix morceaux aux sonorités rares et variées, sur des instruments tels que guitares, clarinette, glockenspiel, sanza, lyre, harmonica, piano, contrebasse, vibraphone, flûte à coulisse, tambour et percussions diverses…

Antique Melodies
CD Digipak 2 volets

Composé, enregistré et mixé par Olivier Longre, masterisé par Fabien André
Livret 8 pages
Photographies et notes de l'auteur
+ carte dédicacée !

Pour écouter des extraits et commander l’album Antique Melodies :

http://www.neomme.com/shop.htm                          

Le site du compositeur :

http://olivierlongre.com

Et toujours : http://www.amelielescrayons.com

25/06/2013

Révoltes et tribulations

roman, Roumanie, Radu Aldulescu, Dominique Ilea, éditions des Syrtes, Jean-Pierre LongreRadu Aldulescu, L’amant de la veuve, traduit du roumain par Dominique Ilea, Éditions des Syrtes, 2013

Mite Cafanu et ses deux frères, Costel et Nicu, sont fils d’un dignitaire politique et d’une enseignante ; des jeunes gens privilégiés, donc, en quelque sorte, mais représentatifs de la génération qui a passé sa jeunesse dans les années 1970, à l’époque où, en Roumanie, il fallait se débrouiller avec (ou sans) le régime communiste : composer avec lui (Costel), s’exiler (Nicu), se révolter d’une manière ou d’une autre (Mite).

C’est surtout de celui-ci qu’il s’agit dans le foisonnant roman de Radu Aldulescu. Encore enfant, il s’éprend de la « Veuve à Colivaru », femme mûre lui permettant d’assouvir ses besoins d’amour et de protection, avant de devenir un mauvais sujet qui, loin des préoccupations carriéristes de son père, fuyant sa famille sans renier l’affection de sa mère et de ses frères, va errer de travail en oisiveté, de chantier en usine, de rencontre en séparation, d’amours diverses en solitude forcée, s’accommodant de la galère et de l’amitié de garçons aussi marginaux que lui – aussi fous, dira-t-on, de cette folie que peuvent produire les sociétés sans horizon, stériles et mortifères. « Il venait de se rendre compte qu’ils avaient été si peu nombreux, une minorité, une quantité négligeable, dont certains étaient parvenus à s’enfuir, mais les autres, que diable étaient-ils devenus ? Qui pendus à un croc de grue, qui égarés dans des fabriques, des prisons, des porcheries et des briqueteries… Oui, ils étaient pu nombreux, même si en figurant parmi eux tu les as trouvés innombrables. Ceux qui ne voyaient que leur intérêt et leurs affaires formaient le gros du peloton ».

Si, ici ou là, L’amant de la veuve dénonce avec virulence les méfaits d’un régime étouffant et les déchéances individuelles qu’il entraîne, la force du roman réside surtout dans la vivace complexité des portraits humains et la vigueur fascinante du style, qui mènent bien au-delà de la simple critique sociopolitique. Les descriptions passent du réalisme concret à l’envolée lyrico-épique, les monologues et dialogues tournent à la virtuosité dans le maniement des différents registres, notamment de la langue verte, les scènes collectives se métamorphosent en bains de foules tragico-burlesques. Entre rires et pleurs, entre cruauté et sensibilité, entre amour et haine, entre enfer et paradis, ainsi va l’écriture de Radu Aldulescu, qui n’a pas son pareil pour explorer les mouvements humains à travers quelques figures pathétiques et pittoresques.

Jean-Pierre Longre

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24/06/2013

À la recherche du temps disloqué

Roman, francophone, Marien Defalvard, Grasset, Jean-Pierre LongreMarien Defalvard, Du temps qu’on existait, Grasset, 2011, Le Livre de Poche, 2013

360 pages d’errances dans le temps (presque 50 ans), dans l’espace (des milliers de kilomètres), dans l’imaginaire, dans le monde et à l’écart du monde ; une vie entière enfermée à l’intérieur d’un enterrement. 360 pages emplies d’« aspérités profondes et distordues », de couleurs et de formes, de va-et-vient entre deux villes, entre deux paysages, entre deux maisons, entre deux dates, entre deux rêves…

Ces pages évoquent, plus qu’elles ne racontent, une vie de dandy postromantique avec ses rencontres, sa solitude, ses livres, ses routes entrecroisées, ses dates et ses lieux, repères auxquels se raccroche une vie entière de rêverie, d’écriture et de peinture (« Je devenais un peintre, et une envie soudaine commençait alors à grimper en moi, puissante ; il me fallait, tout de suite, un chevalet, une blouse, un pinceau, car devant cette scène forestière, j’échangeais mon âme contre celle d’un artiste, et j’avais l’impression qu’en moi bouillait un talent fou »), de recherche à la fois détachée et présomptueuse de soi et du temps (« J’aimerais atteindre, quand trop d’églises en perspectives trompeuses, trop de raccourcis aux noms oubliés, trop d’immeubles noirs, lépreux, sous ciels bleus, maintenant anéantis m’auront abandonné, atteindre, comme une clairière, le jour du temps démoli. Le grand jour du temps démoli »).

roman,francophone,marien defalvard,grasset,jean-pierre longreTout s’enchaîne sous nos yeux parfois ébahis par l’audace d’une écriture foisonnante et baroque qui, à la limite du bancal, se joue des normes, n’hésite pas à faire plier les mots sous le jeu des sonorités (« Paul était d’une hétérosexualité sans vergogne, sans verte guigne, ni repos ; droite, roide, stoïque, aimable. Rossé pensant ») et des formes (« Lyon. Un nom plein, qui adhère à la bouche, consistant, presque gras. Le L coulant du paysage, le L liquide des eaux, le L lit du fleuve et de la rivière. Le Y, aristocratique, petit doigt en l’air, le Y assez crâneur et le Y affecté, rare. Le Y confluent. Le ON plein, ample en bouche, le ON ascensionnel, le ON fort. Le tout pour un nom très court mais très expressif, sonore, comme la ville, concentrée et étirée à la fois ; ville diérèse, synérèse, chaude et froide, dorée, déshéritée »).

L’auteur, nous dit-on, a 19 ans. Peu importe. Du temps qu’on existait est un livre définitif, une quête où tout commence et où tout finit. Tout commence avec « Il y a la vie », tout finit avec « Moi ou la fin de tout ». Entre les deux, le monde défile en désordre, le temps s’en va, s’emmêle, s’enchaîne, se déchaîne, et les mots cherchent (y arrivent-ils ?) à donner une cohérence à tout cela : « Je ne savais plus ce que j’étais ; j’étais le temps ; tout était rentré dans l’ordre, le blanc ».

Jean-Pierre Longre

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20/06/2013

Des lectures à foison

Essai, Roumanie, littérature française, Nicolae Manolescu, Dominique Ilea, Ginkgo éditeur, Jean-Pierre LongreNicolae Manolescu, Sujets français, traduit du roumain par Dominique Ilea, Ginkgo éditeur, 2013

Nicolae Manolescu, l’une des grandes figures de la critique littéraire roumaine et européenne, livre ici une infime partie des articles qu’il a écrits dans les années 1970 et 1980, lorsque la littérature permettait, d’une manière plus vive qu’à n’importe quelle autre époque, d’échapper au moins momentanément aux affres de la bêtise totalitaire. Point commun de ce choix de textes : la langue, la littérature et la culture françaises – ce qui nous vaut des pages d’une richesse inouïe sur un patrimoine que l’auteur connaît à la perfection.

Que ce soit à propos de Balzac, de Flaubert, de Gide, de Malraux, de Cioran, de Victor Hugo, des écrits du Moyen Âge, de Stendhal, de Proust (on en passe…), la réflexion du critique va bien au-delà de la description et de l’histoire, pour entraîner le lecteur hors des sentiers battus, sans toutefois le perdre dans un maquis de vaines considérations. La plupart des développements sur la littérature partent de l’expérience du lecteur francophone et francophile, certes, mais aussi du lecteur bilingue, pour qui la littérature française et la littérature roumaine sont deux points d’accroche concrets, même si le livre porte essentiellement sur la première ; cela donne d’intéressants rapprochements, tel celui qui est fait entre les couples Victor Hugo / Chateaubriand et Vasile Alecsandri / Mihai Eminescu.

On ne peut tout évoquer de ce recueil propre à susciter des lectures multiples. Il y a les évocations de promenades parisiennes – toujours en référence à la culture, à l’art, aux livres (et cela donne, par exemple, une belle évocation de Caragiale à propos de tableaux parisiens). Il y a les tentatives (réussies) de définition, de défense, de critique de la critique elle-même, à propos de Sainte-Beuve notamment. Il y a la précision des mots et la mesure de leurs enjeux. Il y a, surtout, l’amour des livres, ceux du passé et du présent, ceux d’ici et d’ailleurs, cet amour qui guide l’auteur entre les différentes facettes de cette vaste culture dont il fait profiter le lecteur. « Mes livres sont la chair de ma chair ».

Jean-Pierre Longre

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12/06/2013

Noces de sang

Roman, francophone, Romain Verger, Le Vampire Actif, Jean-Pierre LongreRomain Verger, Fissions, Le Vampire Actif, 2013

« Je passe ici le plus clair de mon temps à écrire. Je n’ai que ça, d’ailleurs, le temps. Et le terrible ennui. Je l’écosse. Je le décompte en cris, cachets et convulsions. Je l’égrène en mots ». Le narrateur, enfermé dans son asile et dans son passé, « assure [sa] survie » en racontant à sa manière, en dévoilements successifs et suggérés, sa rencontre et son mariage avec Noëline, suspendant dès le début l’angoissante question : « Qu’ont-ils fait de nous, Noëline, qu’ont-ils fait de toi ? ». Car le mariage en question s’est mué en terrifiante cérémonie.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman à la fois palpitant (comme on dit d’un cœur qui bat sans mesure), violent, fantastique, satirique, tragique… La tragédie, justement, au sens étymologique du terme (le chant du bouc), est au centre du récit, avec les cris de la mariée, le sacrifice sanguinolent du bouc destiné à la broche, d’autres cris encore obsédants jusqu’au meurtre, des conversations familiales théâtralisées, l’image envahissante de la bouche déformée et du masque facial cabossé, la folie générale et particulière, le tout sur fond de montagnes désertes et de grande bâtisse isolée… Beaucoup à dire, beaucoup à analyser…

De ce foisonnement, chacun garde, comme à l’audition d’un morceau de musique, ce que sa forme et son état d’esprit lui enjoignent de garder. La dominante du livre de Romain Verger, c’est son caractère absolument romanesque, fruit d’un travail sans concessions sur une matière à la fois opaque et malléable. La structure narrative élaborée, le style aux allures baroques en font un ensemble littéraire plein, fait d’un mélange de complexité et de simplicité, de préciosité et de brutalité. Phrases frappantes, formules délicates, motifs martelés, mots rares rythment une prose dont on a du mal à se détacher, rivés à elle comme le narrateur à son récit.

Jean-Pierre Longre

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Samedi 15 juin à 18h30, librairie Point d'Encrage, 73 rue Marietton, 69009 Lyon, rencontre-lecture avec Romain Verger autour de son roman Fissions, et avec Anne-Sylvie Homassel autour du dernier numéro de la revue Le Visage Vert. En présence des éditeurs du Vampire Actif.

04/06/2013

« Une affinité mystérieuse » ?

Essai, philosophie, francophone, Frédéric Grolleau, Jean-Claude Poizat, Les éditions du Littéraire, Jean-Pierre LongreFrédéric Grolleau, L’homme et l’animal : qui des deux inventa l’autre ?. Préface de Jean-Claude Poizat, Les éditions du Littéraire, 2013

« Si l’homme et l’animal ne font pas toujours bon ménage, ils s’entr’appartiennent néanmoins l’un à l’autre, fût-ce pour s’entre-déchirer, s’entre-dévorer ou s’entre-tuer », rappelle à juste titre Jean-Claude Poizat dans la préface de cet ensemble de dix dissertations (exactement neuf dissertations en bonne et due forme et une lecture de tableau).

Toutes les grandes questions liées à la relation homme-animal sont clairement posées, impeccablement traitées selon des schémas plus que méthodiques (introduction, trois parties, conclusion – démarche aussi rigoureuse que distanciée), richement documentées (comme en témoignent les nombreuses notes et annexes qui prolongent la réflexion, ainsi que les innombrables références littéraires et historiques). Les grandes questions, donc : le cannibalisme et la nourriture, les métamorphoses et la « part animale » de l’homme, l’intelligence humaine et animale, la guerre et la barbarie… Des figures récurrentes parcourent ces développements, telle celle du loup, qui les clôt aussi par l’intermédiaire de La Fontaine, Chagall et Nietzsche.

Evidemment, l’ouvrage à lui seul ne peut pas épuiser le thème. Mais il établit des distinctions éclairantes entre les notions et entre les mots (par exemple, au hasard, entre « conflit », « guerre » et « violence »), il met la philosophie au service d’une interrogation fondamentale et inhérente à la vie, il convoque les grands mythes de l’humanité, et rappelle quelques vérités peu glorieuses (« Qui veut faire l’ange fait la bête » ou « L’homme peut se vanter d’être en vérité l’espèce vivante qui extermine le plus sciemment son prochain »), au risque de nous mettre en mémoire quelques belles et terribles velléités baudelairiennes :

                            « Je jalouse le sort des plus vils animaux

                            Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide »…

Jean-Pierre Longre

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11/05/2013

Derrière les portes du pénitencier

Roman, Roumanie, Matéi Visniec, Faustine Vega, éditions Non Lieu, Jean-Pierre LongreMatéi Visniec, Monsieur K. libéré, traduit du roumain par Faustine Vega, éditions Non Lieu, 2013

Comme celui du Joseph K… de Kafka, le roman du Kosef J. de Visniec commence par un manquement au rituel du petit déjeuner, qu’a en quelque sorte entraîné le dévoilement du sort subi par les deux personnages : « On avait sûrement calomnié Joseph K…, car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. » (Kafka) ; « Un beau matin, Kosef J. fut libéré. […] Au début, Kosef J. fut profondément stupéfait, légèrement offensé même. » (Visniec). Sans poursuivre le parallèle, qui irait de soi mais qui ne se prête pas au systématisme, on dira que les deux personnages – l’accusé qui conserve jusqu’à un certain point sa liberté, et le libéré qui reste jusqu’à un certain point prisonnier – vont pénétrer dans le labyrinthe de l’absurde, être confrontés à un monde dont ils ne saisissent pas la cohérence, si jamais il en a une, et sentir leur profonde solitude et leur profond désarroi.

C’est bien là le paradoxe : Kosef J. est libéré, mais reste englué « dans l’incapacité d’agir », de sortir de sa condition de prisonnier, de passer les portes. Si d’ailleurs physiquement il y parvient peu ou prou (mais à partir d’où et de quand est-on libre ?), c’est le sentiment d’être un « déserteur » qui le mine, c’est la culpabilité qui le ronge. Et les êtres étranges qu’il côtoie, les dédales souterrains qu’il entrevoit, rien ni personne n’apporte aux questions qu’il se pose des réponses satisfaisantes ou apaisantes. L’univers le plus rassurant ne serait-il pas celui du pénitencier, où la captivité est compensée par la certitude d’une vie immuablement organisée ?

Bien sûr, la fable peut être interprétée comme celle de la libération des pays totalitaires, plus particulièrement de la Roumanie, plus particulièrement encore de ceux qui, comme l’auteur l’a fait en 1987, ont fui le joug de la dictature, et pour qui l’adaptation à un monde différent, énigmatique, comportant aussi ses duretés, voire son hostilité, fut loin d’être aisée. Mais c’est aussi, plus largement et plus profondément, une illustration de ce que l’homme, aspirant à la fois à la liberté et à la servitude, présente de fondamentalement contradictoire. « Ça va être dur avec eux, ils n’accepteront pas aussi facilement la liberté parce qu’elle leur sera incompréhensible ». Fascinant roman que Monsieur K. libéré – déroutant, implacable, et drôlement lucide en même temps.

Jean-Pierre Longre

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08/05/2013

Poèmes en dialogue

Poésie, Pernette du Guillet, Maurice Scève, Nicolas Cavaillès, Alice Rambert, éditions hochroth Paris, Jean-Pierre LongrePernette du Guillet, Maurice Scève, Heureuse peine et longue mort, éditions hochroth Paris, 2013

Parmi les couples qui parsèment l’histoire littéraire, celui que forment Pernette du Guillet et Maurice Scève est singulier. Couple poétique s’il en est, une vingtaine d’années les sépare ; lui est un poète savant qui laissa plusieurs recueils dont Délie, écrit pour elle, qui n’eut le temps que de laisser « quelques brouillons de Rymes » avant de mourir à 25 ans, bien avant lui.

Belle idée que de réunir quelques-uns de leurs textes et de les faire se répondre, en un dialogue amoureux et versifié. Beau choix anthologique, aussi, que celui de Nicolas Cavaillès, qui a eu soin de livrer les poèmes dans leur version originale, tels quels. Belle répartition, enfin, que cette alternance entre les dizains à la syntaxe et à la prosodie parfaites de Délie (dont le titre, rappelons-le, est l’anagramme de « l’Idée »), et les strophes musicales et sensuelles des Rymes. À la recherche platonicienne d’un idéal portée par le souvenir de Pétrarque répond l’harmonie pathétique du désir :

                            Si le servir merite recompense

                            Et recompense est la fin du desir,

                            Toujours vouldrois servir plus, qu’on ne pense,

                            Pour non venir au bout de mon plaisir.

Et puisque Pernette vient d’être citée, ne résistons pas au plaisir d’en faire autant avec Maurice, vrai « lionnois » :

                              Plus tost seront Rhosne, et Saone desjoinctz,

Que d’avec toy mon cœur se dessassemble :

Plus tost seront l’un, et l’aultre Mont joinctz,

Qu’avecques nous aulcun discord s’assemble :

Plus tost verrons et toy, et moy ensemble

Le Rhosne aller contremont lentement,

Saone monter tresviolentement,

Que ce mien feu, tant soit peu, diminue,

Ny que ma foy descroisse aulcunement.

Car ferme amour sans eulx est plus, que nue.

Vers précieux, aussi précieux que ce petit livre à l’esthétique à la fois sobre et très élaborée.

Jean-Pierre Longre

www.paris.hochroth.eu

03/05/2013

« Comment emporter la musique avec soi ? »

Roman, jazz, francophone, Alain Gerber, Éditions de Fallois, Jean-Pierre LongreAlain Gerber, Une année sabbatique, Éditions de Fallois, 2013

Sunny Matthews est l’un des meilleurs saxophonistes de sa génération, peut-être le meilleur après leur illustre prédécesseur à tous, celui qui hante les esprits, les lieux et le récit, et que l’on nomme « Le Bleu ». Sunny, donc, est l’un des meilleurs, mais sans doute celui qui s’aime le moins, qui croit le moins en lui-même et à la sincérité de sa musique, fuyant les approbations et les « compliments immérités ».

C’est pourquoi il choisit le recours radical : renoncer. Renoncer à la supercherie, à la musique et à la « dope » pour aller se désintoxiquer du côté de Lexington et s’en remettre, comme d’autres jazzmen de son acabit, aux bons soins du docteur Jim Phillips. Il ne s’en sortira pas si mal que ça, découvrant malgré lui que, par certains côtés, la vie peut valoir la peine d’être vécue, à condition d’y mettre de la vigueur. La vigueur de celui qu’une femme dévoile comme un musicien « sculpteur », la vigueur de celui qui décide de s’adonner sans réserves à la boxe, la vigueur de celui qui prend sous son aile le jeune Scott Lloyd, trompettiste dont le génie ne demande qu’à s’épanouir et qui va, dans un filial mouvement de retour, faire redécouvrir la musique à Sunny.

Bref, tout cela ne s’annonce pas mal, et cette « année sabbatique » va donner ses fruits, quand arrive le drame et ce que l’on pourrait prendre pour un écroulement. Retour à la case départ, aux mensonges, aux errances, à la musique dopée par la drogue ? Apparemment. Mais il y a la mémoire de Scotty et de ses chorus, et il y a, peut-être, ce à quoi Sunny rêvait parfois sans y croire : l’amour.

Et bien sûr il y a la prose d’Alain Gerber, qui n’a pas son pareil pour décrire et raconter la musique, cette musique qui, sans cacher les paradoxes, et même en s’appuyant sur eux, dit à chacun sa vérité, abolit les distances que, sans s’en apercevoir, on entretient avec soi-même. « Sunny pense à travers  la musique. Il pense à tout, sauf à la musique qu’il est en train de jouer. La substance de cette musique est sa substance à lui. C’est une sensation qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant. […] Ou bien le musicien ne fait qu’un avec sa musique, ou bien ils se tiennent à distance l’un de l’autre, comme deux hommes se tiennent mutuellement en respect ». À lire Une année sabbatique, il semble bien que cela vaut aussi pour l’écriture.

Jean-Pierre Longre

 

Éditions de Fallois

01 42 66 91 95

fallois@wanadoo.fr

Dans l’intimité du Cantor

Roman, journal, musique, francophone, Jean-Sébastien Bach, Jean Miniac, Fondencre, Jean-Pierre LongreJean Miniac, Et ta main fermera mes yeux… Bach, journal intime, Fondencre, 2013

Le rayonnement de Jean-Sébastien Bach est tel que, souvent, on voudrait percer les secrets de son génie. Vœu irréalisable, bien sûr. Nous sommes voués à écouter (ou à jouer) sa musique, à nous laisser prendre par elle, tout en ayant conscience que jamais nous ne pourrons en mesurer la profondeur.

Percer les secrets du génie, non. L’imaginer dans ses réflexions, ses méditations, ses souvenirs, oui. Pour cela, il fallait un poète qui soit aussi un musicien (ou l’inverse). Jean Miniac, organiste et auteur de plusieurs recueils poétiques, réussit à plonger le lecteur dans l’intimité du Cantor – sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la vérité absolue, bien heureusement.

Et ta main fermera mes yeux… est donc le « journal intime » que Bach aurait pu écrire durant les derniers mois de sa vie. Il aurait pu tenter d’expliquer, par exemple, « pourquoi [il est] devenu musicien », se rappelant un air de son enfance qui le poursuit toujours et avouant sa « manie de la résolution » qui lui fait détester l’inachèvement. Il aurait pu écrire des pages sur le jeu de l’organiste, sur le contrepoint et les voix « mises en dialogue », sur l’univers clos du choral, sur la composition de la fugue, sur les fondements sacrés de sa musique… Il aurait pu évoquer avec pudeur et émotion la mort de Maria Barbara, sa première femme, ou la rencontre de la seconde, Anna Magdalena (en n’hésitant pas, pour l’occasion, à se décrire lui-même sur le mode burlesque).

Jean Miniac tient en quelque sorte la plume du compositeur, en connaisseur et en écrivain. La poésie et la musique fondent ces pages, comme elles fondent l’existence de Jean-Sébastien Bach. Qu’on en juge tout simplement par ces quelques lignes : « J’aime l’eau lustrale qui baigne les accords épanchés du fond du cœur. J’aime leur intense vibration parcourant les cordes qui relient le cœur à la structure même du clavier – et presque nonchalamment – déjà entaché de cette même vibration (les pleurs aussi la ravivent) ; j’aime tout ce qui nous fait bruire, sentir, résonner, palpiter, ondoyer, j’aime les pleurs de l’eau (ou ses murmures), la caresse du vent (ou sa colère), la fureur de l’océan (ou son apaisement) – tous ces excellents maîtres qu’enfant déjà j’aimais appeler : « Mes instituteurs sauvages ». Je leur dois la vie, comme à Dieu même ; tout le reste n’est que broutilles et poussière, acharnement de niais, conquête du vide ».

Jean-Pierre Longre

www.fondencre.fr

15/04/2013

Polyphonies fantastiques

Nouvelle, Roumanie, Ana Blandiana, Muriel Jollis-Dimitriu, Le Visage Vert, Jean-Pierre LongreAna Blandiana, Les saisons. Traduit du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, Le Visage Vert, 2013

Quatre nouvelles, comme il y a quatre saisons, voilà qui, au premier coup d’œil, paraît logique et rassurant. Mais chaque sous-titre met d’emblée le lecteur sur les voies détournées qui le mènent vers des lieux inattendus : « La chapelle aux papillons » pour l’hiver, « Chers épouvantails » pour le printemps, « La ville qui fond » pour l’été, « Souvenirs d’enfance » pour l’automne.

De fait, le voilà embarqué, ce lecteur, dans le monde fantastique et poétique de la narratrice, un monde dans lequel l’air, la terre, la mer, le feu sont éléments de transformation et de combinaison intime entre l’au-delà et l’ici-bas, la peur et la joie, la veille et le sommeil, le présent et le passé. Un monde qui peut être envahi aussi bien par la neige que par les papillons, où la ville se métamorphose en désert ou en « steppe fluide », où une bibliothèque peut devenir couloir infini et sombre ou, à l’envi, verger odorant… Le récit se tourne volontiers vers l’enfance, « mon étrange enfance qui se consumait entre les cataclysmes presque physiques des découvertes et les orages des amours précoces dévastées par des jalousies féroces, mon enfance étrange et gloutonne, pressée de consumer en inclinations incomprises et en vertiges dérisoires les réserves de passion et de présence d’une vie entière » ; et on se prend à chercher encore et encore les messages cachés derrière chaque scène « qui, assise au fondement même de mon devenir et de mon entendement futurs, s’est enrichie de significations sans cesse renouvelées, comme une boule de neige qui grossit de par sa propre dégringolade vers le néant ».

Ana Blandiana, l’une des grandes figures de la poésie roumaine et de la résistance au réel absurde et borné du totalitarisme, livre ici une prose d’une richesse lyrique quasiment sans limites. Chacune de ces quatre nouvelles est un morceau de vie intérieure qui déborde largement la subjectivité, laissant entrevoir un univers où règnent le fantasme et le symbole.

Jean-Pierre Longre

www.levisagevert.com

09/04/2013

Silence et da capo

Roman, musique, francophone, Gaëlle Josse, Autrement., Jean-Pierre LongreGaëlle Josse, Nos vies désaccordées, Autrement / Littérature, 2012, J'ai Lu, 2013

« Sophie était donc chez les dingues, dans un lieu dont j’ignorais jusqu’à l’existence, et c’était là-bas que je devais aller la chercher ». François Vallier, pianiste de renom, a connu Sophie, l’amour de sa vie, chez Zev, vieux luthier autrefois échappé du ghetto d’Odessa. Elle est peintre, belle, solitaire, fragile, passionnée; lui est embarqué un peu sans le vouloir, mais sans déplaisir, dans le tourbillon des tournées internationales et des applaudissements. Lucide sur lui-même et sur les autres, mais pas suffisamment pour se rendre compte du mal qu’il fait à Sophie en l’abandonnant à un moment tragique pour honorer un engagement au Japon. Il ne retrouvera sa trace que bien plus tard, peut-être trop tard.

Délaissant les succès clinquants et la belle Cristina et ses bijoux, au grand dam de son agent, il quitte tout pour reprendre un contact difficile et aléatoire avec Sophie, son mutisme, son enfermement obstiné, et pour découvrir qu’elle est doublement victime, de lui, François, mais aussi d’une famille sans scrupules.

roman,musique,francophone,gaëlle josse,autrement.,jean-pierre longreCela, c’est l’histoire, une suite d’événements qui composent un beau roman d’amour et de peine, sensible et prenant. Seulement un de plus, s’il n’y avait l’écriture, la tonalité – ou plutôt les tonalités, épousant les contours de la narration, comme dans une symphonie. Ce peut être allègre (avec des touches de savoureuse satire sociale), mélancolique, grave, c’est toujours en harmonie avec le contexte… Et chaque chapitre se termine par un élargissement évocateur d’autres récits, mythiques ou historiques : Orphée cherchant Eurydice aux Enfers, Clara Schuman perpétuant la musique de son mari qui a perdu la raison…

Les références rattachent Nos vies désaccordées aux drames qui parsèment l’histoire et la légende de l’humanité, liant intimement l’amour et la musique. Celle-ci est, bien sûr, le fil conducteur du roman, qui n’oublie pas non plus la peinture et, disons, l’art en général. Création esthétique et délicatesse des sentiments se combinent en subtiles résonances, comme dans le premier roman de Gaëlle Josse, Les heures silencieuses.

Jean-Pierre Longre

www.autrement.com   

http://gaellejosse.kazeo.com  

08/04/2013

Mouvantes architectures

Roman, Espagnol, Argentine, Mario Capasso, Isabelle Gugnon, La dernière goutte, Jean-Pierre LongreMario Capasso, L’immeuble. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, La dernière goutte, 2012

Voilà un immeuble composé, apparemment comme les autres, d’escaliers, de couloirs, de bureaux, de toilettes, un immeuble sur lequel règnent une direction (Super), une trésorerie, où se dénouent et se dénouent à l’envi des histoires d’amitié, d’amour, voire de sexe, mais aussi d’inimitié, de rivalité, voire de meurtre.

Comme les autres ? L’auteur a vite fait de déstabiliser le lecteur en montrant d’emblée, et de plus en plus cruellement, combien l’immeuble est lui-même instable et, disons, plus meuble qu’immeuble… Tout y bouge, tout s’y bouscule, tout y devient être vivant aux réactions imprévisibles. Et si l’on s’y perd, on peut toujours faire appel au « Bureau central des informations impétueuses », ou accrocher son regard aux pancartes du type « On rase gratis, se présenter à la Trésorerie à toute heure tant qu’il n’est pas trop tard ». Cela n’empêche pas les couloirs de changer de dimensions selon les besoins, ou la « zone d’influence » du narrateur de le suivre partout où il va…

Comme les autres ? Oui, sans doute, si l’on considère que la vie menée par les occupants de ce bâtiment fantasmé est une déformation systématique, poussée à la saturation, à l’excès et à l’absurde, de celle que chacun d’entre nous mène quotidiennement. Il y a dans cet « immeuble » du Courteline, du Marcel Aymé, du Kafka, du Beckett… Ce pourrait être désespérant ; ça ne l’est pas complètement, parce que c’est aussi drôle ; et, comme les paliers des escaliers, on trouve dans le foisonnement descriptif du roman, parfois, « de vastes plages de repos ». Désespérer, rire, méditer : Mario Capasso nous donne généreusement toutes les possibilités.

Jean-Pierre Longre

www.ladernieregoutte.fr  

27/03/2013

« Mon vieux, je t’emmène faire la révolution »

Roman, francophone, Marc Villemain, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreMarc Villemain, Ils marchent le regard fier, Les éditions du Sonneur, 2013

Une manifestation qui tourne mal, on a déjà vu ça dans le passé, on le verra encore dans l’avenir. Il suffit d’une maladresse, d’un geste de trop, d’une provocation idiote, et on bascule dans la violence incontrôlée. C’est en quelque sorte ce que raconte le dernier livre de Marc Villemain.

Si ce n’était que cela, l’intérêt en serait limité. Mais justement, c’est bien plus que la relation d’un simple fait divers. D’abord, tout en débusquant quelques repères familiers, à la ville comme à la campagne, on s’immerge dans une époque incertaine, dans une sorte d’avenir brouillé mais tout compte fait prévisible, pas très lointain du nôtre, pour ainsi dire dans un monde à l’envers, où ce sont les jeunes qui sont au pouvoir, qui imposent leur loi : « À l’époque nos gouvernants avaient quoi, trente ans, quarante pour les plus aguerris. Des qui croyaient connaître la vie parce qu’ils avaient été à l’école. Des zigotos de fils à papa, teigneux et morveux du même tonneau. Mais qui ne se mouchaient pas du coude ». Alors Donatien, l’ami de toujours, celui qui a épousé la belle, fière, discrète et tendre Marie, vient trouver le narrateur et le convainc, lors d’une soirée bien arrosée de prune, de venir avec lui et quelques autres « faire la révolution », de manifester contre cette jeunesse toute puissante qui les opprime (et au nombre de laquelle on compte, soi dit en passant, le propre fils de Marie et Donatien, Julien).

À partir de là s’enchaînent les événements. On se retrouve à la capitale, on prépare soit fiévreusement soit tranquillement, dans la colère et dans la joie, la grande journée de la vieillesse en révolte. Celle-ci va tourner au face à face mal maîtrisé, et à la tragédie. On n’en dira pas plus, sinon que ce court roman nous plonge à la fois dans la tension des péripéties et dans le plaisir de savourer une prose collant à la parole rurale, goûteuse, touchante et rugueuse de personnages campés par l’auteur avec une affection contagieuse.

Jean-Pierre Longre 

www.editionsdusonneur.com

www.marcvillemain.com

20/03/2013

Une belle voyageuse. Regard sur la littérature française d’origine roumaine

Parution

littérature,roumanie,francophone,éditions calliopées,salon du livre de paris,bibliothèque georges brassens,jean-pierre longreJean-Pierre Longre, Une belle voyageuse. Regard sur la littérature française d’origine roumaine. Éditions Calliopées, mars 2013.

 

Juillet 1990 : à l’invitation d’une amie née en Transylvanie, Jean-Pierre Longre, après avoir traversé une Europe en pleine métamorphose, arrive en Roumanie, dans ce pays qui vient de sortir d’une longue période de dictatures et de s’ouvrir à la liberté de circuler, de créer, d’accueillir. Frappé, comme d’autres visiteurs, non seulement par l’hospitalité, mais aussi par la francophilie des habitants, par leur connaissance précise de la langue, de la culture et de l’histoire de la France – les livres avaient été pour eux une échappatoire, un refuge, une ouverture vers le passé et l’avenir – il lie amitié avec plusieurs Roumains, de ceux qui le reçoivent à cette époque. Une amitié qui ne s’est pas relâchée, entretenue par de nombreuses visites de part et d’autre. 

EN PLUS DE VINGT ANS, LA ROUMANIE A NOTABLEMENT CHANGÉ, SA LITTÉRATURE AUSSI, COMME LES RELATIONS ÉDITORIALES QUELLE ENTRETIENT AVEC LA FRANCE. CET OUVRAGE EST ISSU DE PLUSIEURS ANNÉES DE FRÉQUENTATION ASSIDUE DE LA LITTÉRATURE ROUMAINE DEXPRESSION FRANÇAISE OU, POUR UNE MOINDRE PART, TRADUITE EN FRANÇAIS, FRÉQUENTATION DONT JEAN-PIERRE LONGRE A TENTÉ DE RENDRE COMPTE DANS DES ARTICLES DE FOND ET DANS DES NOTES DE LECTURE. AINSI EST MIS EN VALEUR LE CARACTÈRE À LA FOIS DURABLE ET DYNAMIQUE DUNE LITTÉRATURE QUI A ENRICHI DEPUIS AU MOINS UN SIÈCLE ET DEMI LE PATRIMOINE FRANCOPHONE ET EUROPÉEN ET QUI CONTINUE À LENRICHIR. TOUT EN TENANT COMPTE DE CETTE DUALITÉ, ON PEUT LIRE UNE BELLE VOYAGEUSE « À SAUTS ET GAMBADES », Y VAGABONDER À LA FAÇON DE MONTAIGNE, SELON LINTÉRÊT DU MOMENT, DUNE MANIÈRE CONTINUE OU DISCONTINUE. À CHACUN SON MODE DE TRANSPORT.

Voir la couverture complète ici: PRINT COUV BV.pdf

En vente ou en commande possible en librairie, ou aux éditions Calliopées

www.calliopees.fr

contact@calliopees.fr, tél. + 33 1 46 42 15 77