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03/12/2015

« Le mystère d’Edward Hopper »

nouvelle, francophone, peinture, Edward Hopper, Michel Arcens, Alter égo éditions, Jean-Pierre LongreMichel Arcens, La maison d’Hannah et autres fictions, Alter Ego Éditions, 2015 

Les vingt textes que Michel Arcens propose « dans la lumière d’Edward Hopper » ne sont ni des descriptions ni des commentaires de tableaux. Serait-il d’ailleurs possible pour un écrivain de traduire en mots ce que seule la peinture sait dire et sous-entendre ? L’artiste lui-même jugeait vaine toute tentative de ce genre. Non : l’intention avouée de Michel Arcens est de « pénétrer dans la peinture de Hopper » en lui apportant une part « mystérieuse », « inconnue », secrète de soi-même.

Pas de méprise : il ne s’agit pas de confession intime, de journal personnel ou esthétique. Il s’agit de rester dans les limites imposées par les toiles ici reproduites, dans leur immobilité, leur luminosité, leurs couleurs, leurs perspectives, leurs motifs (personnages en attente, bâtisses isolées, étendues marines ou campagnardes, paysages citadins…). Mais dans ces limites mêmes, la profondeur des tableaux sollicite l’imagination, la puissance du rêve, le mouvement narratif, qui eux-mêmes suscitent la poésie et le récit.

Cela donne des nouvelles qui sont comme des illustrations verbales, de délicats prolongements de l’œuvre peinte, et qui provoquent chez celle-ci des pulsions parfois inattendues. De ces toiles qui en surface paraissent figées (ce que confirment le style et la teneur des extraits descriptifs), l’auteur sait, à partir de sa propre expérience, de sa sensibilité personnelle et de références littéraires identifiées, extirper l’histoire singulière de personnages plus ou moins inventés, les sensations physiques, les mouvements de la nature cosmique, minérale, végétale, ceux du temps qui passe, voire les parfums, la musique et la danse. Illusions ? Sans doute, mais illusions heureuses. Hannah a disparu, mais : « C’est un prodige étrange qu’Hannah soit ici, maintenant, présente, vibrante, heureuse. Elle passe lentement ses doigts sur mes paupières, puis ma bouche, jusqu’au menton. Elle pose ses lèvres sur les miennes, entrouvertes de tant de merveilles… ». Ces merveilles, ce sont celles de la peinture et de l’écriture conjuguées.

Jean-Pierre Longre

https://leseditionsalterego.wordpress.com   

Kafka à l’Université

Roman, dessin, autobiographie, Tiphaine Rivière, Seuil, Jean-Pierre LongreTiphaine Rivière, Carnets de thèse, Le Seuil, 2015 

Voulant d’urgence échapper (au moins quelques années) aux turbulences de l’enseignement en collège, Jeanne décide de s’inscrire en thèse. Après l’euphorie des débuts (bien qu’elle n’ait pu obtenir de financement), commence le parcours du combattant universitaire.

Combattant, ou soutier, comme on voudra. Franchie l’étape du dossier d’inscription, entravée par l’inertie dissuasive de la secrétaire ; celle de l’entretien avec le directeur de recherches, aussi charmant que silencieux, laissant passer six mois avant de répondre au moindre mail ; celle des cours à donner, dont la préparation mange tout le temps que l’on croyait réserver à la recherche, et qui finalement se révéleront aussi peu lucratifs qu’inutiles ; celles, successives, de la documentation bibliographique envahissante, de l’établissement d’un plan aussi labyrinthique que changeant, de la rédaction sans cesse repoussée mais à laquelle il faudra bien se mettre un jour… Sans compter l’incompréhension de l’entourage (le petit ami, la famille) qui ne s’explique pas pourquoi Jeanne se lance dans un travail qui ne rapporte rien, qui paraît totalement vain, voire irresponsable, et qui exacerbe son égocentrisme ; pas comme le cousin Alexandre qui, lui, va faire une thèse scientifique, utile au progrès de l’humanité, n’est-ce pas ; mais à quoi peut bien servir un travail sur la parabole de la loi dans Le Procès de Kafka ? Cela dit, lorsque Jeanne parviendra à sa soutenance, l’entourage en question sera aussi fier qu’il aura été sceptique et critique les années précédentes…

Tiphaine Rivière aurait pu écrire un roman autobiographique. Cela nous aurait privés du charme de ses dessins, qui tient au trait à la fois précis et nuancé, au mélange d’apparente candeur et d’ironie vraie, de réalisme et d’onirisme. Vignettes muettes ou dialogues vifs, couleurs contrastées ou teintes pastel, arrière-plans grisâtres ou animés, scènes de la vie quotidienne ou rêves éveillés, tout concourt à plonger le lecteur dans les affres intimes et cycliques de notre héroïne. Tout est bien vu, à l’image de cet édifice monstrueux (kafkaïen) aux coupoles interchangeables et aux murs instables qui représente le plan (de 64 pages) que Jeanne n’en finit pas de déconstruire et de reconstruire. Drôles et réalistes, vivants et oniriques, ces Carnets de thèse permettront à certains de s’y retrouver, à d’autres de se préparer, à tous de pendre plaisir à une histoire à la fois cauchemardesque et pleine d’humour.

Jean-Pierre Longre

www.seuil.com

https://lebureau14delasorbonne.wordpress.com

17/05/2015

Explorations oniriques

Poésie, narration, dessin, Guy Cabanel, Jean Terrossian, Ab irato, Jean-Pierre LongreGuy Cabanel, Jean Terrossian, Journal intime, 1943-1953, Ab irato, 2015 

Le récit de rêve fut l’un des genres de prédilection des surréalistes. Guy Cabanel, né en 1926, ne déroge pas à cette prédilection en publiant ce Journal intime de jeunesse (1943-1953), qui annonce les activités surréalistes auxquelles il participera à partir de 1958.

Vingt textes, vingt poèmes narratifs qui, abordant tous les thèmes, toutes les situations oniriques, réservent des surprises telles que seul le sommeil peut en fournir. Campagne, mer, montagne, ville, mais surtout grottes, souterrains, couloirs mystérieux sont le théâtre d’événements que la vie éveillée ne pourrait ni provoquer ni supporter. Il peut s’agir de couper sans sourciller trois de ses doigts et de les prêter à des hommes en canoë, de se dédoubler sans presque s’en apercevoir, de passer de Quimper à Dresde en un clin d’œil ; et, comme souvent dans les rêves, l’homme fait preuve d’une impuissance désespérante et assiste à des drames secrets qu’il ne peut que relater, sans rien y pouvoir. Mais le rêve, parfois, n’est pas sans malice verbale ; comment, par exemple, ne pas faire le rapprochement (sans même parler de Magritte) entre une « pipe en forme de tête de mort » qui se casse et la préfiguration certaine et mystérieuse de la mort de « Guy » – qui, se mettant lui-même en scène, atteste la véritable intimité de ce journal ? Et parfois, sans qu’on y prenne vraiment garde, comme un fil tendu entre les œuvres, passe la silhouette de l’amiral Leblanc, dont il a été question ailleurs…

N’oublions pas que ce livre a deux auteurs, ce qui n’est pas banal pour un Journal intime : l’écrivain, et le dessinateur Jean Terrossian, lui aussi surréaliste. Plus que des illustrations, plus que des ponctuations ou des récréations visuelles, ses dessins semi-figuratifs, qui combinent hardiment angles et courbes, ombres et clartés, artifices mécaniques et nature animale, réservent eux aussi de belles surprises semées de réminiscences artistiques et de mystères, dans une recherche de ce que Breton appelait la beauté « explosante-fixe ». Voilà un livre complet, à lire et à voir, qui comme toute œuvre surréaliste qui se respecte explore et sollicite les secrets de l’imagination et les méandres de l’inconscient.

Jean-Pierre Longre

https://abiratoeditions.wordpress.com  

25/04/2015

Les méandres d’une existence

Roman, théâtre, francophone, Joseph Danan, Eva Wellesz, Jacques Jouet, Les éditions du Paquebot, Heyoka jeunesse, actes sud-papiers, Jean-Pierre LongreJoseph Danan, La Vie obscure, lettrines et encres d’Eva Wellesz, Les éditions du Paquebot, 2015 

Soixante et onze chapitres, soixante et onze phrases (annoncées de manière claironnante et oulipienne par les « Septante phrases en guise de préface » de Jacques Jouet – qui a eu l’élégance modeste de laisser la primauté du nombre à Joseph Danan). Soixante et onze phrases, donc, qui pour la plupart font une bonne page, si ce n’est deux : c’est dire combien elles sont sinueuses, rebondies, pleines de recoins et de plis qui laissent entrevoir des détails insoupçonnés, des confidences inattendues, des évocations poétiques. Une seule d’entre elles s’impose en un mouvement irrésistible et lapidaire : « Comme une lame de fond montait la Vie obscure. ».

Quelle est-elle, cette « Vie obscure » dont chaque début de chapitre donne une image sous la forme des lettrines sombres sur fond tacheté de gris d’Eva Wellesz ? Elle est la vie (fondée au moins en partie sur l’expérience personnelle) d’un homme qui, envers et contre tout, se voue à l’écriture : théâtre, poésie, narration, « Journal rêvé » devenant poèmes en prose puis « Nouvelles de l’intérieur ». La quête d’éditeurs et de metteurs en scène, les amours de passage, les désirs de notoriété, le refus des compromissions, l’emploi de bureau à la MATMUT (parce qu’il faut bien vivre), les « idées de voyages », les illusions et désillusions que réserve le monde de la littérature, tout y passe, jusqu’au « livre qui n’existait pas » et qu’il voudrait tant écrire, « lancé à pleine vitesse, le cheveu fou, tapant sur son ordinateur beaucoup plus fort qu’il n’est nécessaire »…

L’essentiel se passe aux confins de l’ironie et aux détours des chapitres-phrases labyrinthiques, dans le dédale de ces proses poétiques dont le cheminement suit les méandres d’une existence dans laquelle le réel est un complexe mélange de vie quotidienne et de rêve (diurne ou nocturne), des méandres qui aboutissent à la ligne droite d’un dénouement brusque et surprenant. Proclamons-le avec Jacques Jouet : « C’est la fin qui est le plus drôle. – C’est la fin qui finit mal. – C’est la fin qui est happy end du point de vue du plaisir de la lecture. – Toujours vivant ? – L’auteur ! l’auteur ! – Longue vie à l’auteur ! »

Jean-Pierre Longre

Roman, théâtre, francophone, Joseph Danan, Eva Wellesz, Jacques Jouet, Les éditions du Paquebot, Heyoka jeunesse, actes sud-papiers, Jean-Pierre LongreEn même temps ou à peu près, Joseph Danan a publié Le théâtre des papas, pièce à trois personnages (Papa, Maman et Bébé), qui rappelle qu’il est d’abord un auteur de théâtre, et qu’il écrit volontiers pour les enfants (ce qui évidemment n’exclut pas les adultes).

Le théâtre des papas, illustrations d’Adèle Garceau, Heyoka Jeunesse, Actes Sud-Papiers, 2015.

 

www.leseditionsdupaquebot.com   

www.actes-sud-junior.fr/collections/heyoka  

28/03/2015

Sous l’empire de l’humour

Biographie, francophone, dessin, humour, Pierre Étaix, Jean-Claude Carrière, Wombat, Jean-Pierre LongrePierre Étaix et Jean-Claude Carrière, Le petit Napoléon illustré, Wombat, 2015 

Publié une première fois chez Laffont en 1963 et repris avec à-propos (pour les 200 ans de la bataille de Waterloo) par les éditions Wombat, c’est un délicieux petit livre sur un personnage dont on a dit tout et son contraire, en bien et en mal. Cliché (verbal) contre cliché (visuel), chaque page montre en malicieux instantanés un Napoléon à la fois connu et nouveau, sous ses différents aspects. Le Corse, le général « impulsif » et prévoyant, l’inventeur du baccalauréat, de la légion d’honneur et du code civil, le coureur de jupons, l’homme à la main sur l’estomac (ou sur le cœur, ou sur le portefeuille, ou sur les parties charnues des dames…), le « comédien » aux réactions inattendues… tout est l’occasion d’un bon mot et d’un fin croquis.

Biographie, francophone, dessin, humour, Pierre Étaix, Jean-Claude Carrière, Wombat, Jean-Pierre LongreLe petit Napoléon illustré peut apparemment se parcourir avec une rapidité toute… napoléonienne. Il faut en réalité le feuilleter avec lenteur, en s’arrêtant sur chaque texte et sur chaque dessin, sur chaque mot et sur chaque détail. Aux phrases laconiques et denses de Jean-Claude Carrière répondent les dessins limpides et subtils de Pierre Étaix. L’Histoire vue par le bout souriant de la lorgnette, des pages à savourer dans toute leur impertinence et dans tout leur humour.

Jean-Pierre Longre

www.nouvelles-editions-wombat.fr

12/01/2015

Le propre de l’homme

Humour, fanatisme, image, littérature, liberté, Charlie Hebdo

 

« Une ignorance profonde, une crédulité sans bornes, une tête très faible, une imagination emportée: voilà les matériaux avec lesquels se font les dévots, les zélés, les fanatiques et les saints ».

Jean Meslier, prêtre (1664-1729)

 

« Le fanatisme est un monstre qui ose se dire le fils de la religion ».

Voltaire

 

« La liberté commence où l’ignorance finit ».

Victor Hugo

 

« Il m'arrive d'éprouver une sorte de stupeur à l'idée qu'il ait pu exister des "fous de Dieu", qui lui ont tout sacrifié, à commencer par leur raison. Souvent il me semble entrevoir comment on peut se détruire pour lui dans un élan morbide, dans une désagrégation de l'âme et du corps. D'où l'aspiration immatérielle à la mort. Il y a quelque chose de pourri dans l'idée de Dieu ! »

Cioran

 

« Est fanatique celui qui est sûr de posséder la vérité. Il est définitivement enfermé dans cette certitude; il ne peut donc plus participer aux échanges; il perd l'essentiel de sa personne. Il n'est plus qu'un objet prêt à être manipulé. C'est là le péché fondamental des religions : faire des adeptes qui ne posent plus de questions ».

         Albert Jacquard

 

 « J'aime les gens qui doutent
Et voudraient qu'on leur foute
La paix de temps en temps »

 

Anne Sylvestre

 

 

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pour ce que rire est le propre de l'homme. »

François Rabelais

 

humour,fanatisme,image,littérature,liberté,charlie hebdo

Lyon, le 11 janvier 2015 

 

2015.01.10 diaporama Je suis Charlie.pps 

 

http://youtu.be/FEaiN_ThjXU (Cabu, avril 2012)

 

www.charliehebdo.fr

02/04/2014

« Vibration de langue et d’encre »

Revue, poésie, image, francophone, traductions, Les carnets d’Eucharis, Nathalie Riera, Jean-Pierre LongreLes Carnets d’Eucharis n° 2, 2014

Le premier numéro en version imprimée était consacré à Susan Sontag; le second « poursuit sa ligne exploratrice des figures d’écritures » en laissant libre cours « à une constellation d’écrits inédits qui multiplient les franchissements et les traversées », selon les mots de la rédactrice en chef, Nathalie Riera. Cela donne un volume qui, pour hétérogène qu’il puisse d’abord paraître en matière générique et linguistique, trouve son unité dans le choix exigeant des textes et des images, un choix fondé sur la qualité esthétique et sur l’originalité thématique, dans une exploration des « paysages de la poésie et de la littérature ».

Après un entretien avec Étienne Faure autour de son dernier opus, La vie bon train, puis des photographies d’Éric Bourret commentées par François Coadou, le chapitre « Au pas du lavoir » présente des poèmes, des proses, des versets, des sentences lyriques avant un texte de Claude Minière extrait de « Mallarmé et les fantômes » et une « Petite anthologie de Textes contemporains er de Paroles d’artistes » (« En haut du pré »). Puis une partie multilingue avec des œuvres de W.S. Graham, Paul Stubbs, Mariangela Gualtieri, Juan Gelman, Viviane Ciampi, Eva-Maria Berg, Mina Loy traduites par Blandine Longre, Angèle Paoli, Raymond Farina, Brigitte Gyr, Olivier Apert… Enfin, des portraits et lectures critiques qui ouvrent un vaste horizon littéraire, et où chacun peut glaner sa nourriture.

Il faudrait tout citer, et l’on serait tenté de reproduire de larges extraits d’une revue qui, selon le souhait de la rédaction, a de grandes chances de muer le lecteur en « paysagiste », et à laquelle on souhaite une belle route.

Jean-Pierre Longre

http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com

05/02/2014

Métamorphose de la bande dessinée

Essai, Bande dessinée, francophone, anglophone, WinsorMcCay, Balthazar Kaplan, Ab irato, Jean-Pierre Longre

Balthazar Kaplan, Little Nemo, le rêveur absolu, Ab irato, 2014

Winsor McCay (1869-1934) est un pionnier, et son Little Nemo in Slumberland, créé en septembre 1905, publié en feuilleton à partir de cette date, renouvelle radicalement l’esthétique de la bande dessinée, en en faisant un genre à part entière, distinct du récit illustré. Cela, Balthazar Kaplan le rappelle, bien sûr, mais ne s’en contente pas : il analyse aussi d’une manière explicite et détaillée, quasiment exhaustive, ce qu’il faut savoir sur une œuvre que l’on peut considérer comme la première bande dessinée moderne.

En deux grandes parties, « Préambule au rêve » et « Au cœur du rêve », l’exploration du monde imaginaire de Little Nemo se fait de plus en plus incisive, de plus en plus pénétrante. Il y a, comme il se doit, l’ancrage dans une Histoire, l’héritage culturel – Jules Verne, Lewis Carroll, Andersen, les mythes populaires… Il y a l’humour, lié aux dysfonctionnements et aux transformations, l’onirisme évidemment, puisque les rêves et la fantaisie, le merveilleux et le monstrueux, l’illusion et la théâtralité sont autant de ressorts de la fiction.

Mais Little Nemo ne donne pas prise aux simplifications. Si l’imaginaire en est une constante, il cohabite avec le réel, en une subtile dialectique ; de même pour ce qui est de celle qui commande les relations entre « construction » et « perturbation » du monde. « Rien n’est stable, tout se transforme – être, chose, lieu », écrit l’auteur. Ajoutons à ces considérations celles qui concernent le dessin, toujours en mouvement (lignes et couleurs). Car « ce qui est fascinant avec McCay est qu’il ait si tôt et si vite compris les possibilités de la bande dessinée ». Le « génie » du dessinateur réside, entre autres, dans le jeu sur les cadres et sur les planches elles-mêmes, qu’il envisage d’une manière globale.

Faute d’entrer dans les détails de cette étude, disons qu’elle est à la fois savante et accessible, complète et éclairante, et que les illustrations (planches entières ou détails de dessins) qui la ponctuent, outre le rôle de preuves qu’elles jouent régulièrement, accentuent le plaisir de la lecture.

Jean-Pierre Longre

http://abiratoeditions.wordpress.com

Voir aussi Little Nemo 1905-2005, un siècle de rêves, album collectif, Les Impressions nouvelles : http://www.lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/little-n...

07/01/2014

La diplomatie dans tous ses états

Bande dessinée, film, francophone, Lanzac, Blain, Dargaud, Jean-Pierre LongreLanzac & Blain, Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques, édition intégrale, Dargaud, 2013

Le ministère des affaires étrangères, ce n’est pas une mince affaire, surtout lorsqu’on doit travailler sous les ordres d’Alexandre Taillard de Worms, qui ressemble étrangement à un homme politique nommé il y a quelques années au Quai d’Orsay, où il a fait valoir son panache, son verbe grandiloquent et son orgueilleuse résistance au bellicisme américain.

Arthur Vlaminck, jeune expert en « langages », est chargé d’écrire les discours du ministre. Difficile apprentissage de la réalité diplomatique, de la vie énigmatique et grouillante d’un cabinet ministériel : rivalités, intrigues de couloir, mesquineries d’antichambre, petits drames, franches rigolades, jeux de séduction, colères rentrées, stress quotidien, le tout apaisé par la sagesse du chef de cabinet, et dominé par les foucades intellectuelles, les conseils hautains, les envolées lyriques, les entrées et sorties inattendues, les claquements de portes, les ordres et contrordres capricieux d’un Alexandre au sommet de sa forme. Notre Arthur a beau faire, jour et nuit, au détriment de son intimité, rien n’agrée au ministre, même si c’est lui qui a dicté l’essentiel de l’argumentaire quelques minutes auparavant. Une idée à chaque instant, fusant de son esprit ouvert aux quatre vents, devrait être mise en pratique par les membres de l’équipe – s’il n’y avait ce bon Claude Maupas, dont le calme imperturbable, le sens immuable de la synthèse et de la mesure viennent souvent à bout de l’agitation, de la boursouflure et de l’absurdité récurrente à laquelle les omniprésentes citations d’Héraclite ne sont pas étrangères.

Lanzac et Blain s’en sont donné à cœur joie, dans un album consistant, où la caricature voisine avec la finesse, où le réalisme n’exclut pas l’onirisme, où la vivacité se combine avec les jolis temps de pause, où l’Histoire mondiale se nourrit d’histoires personnelles, où la drôlerie est à la mesure des enjeux humains, où chaque épisode est un bijou graphique. Rien d’étonnant à ce que Bertrand Tavernier s’en soit emparé pour en faire un film savoureux, devenu populaire. « Ce qui m’a séduit, c’est le parfait équilibre entre une force comique irrésistible et, de l’autre, une vérité, une grande réalité, dans les personnages, les situations et les dialogues. ». L’essentiel est dit.

Jean-Pierre Longre

www.dargaud.com

19/12/2013

Une épopée lyonnaise

Bande dessinée, francophone, Histoire, Christophe Girard, Les enfants rouges, Jean-Pierre LongreChristophe Girard, Le linceul du vieux monde. La révolte des canuts, livres 1 et 2, Les enfants rouges, 2013

Christophe Girard, dont la famille est lyonnaise depuis plusieurs générations, a longtemps mûri le projet d’écrire (et bien sûr de dessiner) sur la révolte des canuts qui ensanglanta la ville en novembre 1831. Pour cela, comme un chercheur scrupuleux, il s’est longuement et assidûment documenté sur un épisode dont il n’est plus guère question, il faut le reconnaître,  dans les manuels d’histoire ; et les deux premiers albums (en attendant le troisième) intitulés Le linceul du vieux monde combinent la vivacité du dessinateur, le talent du scénariste et les connaissances de l’historien (le premier livre, notamment, campe précisément un contexte historique, politique, économique dont la connaissance est nécessaire à la compréhension de la suite).

Bande dessinée, francophone, Histoire, Christophe Girard, Les enfants rouges, Jean-Pierre LongrePas de prétention à l’exhaustivité. Les planches en noir et blanc, dont le réalisme est souvent et volontairement dépassé par un pathétique et un tragique dignes de la chanson de geste, traduisent la violence de ces journées de révolte. La violence sociale, bien sûr, qui est faite aux ouvriers, puisque leurs conditions de travail se dégradent, que leurs salaires diminuent, que leurs impôts augmentent, tandis qu’une petite caste de possédants s’enrichit de plus en plus (tiens, tiens, les temps changent, les rapports sociaux ne varient pas…) et que la Chine devient une concurrente préoccupante, avec ses produits à moindre coût et de moindre qualité (tiens, tiens, etc… !). La violence physique, aussi, lorsqu’une manifestation pacifique est réprimée dans le sang, ce qui entraîne, comme toujours dans ce cas-là, un élargissement du conflit et l’enchaînement d’autres violences.

Qui est le héros de cette épopée populaire ? Personne. Certes, il y a quelques figures dominantes issues des mondes du journalisme, de la politique, du travail. Mais le véritable protagoniste, descendu de son village de la Croix-Rousse, c’est le peuple entier des canuts, victime et rebelle, solidaire et déterminé – celui que plus tard chantera Aristide Bruant. Christophe Girard lui aussi le chante, ce héros collectif, dans un dessin tout en contrastes et en mouvements, un dessin vigoureux et précis, un dessin qui fait vivre et voisiner l’enthousiasme des luttes et la cruauté de la répression, les cris d’indignation et le rire franc de la moquerie, la générosité des pauvres et l’arrogance des nantis, la morbidité du quotidien et l’espoir d’un monde meilleur… La révolte des canuts, mémorable épisode lyonnais, devient ici épopée universelle. À suivre dans le livre 3…

Jean-Pierre Longre

www.enfantsrouges.com  

www.christophegirardbd.com  

11/11/2013

Almanach insolite

Poésie, récit, illustration, francophone, Alain Joubert, Bathélémy Schwartz, Guy Cabanel, Ab irato, Jean-Pierre LongreAlain Joubert, Le passé du futur est toujours présent, illustrations de Barthélémy Schwartz, Ab irato, 2013

Si vous voulez prendre connaissance – sans les percer – des mystères liés à la découverte de débris humains dans le lac du bois de Boulogne ou au fond du bassin des Tuileries, n’hésitez pas à vous plonger dans ce petit livre. Vous y apprendrez aussi qui est le « cycliste inconnu » de l’autoroute A7 (vous savez, celui qui a été écrasé près de Givors), vous ferez connaissance avec Henri Sigisbée, professeur au Collège de France, vous rencontrerez Jacques Lacan et Jean-Pierre Mocky, ou encore la coiffeuse Jacqueline Gemona… Et vous assisterez à maints événements peu banals de l’existence quotidienne et de la vie rêvée.

Car Le passé du futur est toujours présent relate les « faits et gestes de quarante-huit jours oubliés », qu’Alain Joubert, ex-surréaliste et ami du vélo, a exhumés d’un almanach complet qu’avec quelques autres (Georges Sebbag, Marc Pierret, Paul Virilio) il avait tenté de réaliser.

De beaux restes, à vrai dire, que ceux de cet almanach, jadis parus sous le titre Huit mois avec sursis. C’est à la fois drôle, inquiétant, tragique, comique, réaliste, bizarre… Les textes brefs sont à lire sans idée préconçue, l’esprit ouvert et les capacités mentales (conscientes et inconscientes) en éveil. Les illustrations de Barthélémy Schwartz, suggestives, toniques, morbides, brumeuses, dialoguent harmonieusement avec les dissonances des histoires ici narrées, contribuant à les fixer dans la mémoire. En cas de défaillance, on retiendra au moins la leçon du professeur Sigisbée : « Tout trésor appartient à celui qui l’invente ! ».

Poésie, récit, illustration, francophone, Alain Joubert, Bathélémy Schwartz, Guy Cabanel, Ab irato, Jean-Pierre LongreP.S. : On recommandera particulièrement et sans vergogne, aux éditions Ab irato, les ouvrages de la collection Abiratures, « dédiée à l’approche poétique, ce court moment d’élaboration qui se concrétise dans la poésie, quelle que soit la forme (rêve, texte, jeu, dessin, dialogue etc.) qu’elle prend pour s’exprimer ». Parmi eux, notamment, Hommage à l’Amiral Leblanc de Guy Cabanel, précédé d’une « induction » d’Alain Joubert, justement. Un beau chantier naval et poétique.

Jean-Pierre Longre

 

http://abiratoeditions.wordpress.com

11/03/2013

Mots, lignes, couleurs

Illustration, poésie, Madeleine Ravary, Apollinaire, éditions Calliopées, Jean-Pierre LongreMadeleine Ravary, Apollinaire illustré, Éditions Calliopées, 2012

« Admirez le pouvoir insigne         

Et la noblesse de la ligne :

Elle est la voix que la lumière fit entendre

Et dont parle Hermès Trismégiste en son Pimandre. »

Le premier poème, placé sous le signe d’Orphée, suggère la double dimension de ce double recueil : la musique des mots et des vers, la plastique des illustrations.

À chaque poème son dessin aux lignes courbes, aux couleurs abondantes ou, au contraire, en sobre noir et blanc. Le plus souvent, le figuratif se détache sur un foisonnement de volutes ou de lignes simplement suggestives, parfois frisant l’abstraction, parfois tenant du calligramme. Animaux ou êtres humains se glissent discrètement ou s’imposent carrément dans la profondeur de la page. Et comme le proclame l’enchanteur :

                                 « Bêtes en folie… Croyez-moi je vous aime

                                 Et sais le nom de chacune de vous. »

Claude Debon rappelle dans sa préface que Madeleine Ravary a eu de fameux ou d’obscurs prédécesseurs dans l’illustration du Bestiaire, et pratiquement aucun pour ce qui concerne L’Enchanteur pourrissant, et juge qu’« il faut du courage » pour se lancer dans ce genre de travail. C’est vrai. Le courage de se libérer des carcans tout en restant fidèle à la magie des poèmes, Madeleine Ravary l’a eu. Et l’influence chinoise, qui se manifeste ouvertement dans la traduction des titres du Bestiaire, plus secrètement dans les dessins eux-mêmes, n’est pas la moindre preuve de cette fusion entre liberté et fidélité, qui est l’un des propres de l’art.

Jean-Pierre Longre

www.calliopees.fr

01/01/2013

Les voyages d’une médaille

Roman, bande dessinée, Allemagne, Birgit Weyhe, Élisabeth Willenz, Cambourakis, Jean-Pierre LongreBirgit Weyhe, La ronde, traduit de l’allemand par Élisabeth Willenz, Cambourakis, 2012

Les dix récits qui composent ce roman graphique ont un fil conducteur unique : une petite médaille au nom de « Marie », qui passe de main en main, de pays en pays, de continent en continent au cours du XXe siècle et du début du XXIe, en une « ronde » menant de Montréal à Montréal.

L’Amérique, l’Europe, l’Afrique, les guerres mondiales et leurs horreurs, les luttes sociales, nationales et individuelles, les vicissitudes de la vie intime et collective, les petits et les grands secrets familiaux… Tout est vu, sans manichéisme ni parti pris, par le truchement de personnages attachants, qui forment eux-mêmes une chaîne aux maillons plus ou moins ténus, plus ou moins resserrés.

Roman, bande dessinée, Allemagne, Birgit Weyhe, Élisabeth Willenz, Cambourakis, Jean-Pierre LongreLes dessins en noir et blanc, qui marient la simplicité, le symbolisme et l’expressionnisme, ne se contentent pas d’illustrer les propos, ni même de figurer la narration. Ils réussissent à diversifier les points de vue tout en donnant une idée de la vie intérieure des personnages. Voilà donc – sur un schéma antérieurement adopté par Arthur Schnitzler pour sa pièce La ronde, mais sur des sujets et dans des perspectives bien différents – une œuvre qui donne à voir, à lire, à entendre la marche du monde et les mystères des humains.

Jean-Pierre Longre

www.cambourakis.com    

21/08/2012

De Moscou à Moulinsart

Illustration, essai, francophone, Tintin, Hergé, Le Point, Historia, Jean-Pierre LongreCollectif, Les personnages de Tintin dans l’histoire, Le Point, Historia, vol. 1 2011, vol. 2 2012

Points de vue sémiologiques, littéraires, artistiques, psychanalytiques, géographiques, référentiels, intertextuels, psychologiques… j’en passe : les analyses tintinologiques abondent. Une de plus, dira-t-on, avec celle que proposent Le Point et Historia, avec la complicité de périodiques suisse (Le Temps), belges (Le Soir, La Libre Belgique) et québécois (La Presse). Certes, mais le côté historique est le parti pris original de ces deux volumes consacrés aux « événements qui ont inspiré l’œuvre d’Hergé » et par ailleurs abondamment illustrés.

Depuis Tintin au pays des Soviets jusqu’au Trésor de Rackham le Rouge pour le premier tome, et de Tintin en Amérique à l’inachevé Tintin et Alph-Art pour le second, chacun des vingt albums fait l’objet d’un chapitre documenté où chaque personnage est présenté avec ses caractéristiques, ses origines, sa naissance (livresque) ; dans l’ordre : Tintin et Milou, Dupont et Dupond, Rastapopoulos, Tchang, Alcazar, le Dr Müller, Bianca Castafiore, le Capitaine Haddock, Nestor et Tournesol, puis Al Capone, Philippulus, Bergamotte, Abdallah, Wolff, Lampion, Da Figueira, Le Yéti, De la Batellerie, Carreidas et Peggy.

Illustration, essai, francophone, Tintin, Hergé, Le Point, Historia, Jean-Pierre LongreChaque fois, aussi, sont proposés un profil visuel et textuel d’Hergé, quelques considérations culturelles et, surtout, un dossier historique fourni, qui ne cèle rien des circonstances et des influences ayant donné lieu aux scénarios construits par l’auteur, aux décors de chaque aventure, aux relations entre les personnages et leur environnement. La mémoire se rafraîchit et se nourrit à la lecture des pages sur l’URSS, la colonisation, l’égyptologie, les conflits entre la Chine et le Japon, entre la Bolivie et le Paraguay, sur les progrès techniques mis à profit par les faussaires, sur les prémisses de la Seconde Guerre mondiale, le trafic d’opium, les pirates et les corsaires, sur le château de Cheverny, modèle de Moulinsart maintenant dédié à la tintinophilie, sur la prohibition aux USA, la conquête du Pôle Nord, les Incas, l’exploitation du pétrole, les premiers pas sur la lune, la guerre froide, l’esclavagisme, la conquête des sommets himalayens, sur la mode des « people », les détournements d’avions, l’histoire de Cuba, l’affaire Legros... Nous avons droit aussi à un dossier sur Tintin et le cinéma (relations et tentatives souvent malheureuses), et à une bibliographie concernant les « arrière-plans historiques » et le « monde de Tintin ».

Dans ces beaux livres au format de BD, le grand public trouvera de quoi se remémorer des lectures lointaines ou proches, mais aussi de quoi se renseigner grâce à des contributions historiques toujours précises. De quoi, aussi, réfléchir aux rapports entretenus, dans un esprit tel que celui d’Hergé, entre la réalité documentaire et l’imaginaire.

Jean-Pierre Longre

 

http://www.historia.fr/web/evenement/tintin-le-retour-28-...

16/03/2012

L’animal humain

Nouvelle, illustration, francophone, Serge Scotto, Les éditions du littéraire, Jean-Pierre LongreSerge Scotto, Qui veut tuer Astrid la truie ?, Les éditions du littéraire, 2011

Drôles de personnages que ceux qui circulent dans les nouvelles de Serge Scotto : une truie qui, délaissant la ferme d’origine, décide de monter à Paris (comme on le dit des  ambitieux) pour y mener une vie que, finalement, elle ne pourra pas maîtriser ; une girafe inspecteur des impôts qui n’apprendra ce qu’est l’indulgence que par le truchement d’un passage au purgatoire…

Des animaux très humains – ou du moins représentatifs de certaines catégories d’humains, tel aussi ce jeune homme si démonstratif de son malheur que les autres le feront roi, voire tyran sanguinaire comme par inadvertance… Mais le plus réussi des quatre textes met en scène une statue de Jeanne d’Arc qui, prenant vie comme la Vénus d’Ille, s’emploiera, beaucoup plus violemment que cette dernière, à passer au fil de son épée tout ce qu’elle rencontrera de vivant.

Récits aux allures de fables socio-morales, ces « quatre nouvelles qui font une satire » tiennent un peu de Marcel Aymé, et aussi de la bande dessinée (y compris les quelques coquilles et négligences orthographiques qui parfois caractérisent le genre…). C’est alerte, étrange, vivifiant, et les aquarelles de l’auteur donnent au volume une coloration de bon aloi.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdulitteraire.com   

http://chiensaucisse.over-blog.com  

31/12/2011

Les violences de l’art

Roman, Peinture, Belgique, francophone, Stéphane Mandelbaum, Yves Wellens, Grand miroir, Jean-Pierre LongreYves Wellens, Épreuve d’artiste, Grand miroir / Renaissance du livre, 2011

Stéphane Mandelbaum (1961-1986) a connu le destin tragique d’un artiste maudit ; un destin, en quelque sorte, à l’image de sa peinture violente, provocatrice, transgressive, où la mort, le sexe, le sang, la chair sont objets de fascination. Peintre insatisfait, portraitiste tourmenté, il se fit aussi voleur, et en mourut assassiné à 25 ans.

Le personnage a de quoi attirer les écrivains en quête de sujets forts. Certains pourraient en faire une biographie pleine de références ; d’autres un roman aux résonances vigoureuses. C’est le genre qu’a choisi Yves Wellens, mais à sa manière particulière, donnant des allures réalistes à l’invention et des airs romanesques à la réalité – et développant en quelque sorte ce qui se présentait sous forme abrégée ou ramassée dans certains de ses ouvrages précédents, comme Le cas de figure (Didier Devillez, 1995) ou Incisions locales (Luce Wilquin, 2002).

Selon un canevas quasiment immuable et terriblement prenant, entre prologue et épilogue, se succèdent dix chapitres d’« actualités » et sept chapitres de « portraits », qui bâtissent le processus biographique, artistique, mental du personnage devenant sous nos yeux la personne réelle de Stéphane Mandelbaum. Ce qui importe, semble-t-il, c’est moins de raconter une vie, certes hors du commun, que de tenter d’explorer les tréfonds de la création artistique avec ses tâtonnements, ses fulgurances, ses échecs, ses excès, ses risques mortels. Il y a l’enquête journalistique avec son cheminement cahoteux, et la construction esthétique avec ses errements chaotiques. Et à cette construction ne sont pas étrangers les « portraits » d’êtres tout aussi hors normes que Mandelbaum : Rimbaud, Pasolini, Bacon, Pierre Goldman, Goebbels, Himmler… On peut dire que ces portraits, de même qu’ils font partie intégrante du livre, sont au cœur même de l’œuvre du peintre.

Ainsi Wellens donne-t-il une tragédie en forme de puzzle dont chaque ensemble de scènes, chaque acte vise à percer des secrets, à approcher les rapports intimes entre un homme (sa vie, sa mort) et son œuvre. « On atteint, dans cette circonstance, un cas limite de contamination de l’œuvre par la réalité, mais aussi bien de la réalité par l’œuvre, sans qu’on sache parfaitement discerner en quel sens l’influence joue le plus ». ET Stéphane Mandelbaum lui-même de citer cette phrase : « J’ai une certaine faiblesse pour les criminels et les artistes : ni les uns ni les autres ne prennent la vie comme elle est ». Ainsi va la création.

Jean-Pierre Longre

http://www.renaissancedulivre.be/index.php/litterature/grand-miroir  

04/10/2011

Perspectives intimes

Roman, musique, peinture, francophone, Gaëlle Josse, Editions Autrement, Jean-Pierre LongreGaëlle Josse, Les heures silencieuses, Autrement / Littératures, 2011. J'ai lu, 2012

La contemplation d’un tableau requiert par nature le mutisme, et si mots il y a, ils ne peuvent naître que de l’œuvre même. Dans Les heures silencieuses, Gaëlle Josse fait surgir du silence les secrets de l’image, en donnant la parole au personnage que l’on y distingue sans pouvoir en rien le reconnaître.

D’abord l’œuvre picturale, reproduite sur la couverture du livre : un tableau d’Emmanuel De Witte, tout en profondeur, où « l’ombre qui tombe à terre en dévorant les couleurs et en assourdissant les formes » est parsemée des taches de « la lumière du soleil montant ». Dans l’enfilade des pièces de cet intérieur hollandais, la première est occupée par une femme vue de dos, jouant de l’épinette. C’est elle, Magdalena, épouse de Pieter Van Beyeren, qui tient ici son journal, par le truchement de la plume subtile et retenue de Gaëlle Josse.

À Delft, au XVIIe siècle, dans le milieu des riches négociants et des navigateurs audacieux, une épouse et mère, même si elle a la fibre commerçante, doit avant tout tenir sa maison avec la discrétion et l’efficacité requises. Alors Magdalena, qui ne doit rien laisser paraître, apaise les souvenirs cuisants, les accidents de la vie, les aspirations déçues, les tristesses durables, les souffrances passagères en suivant par l’écriture les méandres de son intimité. Il y a aussi de fugitifs moments de joie, des bonheurs artistiques (on croise avec plaisir, à l’occasion, Vermeer ou Sweelinck), et l’amour porté à ses enfants, qui n’occulte pas la perte de ceux qu’elle a perdus.

roman,musique,peinture,francophone,gaëlle josse,editions autrement,jean-pierre longreLe dévoilement esquissé des secrets de l’âme et du corps, à l’image de ce que laisse deviner le tableau de De Witte, s’accompagne de détails précis sur la vie quotidienne, les relations familiales et amicales, locales et internationales, la solidarité même : « Nos provinces offrent l’asile à ceux qui ne peuvent vivre en paix dans leur pays. Juifs, catholiques ou réformés demeurent ici en bonne intelligence, et chacun apporte sa pierre à l’édifice commun ». Avec cela, sagesse et lucidité soutiennent la réflexion : « Chaque jour qui passe me rappelle, si besoin était, que la conduite d’une vie n’est en rien semblable à celle d’un stock d’épices ou de porcelaine. Ce que nous tentons de bâtir autour de nous ressemble aux digues que les hommes construisent pour empêcher la mer de nous submerger. Ce sont des édifices fragiles dont se jouent les éléments. Elles restent toujours à consolider ou à refaire. Le cœur des hommes est d’une moindre résistance, je le crains ».

Le silence est bien la condition de la mise au jour de la vie, un silence ponctué par la musique : « C’est une grâce de se laisser toucher par elle. Je crois volontiers qu’elle adoucit nos cœurs et nos humeurs ». Ainsi ce roman, mélancolique journal intime, est-il non seulement un témoignage biographique et historique, la mise en perspective d’une quête morale et sentimentale, mais aussi une somme esthétique : la peinture, l’écriture, la musique s’unissent pour dresser, dans une atmosphère tout en nuances, le portrait d’une femme qui, au-delà de circonstances particulières, (se) pose les questions les plus humaines qui soient.

Jean-Pierre Longre

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www.jailu.com

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14/04/2011

Cachée derrière…

Cordou.jpgPierre Autin-Grenier, Elodie Cordou, la disparition, « vu par Ronan Barrot », les éditions du Chemin de fer, 2010

« Elodie Cordou, outre qu’elle était parmi nous d’une éblouissante beauté, la légèreté faite plume, je l’ai déjà dit, faisait toujours preuve d’une agilité d’esprit très rare qui témoignait d’une intelligence lumineuse que ne risquait jamais d’effleurer le superficiel ». Elle a toujours détesté se faire prendre en photo, et d’une manière générale redoutait les « photographistes », leur préférant les peintres dérangeants, « briseurs d’ordre établi », tel celui qui vivait dans le village du Limousin où elle donna son dernier rendez-vous au narrateur.

Car, comme le titre et la première page du récit l’annoncent d’emblée, personne ne peut dire où se cache Elodie Cordou, ni même « attester sa présence au monde ». Ce monde de la finance et du pouvoir, incarné par son frère Jean-Maximilien, héritier de l’affaire familiale, ce monde du négoce et de la rentabilité aux yeux duquel tous ceux (dont Elodie Cordou) qui n’entrent pas dans le moule sont atteints de « déséquilibre mental », ce monde, donc, elle l’a fui pour on ne sait où, on ne sait quoi.

Elodie Cordou, alliance complexe de la douceur musicale (son prénom) et de la dureté du cuir (son nom), est éprise d’indépendance, mais sa révolte lucide exclut la violence. D’où sa disparition, ultime manifestation du refus. On aurait pourtant bien voulu la connaître en chair et en os, voir si elle est bien telle que l’évoquent les pages poétiques et litaniques, graves ou légères de Pierre Autin-Grenier, telle que nous la montrent les peintures vives et sombres, statiques ou mouvementées de Ronan Barrot – un peu ce qu’on peut voir, à l’occasion, sur les toiles du peintre d’Eymoutiers dont il est question au détour du chemin. Mais à y bien réfléchir, on ne peut la connaître que par la représentation littéraire et graphique, en retrait du réel, cachée derrière.

La combinaison du texte et de l’image illustre parfaitement, aux antipodes du figé mécanique de la photographie et des clichés de l’écriture à la mode, la profondeur de la liberté humaine et les mystères de l’art salvateur.

Jean-Pierre Longre

www.chemindefer.org

Un petit rappel…

 

Pierre Autin-Grenier, Là-haut, « vu par Ronan Barrot », les éditions du Chemin de fer, 2005.

 

Au sommet de la colline, la « baraque bleue », où vient de mourir une vieille femme qui y demeurait recluse depuis on ne sait quand, recèle des mystères insoupçonnés. Les hommes robustes chargés de la vider, à mesure de leur exploration, découvrent des secrets à frémir : des boîtes aux étranges contenus, un portrait qui nous fait remonter à des origines familiales porteuses de malédiction et de mort, et encore… laissons au texte le soin de ses effets. Les illustrations de Ronan Barrot, à grands traits sombres suggestifs et énigmatiques, s’adaptent précisément aux pages de cette nouvelle qui nous plonge dans les profondeurs lugubres du temps.

 

J.-P. L., novembre 2005

  

…et sur l’auteur : http://remue.net/cont/autingrenier1.html

27/09/2010

Hergé, images et mythes

peautintin-med.jpgJean-Marie Apostolidès, Dans la peau de Tintin, Les impressions nouvelles, 2010

L’enjeu ? « Risquer une lecture autobiographique des aventures » de Tintin. Le pari est risqué, et tenu. Jean-Marie Apostolidès, en vingt-cinq chapitres très documentés, bourrés de références, n’occulte rien, ou plutôt fait surgir, d’une manière parfois audacieuse mais toujours séduisante, ce qui restait occulté – tout en laissant deviner que le chantier reste ouvert.

Les relations plus ou moins secrètes d’Hergé avec son protagoniste, mais aussi avec Milou, Haddock, La Castafiore et même Jo et Zette sont passées au crible d’une lecture scrupuleuse des albums les plus marquants, s’appuyant sur la vie du géniteur, sur ses relations avec sa famille (sa mère, son frère Paul), avec les femmes (notamment sa première épouse, Germaine), avec l’abbé Wallez, le « père » influent, voire tout-puissant. Le lecteur entre véritablement « dans la peau » du héros marqué d’une androgynie latente liée à une thématique constante, celle de la gémellité, de la dualité, qui concerne Tintin comme Hergé.

L’inconscient de Georges Rémi s’articule, selon Apostolidès, sur deux mythes : celui des jumeaux (le père et l’oncle, les Dupondt etc.) et celui de la relation Maître-fillette, tous deux issus du « fantasme fondamental qui structure le rapport complexe du masculin au féminin ». Il semble que l’argumentation générale du livre tourne autour de cet axe. De là, une étude psychanalytique poussée, qui établit un parallèle entre les grands épisodes de la vie d’Hergé et ceux des aventures de Tintin (par exemple les étapes que représentent Le Temple du Soleil et Les bijoux de la Castafiore). Cela tend à montrer la volonté de donner à l’être de papier une existence charnelle (à l’instar de celle de Tchang), existence qui a besoin d’une protection, dans le cercle restreint des compagnons d’aventures et à l’abri des murs de Moulinsart, contre le monde extérieur et ses désordres. Bref, « les aventures de Tintin se présentent à nous comme un système total, replié sur lui-même et pourtant ouvert sur le monde ». N’est-ce pas l’un des secrets du succès auprès du public « de sept à soixante-dix-sept ans » ?

Analyses convaincantes, exemples probants, Dans la peau de Tintin, qui ouvre aussi la réflexion sur la postérité de l’œuvre d’Hergé, est, dans la perspective psychanalytique,  une somme aux résonances multiples, qu’il faut prendre le temps de méditer si l’on veut mesurer la portée des aventures du « petit reporter », et ainsi renouveler le plaisir que procure leur lecture.

Jean-Pierre Longre

www.lesimpressionsnouvelles.com  

03/07/2010

Images de l’amertume

Cioran-rebus[1].jpgEmil Cioran, Aphorismes traduits en rébus par Claude et Chris Ballaré, préface de Frédéric Schiffter, Finitude, 2009

Le rébus met en images non seulement les mots, mais aussi les sons. Créant des images, il crée d’autres mots, et le hasard, complété par l’imagination des auteurs, fait parfois admirablement les choses : inaugurer l’amertume (et le livre) avec une lame de rasoir, c’est une trouvaille… Bien sûr, une vache en train de meugler pour traduire la syllabe « me » ou un nœud pour traduire le « ne » illustrent la prédominance de l’image sur le son, de l’imagination sur la lettre ; et c’est tout le charme du rébus, surtout lorsque les objets qu’il donne à voir, comme ici, sont délicieusement kitsch.

images.jpgPourquoi Cioran ? Sans doute parce que l’auteur du Précis de décomposition a le sens de la formule percutante ; mais il n’est pas le seul. Le goût des illustrateurs ? Sans doute. Alors on sent une accointance entre les suites de dessins souvent énigmatiques (bien que les objets pris séparément soient clairement identifiables) et les suites de mots, dont la construction vigoureuse et provocatrice ne peut laisser indifférent. Chaque objet, chaque mot, chaque son est d’une simplicité enfantine ; mis ensemble, ils se « décomposent » les uns les autres, et leurs combinaisons deviennent désespérément mystérieuses. L’œuvre est accomplie.

Jean-Pierre Longre

www.finitude.fr  

11/06/2010

Les miroirs de la mémoire

ecorchurecouv1 Sandu.jpgAna Maria Sandu, L’écorchure. Vu par Marine Joatton. Traduit du roumain par Fanny Chartres. Les éditions du Chemin de Fer, 2010. 

 

En vers libres (ou en prose rythmée), une succession de tableaux tentent de fixer sur la page les fluctuations de la mémoire. Il ne s’agit pas vraiment d’autobiographie, mais plutôt de souvenirs poétisés, dans lesquels l’imaginaire et l’écriture de jeunesse tiennent aussi leur  place, souvenirs oscillant entre la première, la deuxième et la troisième personne, comme si le miroir, en fragments divers, multipliait les angles de vue et nous donnait à voir plusieurs « petites ana » dont chacune a « une histoire à raconter ».

 

Les histoires, ces divers va-et-vient dans le passé, entre la petite enfance, avec ses jeux et ses travaux, et la période des études, avec ses amours et ses débuts littéraires, nous mènent vers  « ces choses simples et insignifiantes », parfois heureuses, souvent douloureuses, qui font l’intimité d’une petite fille et d’une femme. Les jeux de l’enfance, notamment, ne sont pas dénués de violence et de sexualité naissante. Les plaisirs, les brimades, les amitiés, les inimitiés, les modes de vie, les coutumes du passé dans la Roumanie des années 1970-1980, tout est dit sans fausse pudeur, sans complaisance non plus. Et cela contribue à la poétisation de la vie, dans ses dimensions physiques et mentales, réalistes et oniriques.

 

Les dessins de Marine Joatton, à gros traits côtoyant les mots, s’y superposant parfois, les « écorchant » au passage, renforcent l’aspect visuel du texte. Ils ne l’illustrent pas, mais lui ajoutent leur dimension, à la limite du fantastique. Les qualités poétique et plastique, l’étroite complémentarité des arts font de L’écorchure ce qu’on peut appeler un beau livre.

 

 Jean-Pierre Longre

 

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