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07/07/2020

Permanente jeunesse de la nouvelle

nouvelle, francophone, brèves, atelier du gué, Jean-Pierre LongreBrèves n° 116, 2020

Autour de l’axe thématique central annoncé en quatrième de couverture (« Jeunesses »), tournent des histoires aux sujets et aux tons très divers.

Histoires d’amour souvent… Celui d’une mère « méritante » marquée par ses aventures amoureuses, celui d’une jeune femme qui attend le retour de guerre de son homme, celui d’un vieux garçon pour une toute jeune écuyère à peine entrevue et définitivement aimée. C’est aussi l’hommage discret et délicat, pendant l’occupation, d’un fils pour son père immigré espagnol qui vient de mourir, la quête de ses parents par une fille abandonnée toute petite, le souvenir d’un amour d’enfance et de harcèlement par un garçon devenu professeur, l’évocation par un fils de son père, ses amours, la guerre, la déchéance, la mort, ou le désir absolu de départ d’un jeune homme dont le père et le frère pêcheurs ont disparu en mer. On suit avec une bonne dose d’émerveillement le voyage (« deux mille ans pour parcourir cent kilomètres ») d’un rocher devenu caillou puis galet, le long de la Durance, ou avec une terreur amusée le périple mortel et parodique d’un tueur à gages. On s’étonne avec délices de la rencontre de deux hommes dans un étrange « tête-à-tête », ou, littéralement déroutés, de celle de « Maggie-tue-les-chats » avec « Muguet-de-mai », dans un récit à caractère onirique, où la confusion des êtres, la puissance des traits, la surprise des illustrations créent une curieuse alchimie.

Ces nouvelles inédites sont suivies d’un dossier, réalisé par Éric Dussert, sur Maurice Loton (1919-2007), dont la nouvelle « La dictée » nous fait passer de la mémoire rassurante au cauchemar temporel. Les questions posées par Marlène Deschamps à Emmanuelle Moysan, éditrice (Le Soupirail), permettent, entre autres, d’aborder le sujet de la publication de livres traduits de langues étrangères, et les notes de lecture rappellent que les recueils de nouvelles méritent encore largement leur place dans le monde littéraire actuel…

En (beau) complément, des œuvres de l’artiste Canta, « peintures et œuvres sur papier », offrent leurs formes et leurs couleurs à un numéro qui, encore une fois, tient les promesses d’une revue qui se veut, à juste titre, « anthologie permanente de la nouvelle », genre toujours jeune.

Jean-Pierre Longre

Nouvelles de Françoise Guérin, Yûko Chigira, Alain Rizzolo-Mège, Françoise Lemaître, Gilles Marie, Monique Debruxelles, Sébastien Sanchez, Monique Coant-Blond, Sébastien Pons, Ph. Deblaise, Annie Pellet, Benoît Fourchard, Maurice Loton.

www.scopalto.com/revue/breves

www.atelierdugue.com

Brèves, 1, rue du Village, 11300 Villelongue d’Aude

02/07/2020

Entre Seine et Danube

French Kiss COPERTA mic.jpgRadu Bata, French Kiss, « L’amour est une guerre douce », édition bilingue français-roumain, Libris Editorial, Braşov, 2020

Que peut le lecteur, sinon continuer à lire, à relire, à contempler ? Et inciter ses semblables à lire, relire, contempler, écrivais-je à propos de Survivre malgré le bonheur, publié par Jacques André en 2018 (voir ici). Radu Bata, dont les poésettes font maintenant partie du paysage poétique français, roumain, européen (laissons donc là guillemets et autres italiques), apporte sa contribution décisive à l’exaucement de ces vœux, en offrant un nouveau recueil à l’appétit du lecteur en question. Si certains des textes du précédent recueil y sont repris, tantôt tels quels, tantôt modifiés, la majeure partie du livre comporte des nouveautés, grâce auxquelles le baiser d’amour se prolonge d’un bout à l’autre de l’Europe. Il s’agit donc de la France et de la Roumanie (l’anglais du titre est-il une manière de délicatesse ? Ne pas choisir, ne pas faire de préférences ?). En tout cas :

« défiant la logique

les vents et la géographie

la seine et le danube

ont fait l’amour

sur la table de brâncusi

dans le lit de cioran

sur les chaises de ionesco

 

et la seine a accouché

des colonnes sans fin

pour décorer

le magasin

de l’au-delà ».

Autre nouveauté, non des moindres : le recueil est bilingue. D’un côté le roumain, de l’autre le français. Une poésie mise à la portée de tous : c’est bien ce qu’à juste titre veut l’auteur, qui se voit, que nous voyons volontiers

                                      « comme un fantôme qui rêve

                                      de sauver le monde

                                      avec une accolade

                                      entre deux méridiens ».

Lecteurs de Roumanie, de France et d’ailleurs, enfants de tous pays, lisez les poésettes de Radu Bata, vous saisirez « la logique de l’amour ».

Jean-Pierre Longre

www.facebook.com/libriseditorial.ro

28/06/2020

"La vie mode d’emploi" sous le Second Empire

Bande dessinée, Roman, francophone, Cédric Simon, Éric Stalner, Philippe Mellot, Émile Zola, Les Arènes, Jean-Pierre LongreCédric Simon & Éric Stalner, Pot-Bouille, d’après le roman d’Émile Zola, Les Arènes BD, 2020

Dixième roman de la série des Rougon-Macquart, Pot-Bouille, publié en 1883, décrit la vie d’un immeuble parisien dont la belle façade haussmanienne ne cache pas longtemps un « envers du décor » peu reluisant : rivalités, arrivisme, mesquineries, intrigues financières et amoureuses… C’est ce que découvre Octave Mouret en emménageant dans une chambre du quatrième étage (la montée d’étage en étage correspond à une descente dans la hiérarchie sociale). Le jeune homme a justement pour ambition de s’élever dans cette hiérarchie, si possible en séduisant une femme de la « bonne société ». Ce faisant, il s’insinue dans la bourgeoisie commerçante, dont le récit analyse sans concessions les faits, gestes, préoccupations et intentions.

Bande dessinée, Roman, francophone, Cédric Simon, Éric Stalner, Philippe Mellot, Émile Zola, Les Arènes, Jean-Pierre LongreDe ce roman, Cédric Simon et Éric Stalner ont tiré une bande dessinée qui traduit pleinement le « naturalisme » dont se réclamait l’écrivain. Les plaisirs, les turpitudes, les élans, les tromperies, les colères, la violence même se manifestent en images où s’épanouit la satire. Octave Mouret, au centre du ballet, fait figure de héros charmeur et sans scrupules, et il tirera bien son épingle du jeu, un jeu dont la suite sera décrite dans Au Bonheur des Dames… Certes, la morale en prend un coup, et ce sont les servantes, devisant d’une fenêtre à l’autre dans la cour, qui la tirent : « Comme j’aimerais quitter cette baraque ! On y devient malhonnête malgré soi ! » / « Celle-ci ou une autre, toutes les baraques se ressemblent ! » / « C’est vrai… » / « C’est toujours pareil… C’est cochon et compagnie !... ».

La fin de l’album est consacrée à un dossier de Philippe Mellot, très documenté et richement illustré, sur la transformation de Paris par les « grands travaux d’Haussmann » (non dénués bien sûr d’intentions politiques), sur le « quartier des déshérités et ouvriers », et sur « un immeuble des quartiers populaires au temps de Pot-Bouille ». Dessins et photos d’époque livrent des scènes vivantes, réalistes et cocasses de la vie d’« une maison à Paris ». De quoi imaginer, dans un souci d’exhaustivité, des existences méconnues, comme le fera Georges Perec dans La vie mode d’emploi.

Jean-Pierre Longre

www.arenes.fr

20/06/2020

Théâtre : à l’Est du nouveau

Selin Altiparmak, Sivas 93 ; Pavlo Arie, Au début et à la fin des temps ; Bassa Djanikashvili, Angry Bird ; David Kldiachvili, Le malheur ; éditions L’espace d’un instant, 2020

théâtre, géorgie, turquie, ukraine, Bassa Djanikashvili, David Kldiachvili, Genco Erkal, pavlo arie, Clara Schwartzenberg, Gery Clappier, Maia Kiasashvili, Clara Schwartzenberg, Janri Kachia, Selin Altiparmak, Iulia Nosar, Aleksi Nortyl, Bassa Djanikashvili Yoann Lavabre, Maïa Varsimashvili-Raphael, Etienne Copeaux, Bruno Boussagol, l’espace d’un instant,  jean-pierre longre Le moment est enfin venu de profiter des dernières publications de éditions L’espace d’un instant. Des pièces très diverses, toujours préfacées, présentées et traduites avec soin et précision, venues bien sûr de l’Est.

De Turquie : Sivas 93 de Genco Erkal (traduction de Selin Altiparmak), pièce « chorale » qui relate le massacre d’artistes et d’intellectuels turcs, en 1993, par une foule manipulée par les islamistes radicaux.

D’Ukraine : Au début et à la fin des temps, de Pavlo Arie (traduction de Iulia Nosar et Aleksi Nortyl), caractérisé entre autres par un va-et-vient entre passé théâtre, géorgie, turquie, ukraine, Bassa Djanikashvili, David Kldiachvili, Genco Erkal, pavlo arie, Clara Schwartzenberg, Gery Clappier, Maia Kiasashvili, Clara Schwartzenberg, Janri Kachia, Selin Altiparmak, Iulia Nosar, Aleksi Nortyl, Bassa Djanikashvili Yoann Lavabre, Maïa Varsimashvili-Raphael, Etienne Copeaux, Bruno Boussagol, l’espace d’un instant,  jean-pierre longre et présent ; l’action de la pièce se déroule dans la « zone interdite » de Tchernobyl, et met en scène le désarroi de personnages qui s’y trouvent et s’y rencontrent plus ou moins volontairement

De Géorgie : Angry Bird, de Bassa Djanikashvili (traduction de Gery Clapier, Maia Kiashiashvili et Clara Schwartzenberg), où « deux adolescents désabusés manipulent leurs parents respectifs sur fond de conflit confessionnel entre chrétiens et musulmans ».

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Jean-Pierre Longre

http://www.sildav.org  

http://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presen...

13/06/2020

« Nous sommes simplement de passage »

Roman, francophone, Laurine Roux, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreLaurine Roux, Une immense sensation de calme, Les éditions du Sonneur, 2018, Folio, 2020. Prix SGDL Révélation 2018

Sur une terre à la sauvagerie sibérienne vivent tant bien que mal les descendants des rescapés d'une guerre qui n'a laissé que des femmes et quelques enfants devenus des "Invisibles", aveuglés par les gaz toxiques et élevés parmi les ours. Depuis, le "Grand Oubli" avait tenté d'effacer les souvenirs, pourtant restés gravés dans la mémoire des vieilles femmes. C'est dans ce monde que vit la narratrice, jeune fille errante qui, réfugiée chez des pêcheurs, rencontre un jour Igor : « Lorsqu'il descend de la falaise, Igor s'approche de moi. Tout près. Il me regarde sans un mot. Le bleu délavé de ses yeux a l'acuité du métal, mais il est surtout immense, comme si un bout du ciel s'était détaché pour tomber là en deux petites taches rondes et azurées. Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe, si cet homme me regarde ou voit au-delà, je sens juste mon pouls battre à tout rompre et ma tête se remplir d'un liquide bleuté noyant, au-delà de mes pensées, toute ma personne. ».

roman,francophone,laurine roux,les éditions du sonneur,jean-pierre longreC'est avec lui qu'elle va parcourir le pays jusqu'à ses confins, jusqu'à la mer, jusqu'à comprendre que « le temps n’est qu’une succession d’effondrements à l’infini » et que les humains, passagers de l’histoire ou de la légende, ne font qu’un avec les éléments. À l’intérieur du trajet narratif principal se glissent une série d’aventures qui le soutiennent, qui le nourrissent, histoires vécues ou légendes transmises. Malgré les promesses du « Grand Oubli », le passé ressurgit : la mort de la grand-mère Baba, les épisodes de la guerre qui a créé les « Invisibles », l’histoire de la vieille Grisha et du Dresseur d’ours qu’elle a connu dans sa jeunesse, liée à celle des Tsiganes, de la Tochka et de Tochko… Tout se rejoint dans la tradition des contes merveilleux et cruels, dans lesquels le bonheur et le malheur, la bonté et la méchanceté ne vont pas les uns sans les autres.

Inséparable des personnages et de la narration, la présence de la nature, sans laquelle rien ni personne ne vivrait, une nature sublimée par le style âpre, sensuel et poétique de l’auteure : « Un rai de lune perce à travers les volets. Le feu s’est éteint. Tochko ronfle. Dans son sommeil, Igor semble moins agité. […] Nous parcourons la campagne, traversons les forêts, suivons les crêtes marneuses, longeons les rives du lac, et pendant tout ce temps notre vigueur reste en son enfance. Je suis une enfant qui fait l’amour avec Igor, mais aussi avec la forêt, le lac, les hirondelles du printemps, les grives de l’automne, qui se laisse choisir par la jouissance, les bras ouverts et la bouche continûment humide. Je crois pouvoir dire que nous sommes beaux. Chaque seconde explose en fruit gorgé, chaque jour est l’orée d’un commencement. ». Ainsi se construit un monde où se rejoignent le passé et le présent, le réel et le mythe, les tourments et cette « sensation de calme » annoncée par le titre et incarnée par Grisha : « Un instant sa beauté d’antan irradie le masque plissé de la vieillesse. Derrière le cuir et les rides, par-delà l’affaissement, on entraperçoit le visage clair comme l’eau de source, chantant et limpide, de la jeune fille qui s’éveille au désir. ».

Jean-Pierre Longre

www.editionsdusonneur.com

www.folio-lesite.fr 

05/06/2020

« C’est un monde »

Roman, francophone, Jean Échenoz, Les éditions de minuit, Jean-Pierre LongreJean Échenoz, Vie de Gérard Fulmard, Les éditions de minuit, 2020

Sous quelle plume peut-on assister, dans un même roman, à la chute d’un fragment de satellite soviétique sur un hypermarché (qui entraîne la mort, entre autres, du propriétaire du narrateur, d’où suspension bienvenue du loyer), à celle, dans le même quartier, de Mike Brant depuis le sixième étage de son immeuble (manquant d’écraser la mère du même narrateur), à l’enlèvement et à la prétendue mort de la secrétaire générale d’un petit parti politique dont les responsables brillent par leur totale absence de scrupules et par leur cynisme ricanant ? Oui, sous quelle plume? Bien sûr sous celle de Jean Échenoz, qui manie dans un inimitable mélange le détachement de l'ironie, la force du burlesque, le dévoilement discret des techniques romanesques et l’empathie pour les gens ordinaires confrontés à la brutalité des arrivistes.

Les péripéties inattendues et les chutes diverses qui jalonnent ce bondissant récit sont comme une série de reflets changeants de la déchéance de Gérard Fulmard, dont la biographie relatée à la première personne est périodiquement relayée par des digressions nous faisant percevoir les effrayants abîmes de la vie politique et sociale. Gérard Fulmard, donc, stewart licencié pour faute, cherche un moyen de gagner sa vie. Pourquoi pas détective privé ? Fort de sa nouvelle raison sociale, il va se faire enrôler par les sbires de la FPI (Fédération Populaire Indépendante). Enrôler et complètement piéger, pris dans un engrenage de plus en plus serré.

Inutile de préciser qu’à aucun moment on ne risque de s’ennuyer à la lecture de Vie de Gérard Fulmard (un titre à la Stendhal, et qui se laisse comparer à ceux des grandes biographies historiques ou sacrées, sauf à y voir, par son côté assonantique, une sorte de dérision - Gérard n'est pas du genre fulminant). Non, aucun ennui. Plutôt de la jubilation, à suivre ces itinéraires citadins et narratifs dont la succession de s’épuise pas, à déceler la parodie, les allusions, la satire, à lire un vrai roman qui se pose ouvertement comme tel, puisque le romancier n’hésite pas à discrètement se manifester, un vrai roman dont chaque couche superposée (comme les pelures d’un oignon, pour reprendre la comparaison jadis faite par Queneau) laisse place à une autre couche, et ainsi de suite. « C’est un monde », comme le dit le psychiatre véreux de l’histoire.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdeminuit.fr 

29/05/2020

Des nouvelles sur la Table

Sylvia Plath, Mary Ventura & le neuvième royaume, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anouk Neuhoff. Emma Cline, Los Angeles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch. La Table Ronde, « La nonpareille », 2019.

Nouvelle, anglophone Sylvia Plath, Anouk Neuhoff, Emma Cline Jean Esch, La Table Ronde, La nonpareille, Jean-Pierre LongrePour leur récente collection de petits ouvrages contenant chacun une seule nouvelle, les éditions La Table Ronde ont choisi le nom de l’un des plus petits corps typographiques, ce qui sied tout à fait à la dimension et aux caractéristiques des textes ainsi publiés : concision, concentration.

Prenons pour exemples deux des nouvelles dernièrement parues. Mary Ventura & le neuvième royaume, de Sylvia Plath, raconte un drôle de voyage en train que Mary fait malgré elle. « Tu n’as aucune raison de t’inquiéter, susurra la mère de Mary, absolument aucune raison ». L’insistance de ses parents est pourtant bien inquiétante, comme le reste : destination inconnue, « vers le nord », avec des rencontres étranges, des stations bizarres dans des « royaumes » numérotés… et une arrivée dans un monde inattendu. Bonheur ou malheur ?

Nouvelle, anglophone Sylvia Plath, Anouk Neuhoff, Emma Cline Jean Esch, La Table Ronde, La nonpareille, Jean-Pierre LongreLos Angeles, d’Emma Cline, a toutes les apparences du réalisme. Alice a été embauchée comme vendeuse de vêtements féminins de marque, et se laisse séduire par les activités marginales et illégales d’une jeune collègue, avec une facilité déconcertante mais des conséquences risquées : « Alice était à ce moment de la vie où, quand il se produit un événement triste, bizarre ou sordide, on peut se consoler avec cette promesse indulgente : ça va passer. Vu sous cet angle, le pétrin dans lequel elle se trouvait semblait déjà entériné ». Et le récit reste en suspens sur le danger…

Deux récits précieux dont la brièveté formelle suscite des prolongements et abandonne le lecteur à ses supputations et à ses songes.

Jean-Pierre Longre

www.editionslatableronde.fr/Catalogue/la-nonpareille

www.editionslatableronde.fr

22/05/2020

L’enfer de Rose

Roman, francophone, Franck Bouysse, La manufacture de livres, Jean-Pierre LongreFranck Bouysse, Né d’aucune femme, La manufacture de livres, 2019

Aînée des quatre filles d’un couple de paysans miséreux, Rose, 14 ans, a été vendue par son père aux abois à un « maître de forges » qui, avec sa mère, règne en despote cynique sur son domaine, ses chiens, ses chevaux et son rare personnel, et qui cache sa femme, prétendument malade, dans une chambre close de sa vaste maison. Rose s’habituerait tant bien que mal à sa nouvelle vie de servante, s’il n’y avait le regard cruel et sournois de la vieille femme, et la brutalité sans scrupules du maître, qui va se mettre à violer régulièrement la jeune fille.

On comprend rapidement que ce qui guide l’homme et sa mère est la volonté d'assurer une descendance à la famille, de perpétuer le nom et la propriété. Alors les drames vont s’accumuler : les remords et l’assassinat sordide du père de Rose, les découvertes de celle-ci, qui trouve un fugace répit auprès du palefrenier Edmond (personnage dont l’importance va peu à peu se révéler), les incursions dans la vie de la mère privée de sa fille aînée et de son mari, et qui va tenter de survivre avec ses trois autres filles, l’acte désespéré qui va mener la jeune fille, sous la houlette d’un médecin corrompu, à l’asile où on lui enlève de force l’enfant qu’elle met au monde et où elle va rester enfermée des années… Pathétique des événements, pathétique de la narration : « Six jours. On m’a laissé mon bébé pendant six jours. Six jours, lui et moi. Mon bébé, rien qu’à moi. C’était loin de faire la vie que je voulais avec lui. Rien que six petits jours. Le septième après la naissance, ils sont tous entrés dans le silence. Il y avait le docteur, deux infirmiers, et la vieille. […] Le docteur s’est approché de la vieille. Il s’est penché sur le berceau et il a attrapé mon petit qui dormait. J’ai senti mon cœur qui cherchait à sortir de ma poitrine. J’ai voulu sauter sur le docteur, mais l’infirmier m’a plaquée sur le lit, et le deuxième a commencé à m’attacher avec les sangles, sans que je puisse rien faire contre eux ».

Toutes les péripéties de la vie de Rose, tous les retournements de situation, toutes les surprises du récit sont relatés par l’intermédiaire d’un prêtre qui a retranscrit le journal de la jeune femme, trouvé à la suite d’un concours de circonstances, et qui s’est pris d’affection pour elle, « cette femme que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, mais dont il me semble pourtant tout connaître, cette femme avec qui je n’ai pas fini de cheminer, avec qui je n’en aurai jamais fini ». À ce journal s’ajoutent les points de vue et les histoires d’autres personnages (le père, la mère, l’enfant, le prêtre, Edmond…), ce qui donne à l’ensemble une dimension chorale, parfaitement maîtrisée par l’habileté narrative de l’auteur. Et le lecteur, accroché à cette description d’un enfer à la fois inhumain et réaliste, d’un enfer qui, toutes différences faites, est comparable à ceux que Zola a peints, le lecteur, donc, qui ne peut qu’aller jusqu’au bout de l’histoire de Rose, n’en sort pas indemne.

 Jean-Pierre Longre

www.lamanufacturedelivres.com

18/05/2020

Sortir de l’impasse

Roman, francophone, Burundi, Gaël Faye, Grasset, Jean-Pierre LongreGaël Faye, Petit pays, Grasset, 2016, Le livre de poche, 2017, réédition 2020

Gabriel, dit Gaby, père français et mère rwandaise, vit à Bujumbura, dans la région de l’Afrique des Grands Lacs, à une époque tourmentée (les années 1990) qui aurait pu faire son malheur, d’autant plus qu’à la guerre et aux massacres s’ajoute la séparation des parents. Pourtant, même si certaines scènes de violence et certains récits (celui de sa mère, par exemple, revenant du Rwanda où elle a découvert l’horreur) le marquent profondément, il n’est pas malheureux. La petite bande de copains qui occupent « l’impasse » où il vit – les jumeaux, Armand, Gino et lui – s’amuse aux chapardages, aux petites expéditions aventureuses, aux bagarres et autres exploits virils de jeunes garçons.

roman,francophone,burundi,gaël faye,grasset,jean-pierre longre« Chez moi ? C’était ici. Certes, j’étais le fils d’une Rwandaise, mais ma réalité était le Burundi, l’école française, Kinarina, l’impasse. Le reste n’existait pas. ». Peu à peu, Gabriel va sortir de la bulle enfantine pour prendre conscience de sa place sociale et familiale, de ses propres hontes, des réalités de son pays et du monde, des soubresauts politiques (l’euphorie des premières élections libres, le coup d’État qui a suivi, les rivalités sanglantes entre Hutu et Tutsi), de la guerre qui, malgré ses réticences et son naturel pacifique, vient toucher son petit monde relativement privilégié : « Gaby, c’est la guerre. On protège notre impasse. Si on ne le fait pas, ils nous tueront. Quand est-ce que tu vas comprendre ? Dans quel monde vis-tu ? […] Nos ennemis sont déjà là. Ce sont les Hutu et eux n’hésitent pas à tuer des enfants, cette bande de sauvages. Regarde ce qu’ils ont fait à tes cousins, au Rwanda. Nous ne sommes pas en sécurité. Il faut apprendre à nous défendre et à riposter. Que feras-tu quand ils rentreront dans l’impasse ? Tu leur offriras des mangues ? », lui lance son ami Gino. Mais il y a aussi les lettres qu’il échange avec Laure, sa correspondante d’Orléans, ouverture épistolaire heureuse qui lui offre les prémices d’une vocation littéraire ; il y a l’école, qu’il est bien content de reprendre après des grandes vacances inoccupées (« c’est pire que le chômage ») ; et il y a les livres que Madame Economopoulos, une voisine, lui fait découvrir : « Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. ».

roman,francophone,burundi,gaël faye,grasset,jean-pierre longreGabriel, sans aucun doute, ressemble à Gaël, et ce qui est raconté dans le roman est visiblement le fruit de l’expérience. Avec l’exil, il a trouvé la paix, mais il reste « entre deux rives » géographiques et temporelles : exilé « de [son] enfance » plus que « de [son] pays », l’adulte, revenant vers le pays d’origine, n’y retrouvera que les livres, et des traces funestes. Petit pays est écrit au rythme de la vie, des petits et grands événements qui ont marqué le passé. Chaque chapitre déroule un épisode particulier, bonheur ou malheur, et aboutit à une évocation du paysage intérieur ou extérieur, cadence musicale ponctuant la narration. Un roman dont la force réside dans ce qu’il raconte, et dont la densité réside dans ses prolongements poétiques.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr 

www.livredepoche.com

07/05/2020

Queneau et Cioran

essai, littérature, francophone, anglophone, Raymond Queneau, Cioran, jean-pierre longre, black herald pressJean-Pierre Longre, Richesses de l'incertitude. Queneau et Cioran / The Riches of Uncertainty. Queneau and Cioran. Bilingual book - ouvrage bilingue, translated from the French by Rosemary Lloyd. Black Herald Press, 2020.

 Bizarre. Lorsque je lis Cioran, je pense souvent à Queneau, et lorsque je lis Queneau, je pense parfois à Cioran. Il s’agit peut-être là d’un phénomène tout simple : pour un familier de Queneau, le risque est de laisser son esprit en être occupé même lorsqu’il lit d’autres auteurs ; pour un familier aussi de la littérature d’origine roumaine, préoccupé entre autres par Cioran, le risque est de laisser à celui-ci le champ un peu trop libre dans des lectures diverses, notamment queniennes… Bref, il me fallait tenter d’élucider la question pour mieux m’en débarrasser, en naviguant entre Exercices de style et Exercices d’admiration.

 How strange. Reading Cioran often puts me in mind of Queneau, and reading Queneau sometimes puts me in mind of Cioran. Perhaps this is really quite a simple phenomenon: for anyone who is familiar with Queneau, there is a risk of letting your mind be taken over by him even when you read other authors, and for anyone familiar with literature from Romania, and preoccupied with such writers as Cioran, the risk is that you will give him too much leeway in your various readings, especially the works of Queneau… In a word, I felt I needed to clarify the question the better to clear my mind of it, as I navigated between Exercises in Style and Exercises in Admiration.

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02/05/2020

« Toucher une autre étoile »

Roman, Islande, Auður Ava Ólafsdóttir, Éric Boury, Zulma, Jean-Pierre LongreAuður Ava Ólafsdóttir, Miss Islande, traduit de l’islandais par Éric Boury, Zulma, 2019. Prix Médicis étranger 2019.

Hekla, 21 ans en 1963, jeune islandaise à qui son père a donné le nom d’un volcan, a décidé de mener à bien sa vocation d’écrivain et dans cette perspective de quitter la ferme familiale pour s’installer à Reykjavík, où en dépit (ou à cause) de l’isolement du pays à cette époque fleurissent les librairies, les bibliothèques, les cercles littéraires… Elle y retrouve sa grande amie Ísey, mariée et mère d’une petite fille, dont l’avenir assumé est celui d’une femme installée dans le mariage et la maternité, mais qui écrit son journal en cachette et qui sait bien ce qui attend son amie : « J’ai toujours su que tu deviendrais écrivain, Hekla. Tu te souviens, quand on avait six ans et que tu as noté dans un cahier, de ton écriture enfantine, que la rivière avançait comme le temps ? Et que l’eau était froide et profonde ». Hekla va s’installer avec Jón John, autre ami très cher, mal vu et maltraité par ses collègues pêcheurs parce qu’il est homosexuel. « Je ne rentre dans aucune catégorie, Hekla. Je suis un accident qui n’aurait jamais dû voir le jour. Je n’arrive pas à trouver ma place. Je ne sais pas d’où je viens. Cette terre n’est pas la mienne. Je ne la connais pas sauf quand on m’y enfonce le visage. Je sais le goût de la poussière ».

La beauté d’Hekla lui vaut d’être harcelée par un organisateur du concours de Miss Islande – ce qui n’intéresse pas du tout la jeune fille. Sa vie se partage entre un emploi de serveuse pour vivre, la lecture, l’écriture, l’amitié, et bientôt l’amour de celui qu’elle appelle « le poète », employé de bibliothèque et très assidu à la fréquentation des cafés où se retrouvent plusieurs de ses semblables prompts à se donner le titre de poète sans produire un seul recueil… Il se rend compte tout de même que c’est sa petite amie qui est la vraie plume du couple, et elle ne le détrompe pas, revendiquant le droit pour les femmes de s’adonner à l’écriture littéraire : « C’est moi qui ai la baguette de chef d’orchestre. J’ai le pouvoir d’allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste. Et celui de l’éteindre. Le monde est mon invention ». Elle rejoindra finalement son ami Jón John au Danemark pour prendre avec lui son élan artistique, s’éloigner de l’hiver insulaire, partir « vers le sud », « si loin du champ de bataille du monde ».

Décrivant le destin littéraire d’une jeune femme qui veut élargir son horizon, Miss Islande (titre porteur non seulement d’ironie, mais aussi de promesses de beauté autres que la simple beauté physique), écrit à la première personne, met en scène romanesque son propre sujet. L’œuvre projetée par Hekla se déroule sous nos yeux, et ainsi s’accomplit son projet, sous la forme d’un roman poétique (une poésie qui s’affirme dans les intitulés  mêmes des courts chapitres dont il est composé), un roman où les soucis de la vie quotidienne, les vues de la nature, l’amitié, l’amour, l’attention aux autres se combinent esthétiquement avec l’émotion artistique, et où s’accomplit le « rêve d’un autre lieu, pour toucher une autre étoile ».

Jean-Pierre Longre

www.zulma.fr

25/04/2020

« Composer avec le réel »

Roman, francophone, Clarisse Gorokhoff, Équateurs, Jean-Pierre LongreClarisse Gorokhoff, Les Fillettes, Équateurs, 2019

Rebecca est une jeune femme vive, originale, cultivée, généreuse, qui vit dans l’amour de son mari Anton et de leurs trois filles encore petites : Justine, l’aînée, qui « a réponse à tout », Laurette et ses « grands yeux qui s’ouvrent sur le monde avec indolence », et Ninon, qui est encore un bébé. « Ses fillettes sont des bombes à retardement mais Rebecca les aime par-dessus tout ». Tout pour être heureuse ? Les apparences sont trompeuses : Rebecca se drogue depuis son jeune âge, et l’alcool est venu aggraver les choses. Malgré le dévouement indéfectible de son mari, la présence épisodique mais affectueuse de sa belle-mère ou de sa sœur, et la joie que lui procurent ses enfants, elle a du mal à « composer avec le réel », à être levée pour emmener ses filles à l’école, à être à l’heure pour aller les chercher, à trouver un travail…

Fondée sur les souvenirs de l’une de ses filles, l’histoire de Rebecca et de sa famille est structurée en courts épisodes adoptant tour à tour les points de vue de chaque personnage, adultes et enfants. Cette alternance narrative donne un récit tantôt gai tantôt tragique, plein de douceur ou d’amertume – car la vie, on le sait, est complexe. D’ailleurs les allusions à Queneau (la famille habite impasse Raymond Queneau, et une vieille femme pittoresque se fait appeler Zazie) ont sans doute quelque chose à voir avec le « pleurire » du Dimanche de la vie… Les fillettes se doutent bien parfois que « Maman est bizarre », et cette bizarrerie leur vaut des déboires à l’école et ailleurs, mais la vie avec elle est si joyeuse, malgré ses périodes d’absence aux autres, de regard étrange et de « manque ».

Les Fillettes est un roman attachant, solidement soutenu par la sincérité de l’amour et de l’émotion. Un roman « vrai », au plein sens du terme, d’une vérité que la mère, au-delà de ses difficultés, porte en elle : « Mes filles sont des incantations. Elles ne pourront pas me sauver, c’est certain – elles ne sont pas là pour ça. Mais je compris à cet instant qu’aucune des trois n’était venue sur terre par hasard : je les ai toutes désirées, une par une convoquées, afin de les aimer éternellement… Et pour qu’elles m’attachent au monde ». Lourde responsabilité, que « les fillettes » assument en assurant la continuité de la vie.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdesequateurs.fr

20/04/2020

L'enlèvement de Constance

Roman, francophone, Jean Échenoz, Les éditions de minuit, Jean-Pierre LongreLire, relire... Jean Échenoz, Envoyée spéciale, Les éditions de minuit, 2016, Minuit "double", 2020

Un matin d’avril, sortant du cimetière de Passy où elle a fait une promenade de jeune femme désoeuvrée, Constance est enlevée – sans brutalité, presque avec politesse. Son mari, censément riche puisqu’il fut sous le pseudonyme de Lou Tausk un auteur-compositeur de chansons à succès, reçoit une demande de rançon à laquelle il ne donnera finalement pas suite, oubliant même progressivement Constance au profit d’une nouvelle aventure amoureuse. C’était là le but de la manœuvre fomentée par un certain général Bourgeaud, ancien du « Service Action », et par son adjoint Objat : trouver une jeune femme disponible, créer chez elle « un petit état de choc », l’isoler, la faire oublier puis la faire intervenir. C’est ainsi que Constance va devoir jouer les Mata-Hari, chargée de déstabiliser le régime de la Corée du Nord – rien que ça –, terrible dictature comme on le sait, mais pays où elle est restée « une idole dans les milieux dirigeants » en tant qu’interprète d’Excessif, le grand tube de son oublieux de mari.

roman,francophone,jean Échenoz,les éditions de minuit,jean-pierre longreVoilà la trame. Un roman d’espionnage, certes, avec tous les ingrédients du genre : de la violence, du mystère, des voyages, de l’exotisme, de l’érotisme… Mais surtout un roman de Jean Échenoz, dans la lignée de ses précédents ouvrages, dans la filiation de Sterne ou Stendhal, et plus près de nous des Queneau, Perec et Roubaud (auteur entre autres d’un Enlèvement d’Hortense un peu différent de celui de Constance, mais tout de même…), et avec l’originalité d’un écrivain qui sait combiner comme pas un l’élégance et l’audace. Qui d’autre qu’Échenoz peut glisser en plein épisode à suspense une assertion telle que « À de nombreux égards le rêve est une arnaque » ? Qui d’autre peut se permettre sans dommage (au contraire) les digressions les plus érudites sur, par exemple, les travaux du docteur L. Elizabeth L. Rasmussen concernant la femelle de l’Elephas maximus, sur le nombre d’accidents domestiques en France, sur Pierre Michon ou sur le taekwondo? Tout cela sans perdre ni le fil de l’intrigue, ni un humour complice, donnant à l’ensemble toutes les allures de la parodie.

Oui, nous avons affaire à de la parodie. Mais pas seulement, et ce n’est pas le principal. La mise à distance du récit romanesque recèle un savant travail de construction. Si les personnages (nous ne les avons pas tous nommés, loin s’en faut) paraissent se rencontrer sous la poussée du hasard, c’est en réalité à un ballet très étudié, minutieusement et plaisamment agencé, que nous assistons. Et si l’auteur paraît bien s’amuser (n’hésitant pas à intervenir en personne, faisant mine de dévoiler les arcanes de son travail d’écriture, jouant avec la construction romanesque et le scénario cinématographique), Envoyée spéciale est un beau morceau de littérature – nous parlons là de la littérature qui, sans rien sacrifier à l’art, se lit avec jubilation.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdeminuit.fr

08/04/2020

Les flammes de la révolte

Théâtre, anglophone, Bulgarie, Alexander Manuiloff, Nathalie Bassand, Tim Etchells, éditions L’espace d’un instant, Jean-Pierre LongreAlexander Manuiloff, L’État, traduit de l’anglais par Nathalie Bassand, préface de Tim Etchells, éditions L’espace d’un instant, 2019

Le 20 février 2013, Plamen Goranov (dont le prénom signifie « flamme » en bulgare) s’immola par le feu dans sa ville de Varna. Geste fatal de protestation, resté sans explications précises, et sans le retentissement qu’a eu le même type de suicide dans d’autres pays. De ce fait réel, Alexander Manuiloff a tiré une « installation textuelle » dans laquelle le public est sollicité non seulement en tant que tel, mais aussi en tant que créateur du scénario théâtral. Ainsi joue-t-il aves « la Représentation » qui « ne peut pas commencer car il n’y a pas d’acteurs », ou « parce qu’il n’y a pas de metteur en scène », ou encore « faute d’autorisation officielle »… Évidemment, c’est sur ces manques que se construit la fiction.

Et que s’inventent les raisons du sacrifice de Plamen, qui comme beaucoup de ses concitoyens ne se sent pas « représenté ». Ce qui est dénoncé, c’est la corruption généralisée qui gangrène la démocratie (en Bulgarie et ailleurs), une corruption matérielle et « intellectuelle » : « La situation est également désastreuse dans le domaine des arts et de la culture ». Certaines phrases font sentir que cette « représentation » relève de la révolte désespérée, quelle n’a « aucun sens », qu’elle « ne peut rien changer » dans un système ou rien ne change, où rien ne changera jamais (la protestation de l’auteur va d’ailleurs jusqu’au refus d’écrire en langue bulgare, d’où l’emploi de l’anglais).

Mais dans le pathétique de la situation, renforcé par le refrain initial et obsessionnel « Je suis Plamen », se glisse la force de la poésie ; la conscience de la fin volontaire de la vie fait surgir « des odeurs, des couleurs, des variations subtiles dans la voix des gens qui révèlent tant de choses, la musique, le chant des oiseaux, parce que le printemps vient d’arriver. Le vert exubérant des arbres. La vie ». Et c’est au public de lire, de « discuter », de créer « une dynamique de groupe », de vivre tout cela. Je n’en écrirai pas plus, car l’auteur recommande expressément « de ne pas révéler trop d’informations sur le contenu de la pièce par égard pour les prochains spectateurs ».

Jean-Pierre Longre

www.sildav.org

http://manuiloff.com

01/04/2020

Les affres du voisinage

Roman, francophone, Julia Deck, Les éditions de minuit, Jean-Pierre LongreJulia Deck, Propriété privée, Les éditions de minuit, 2019

Dans l’esprit contemporain, c’est un lieu parfait : une allée bordée de huit maisons mitoyennes, quatre de chaque côté, « entièrement autonome en énergie », située dans une banlieue proche du RER et des commodités. Eva et Charles Caradec réalisent leur rêve en emménageant en toute confiance dans cet écoquartier. Ce faisant, ils mettent un doigt dans un engrenage fatal : à côté d’eux vient s’installer un couple avec bébé et gros chat rouquin, les Lecoq ; elle, Annabelle, provocante et sans-gêne ; lui, Arnaud, agent immobilier affairiste et sûr de lui – tous deux envahissants, ignorant tout scrupule, toute vergogne et toute discrétion.

Ainsi résumé, ce début pourrait inaugurer une banale histoire de voisinage comme il y en a beaucoup, tragique et risible à la fois. Mais même si Julia Deck a choisi d’utiliser le registre réaliste (à décrypter tout de même au second degré), ne passant sous silence ni le portrait de tous les résidents, ni les relations fluctuantes qu’ils entretiennent entre eux, ni les déboires qu’ils ont avec le système de chauffage collectif, les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Charles, qui souffre de « troubles compulsifs » et voit périodiquement sa psychiatre, ne travaille pratiquement pas et reste le plus souvent replié sur lui-même. Eva, dont la narration s’adresse à son mari, est une architecte d’avant-garde qui travaille sur un projet parisien destiné à « densifier le bâti pour maximiser le rendement foncier », autrement dit à supprimer de la verdure et à chasser les habitants de leur quartier… Couple particulier, donc, qui va devoir se frotter à d’autres couples particuliers, forgés par leurs habitudes et leurs contradictions.

Tout cela se déroule d’une manière plus ou moins bancale, jusqu’au jour où l’on découvre le chat des Lecoq éventré, à la grande satisfaction de Charles, qui (on l’apprend dès les premières lignes) avait fomenté le projet de ce forfait, sans toutefois passer à l'acte. L’atmosphère devient irrespirable, et le couple Caradec pense à revendre sa maison. Annabelle, qu’on n’a pas revue depuis un certain temps, semble avoir disparu, tandis que son mari vit sa vie quasi normalement. Questions, soupçons dans l’allée, et un jour la police vient arrêter Charles, arguant de faits troublants dans son emploi du temps. Enquête, avocat, examen de coïncidences, révélations de voisins… Eva ne sait plus comment sortir son mari de ce piège et se sortir elle-même du cauchemar. « Je participais à un drame terrifiant, il altérait mes perceptions ». Et jusqu’à la fin, particulièrement explosive, nos perceptions à nous, lecteurs, s’altèrent de plus en plus. Car Propriété privée (titre manifestement ironique), récit aux fausses allures feuilletonesques et policières, tient plutôt du roman parodique dans le ton, le lexique, le style et la teneur, dénonçant les bonheurs factices et les aberrations sociales de notre époque.

Jean-Pierre Longre

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26/03/2020

Symphonies inachevées

Roman, francophone, Cécile Delalandre, Lionel-Édouard Martin, Le bateau ivre, Jean-Pierre LongreCécile Delalandre, La Bézote suivi de Reste la forêt, Préface de Lionel-Édouard Martin, Le bateau ivre, 2020

L’écriture de Cécile Delalandre relève aussi bien de la composition musicale que de l’élaboration littéraire. Dans la structure même de ses romans (la succession des chapitres, leurs mouvements, leurs liaisons), et dans le jeu des sonorités récurrentes. Par exemple : « Silence, si lent, si lourd », ou « Elle l’a serrée, lacérée par l’angoisse ». Sans oublier la syntaxe et le rythme des phrases ; les phrases nominales et syncopées (« Mal aux pieds, mal aux chevilles, manque d’oxygène. Lui, il marchait derrière moi sans avoir l’air de souffrir. Parfois, il sifflait. Parfois, il s’arrêtait. Moi non. Ne pas rompre l’élan. »), ou les amples périodes en forme d’alexandrins : « Mais mes pas sur le temps ont assoiffé ma quête. […] Boire le lac Victoria, y étendre mon ivresse sur ses grands marécages où pousse le papyrus. Me faut avec Cochise chevaucher des mustangs le long des grandes plaines. ».

Avec cela, les réminiscences, allusions, références qui donnent aux textes une profondeur supplémentaire, bien explorée par Lionel-Édouard Martin dans sa préface (qui en fait dit l’essentiel) : « Si l’imprégnation musicale est patente, cet autre constat ne l’est pas moins : Cécile Delalandre n’écrit pas seule mais bien entourée. Ses textes sont des palimpsestes dont émerge assez souvent le sous-texte sous forme d’un clin d’œil de connivence fait au lecteur. ».

Alors bien sûr, ces deux romans racontent des histoires. Dans La Bézote, le départ pour le Queyras, la rencontre avec celui qu’elle surnomme « le Machu », l’ascension vers un glacier, et le choc entre le réel et le cauchemar. Dans Reste la forêt, la quête de Jeanne sur les traces du passé récent et lointain, et là encore le passage sur le versant de l’inexplicable à l’abbaye de Jumièges… Les deux récits ont été interrompus par la disparition de Cécile Delalandre à l’été 2019, mais résonnent pour toujours d’harmoniques, de sonorités à la fois éclatantes et mystérieuses. Deux symphonies dont l’inachèvement n’enlève rien au bonheur durable de la lecture.

Jean-Pierre Longre

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19/03/2020

Un labyrinthe enchanté

poésie, Roumanie, Radu Bata, Iulia Şchiopu, Horaţiu Weiker, Jean-Pierre Longre, Éditions UnicitéLe Blues roumain, « anthologie imprévue de poésies roumaines », Traduction et sélection de Radu Bata, préface de Jean-Pierre Longre, illustrations de Iulia Şchiopu et Horaţiu Weiker, Éditions Unicité, 2020

Cette anthologie a été « imprévue » par un poète, qui plus est, un poète bilingue, qui passe le plus aisément du monde de sa langue maternelle à sa langue d’adoption, et inversement. Nous pouvons donc aller en toute confiance sur ses traces, nous promener parmi ses traductions et « adaptations » (oui, l’artiste se permet tout) de textes qui n’ont jamais dit leur dernier mot, et qui, s’ils ne prétendent pas représenter toute la poésie roumaine, y font de larges et profondes incursions.

Qu’on ne s’attende pas à trouver ici quelque folklore, quelque exotisme que ce soit, même si le passé, la tradition, se rappellent à nous avec, par exemple, un quatrain d’Eminescu – qui n’a rien de folklorique. Et si le sous-titre, « Le blues roumain », fait allusion, en particulier, à la fameuse « blouse roumaine » immortalisée par Matisse, il peut renvoyer aussi au sentiment d’indéfinissable nostalgie que les Roumains condensent en un petit mot, le « dor », et à bien d’autres domaines poétiques et musicaux qui passent largement les frontières, voire les océans. Donc, pas de folklore, mais, véritablement, de la poésie d’aujourd’hui (et un peu d’hier), parfois complexe, plus souvent d’une simplicité toute suggestive, déclinée sur tous les tons, révélant toutes les sensibilités, s’adonnant à toutes les formes de vers et de prose, avec cependant, pour ainsi dire, un programme commun dévoilé dès le début par Nichita Stănescu : le poète « est touché par la grâce / et le souci des autres ».

Des gestes quotidiens aux visions fantastiques, de l’attente à la résignation, de la résignation au pessimisme, du silence éloquent à la parole légère, les textes choisis par Radu Bata ouvrent des passages étroits et infinis, jamais obscurs, toujours à taille humaine. Au choix, les chemins mènent, au-delà des paradoxes du désespoir et des cimes de la solitude, vers des tableaux insolites, étranges, voire surréalistes (au vrai sens du terme), parfois impressionnistes (toujours au vrai sens), d’où ne sont pas exclus les sourires de l’humour et les éclats de la vie heureuse. Et la nature est là, qui apaise et qui rassure, qui meuble les vides de l’existence humaine et humanise la violence du réel, qui « tire les rideaux rouges du froid », semant des « flocons d’espoir », de la « douceur » et de l’harmonie. Par-dessus tout, l’amour, ses couleurs, ses lumières et ses surprises, ses déceptions quand même, les battements du cœur rythmant les pensées et les phrases, les beautés de l’ici et les plaisirs du maintenant.

Jean-Pierre Longre

(extraits de la préface)

Les auteurs : Iuliana Alexa, Dan Alexe, Luminiţa Amarie, George Bacovia, Ana Barton, Ana Blandiana, Max Blecher, Dorina Brândușa Landén, Emil Brumaru, Artema Burn, Nina Cassian, Mircea Cărtărescu, Mariana Codruţ, Mihaela Colin, Traian T. Coșovei, Silviu Dancu, Carmen Dominte, Rodian Drăgoi, Adela Efrim, Mihai Eminescu, Raluca Feher, Anastasia Gavrilovici, Horia Ghibuțiu, Matei Ghigiu, Silvia Goteanschii, Mugur Grosu, Cristina Hermeziu, Nora Iuga, Vintilă Ivănceanu, Claudiu Komartin, Ion Minulescu, Ramona Müller, Ion Mureșan, Iv cel Naiv, Felix Nicolau, Florin Partene, Elis Podnar, Mircea Poeană, Ioan Es Pop, Alice Popescu, Eva Precub, Petronela Rotar, Ana Pop Sirbu, Radmila Popovici, Octavian Soviany, Nichita Stănescu, Petre Stoica, Ramona Strugariu, Robert Şerban, Mihai Şora, Iulian Tănase, Mihai Ursachi, Paul Vinicius, Gelu Vlașin, Vitalie Vovc, Anca Zaharia

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13/03/2020

Des airs qui pleurent, des airs qui rient

Poésie, anglophone, États-Unis, Langston Hughes, Frédéric Sylvanise, éditions Joca Seria, Jean-Pierre LongreLangston Hughes, Mes beaux habits au clou, traduction de l’anglais (États-Unis) et postface de Frédéric Sylvanise, éditions Joca Seria, 2019

Le blues n’est pas seulement une musique. Du moins, sa musique peut être celle des mots, et Langston Hughes l’a prouvé, en suivant les règles strictes du genre : répétition des premiers vers, vers impairs avec rimes, langue populaire mais utilisée avec respect… Comme l’écrit Frédéric Sylvanise dans sa postface : « Le blues vient de la rue, mais il ne faudrait pas lui ôter toute dignité. […] Même dans le malheur, le bluesman cherche lui aussi à s’élever ».

Si le blues en tant que genre et en tant qu’état d’esprit est dominant dans ce recueil, il n’en est qu’un aspect. D’autres formes poétiques s’y épanouissent, avec des textes à la musicalité tout aussi suggestive, aux rythmes et aux sonorités tout aussi prégnants, aux thèmes tout aussi populaires. La misère sociale, le racisme et ses conséquences, le malheur et la mort, l’alcool et la méchanceté, les plaintes en forme de prières, les anecdotes domestiques, la nostalgie et les rêves inaccomplis, et bien sûr les sentiments humains – l’amitié et surtout l’amour, le plus souvent malheureux, mais donnant çà et là l’occasion d’une allusion au bonheur et à l’érotisme souriant d’une fille « trop jolie »… Chants de fidélité et de souffrance à la fois :

« Quand un type aime vraiment sa femme

I’ la quitte pas en plein hiver. 

 

I’ m’a dit qu’i’m’aimait.

Mais il a sûrement menti.

I’ m’a dit qu’i’m’aimait.

Il a sûrement menti.

Mais c’est l’seul homme que j’aimerai

Jusqu’à la fin d’ma vie. »

 

Poésie du peuple, Mes beaux habits au clou (le titre annonce la dominante) est un recueil d’une grande beauté, où le désespoir et l’espoir se côtoient comme naturellement, où les pleurs et les rires se mêlent sans vergogne, où la brutalité n’empêche pas la plus grande douceur de s’exprimer, où l’idée de la mort fait partie de la vie.

« J’attends ma maman,

C’est la Mort.

 

Dis-le tout doux,

Dis-le tout doux si tu veux bien.

 

« J’attends ma maman,

La Mort. ».

Jean-Pierre Longre

www.jocaseria.fr

08/03/2020

L’amitié, la littérature, l’histoire

Correspondance, francophone, Roumanie, Panaït Istrati, Romain Rolland, Daniel Lérault, Jean Rière, Gallimard, Jean-Pierre LongrePanaït Istrati – Romain Rolland, Correspondance 1919-1935, édition établie, présentée et annotée par Daniel Lérault et Jean Rière, Gallimard, 2019

Les publications de correspondances d’écrivains ont-elles un intérêt ? Non, si elles sont uniquement l’occasion de donner lieu à des anecdotes biographiques, voire à de vaines indiscrétions. Oui, si elles donnent à lire des lettres qui reflètent de fortes personnalités, qui portent témoignage de l’Histoire et qui relèvent de la vraie littérature.

Cette édition de la Correspondance 1919-1935 entre Panaït Istrati et Romain Rolland, qui « fera date », comme l’écrit Christian Delrue dans Le Haïdouc de l’été 2019, répond à tous ces critères. D’autant plus que nous avons affaire à un ouvrage très élaboré, une véritable édition scientifique, dans laquelle on peut puiser à satiété. Les notes, références, explications concernant le contexte, comme les annexes (extraits divers, lettres complémentaires, analyse graphologique etc.), renforcent l’authenticité d’un ensemble qui ne comporte « aucune suppression, aucun ajout, aucune modification », reprenant « les autographes originaux ».

Correspondance, francophone, Roumanie, Panaït Istrati, Romain Rolland, Daniel Lérault, Jean Rière, Gallimard, Jean-Pierre Longre

Les éditeurs précisent en outre : « Vocabulaire, orthographe, syntaxe ont été conservés en gardant un souci de lisibilité et d’homogénéité. ». C’est là un aspect primordial de ce volume, pour ce qui concerne Panaït Istrati : on peut relever, de moins en moins nombreuses au fil du temps, les erreurs, les maladresses, les « fautes » d’un homme né en Roumanie, qui a beaucoup voyagé et qui a appris le français sur le tard, seul avec ses modèles ; et les conseils encourageants de Romain Rolland, qui n’hésite pas à lui envoyer de petits tableaux de fautes à éviter (« Ne pas dire… mais…), tout en s’enthousiasmant pour le « don de style », le « flot de vie » de son correspondant. Pour qui veut étudier l’évolution linguistique et littéraire d’un écrivain qui s’évertue (et qui parvient admirablement) à passer de sa langue maternelle à une langue d’adoption, c’est une mine. « On ne saura jamais combien de fois par jour je hurle de rage, et m’ensanglante la gueule et brise mes dents en mordant furieusement dans cet outil qui rebelle à ma volonté », écrit-il à son « maître » (les ratures sont d’origine, attestant la fidélité au texte initial). Mais la volonté servira la « Nécessité » d’écrire, et on mesure à la lecture combien Istrati a progressé, et combien cette progression a servi la vigueur de son expression.

Autre aspect primordial : l’Histoire, dont les troubles et les soubresauts provoquèrent une querelle politique et une brouille d’envergure entre deux personnalités de fort tempérament. Pour le rappeler d’une manière schématique, les voyages qu’Istrati fit en URSS lui révélèrent une réalité bien différente de celle qu’il imaginait, lui dont l’idéal social et politique le portait pourtant vers le communisme. Sa réaction « consterne » un Romain Rolland resté fidèle à son admiration pour le régime soviétique. « Rien de ce qui a été écrit depuis dix ans contre la Russie par ses pires ennemis ne lui a fait tant de mal que ne lui en feront vos pages. ». Le temps a montré qui avait raison… Certes, tout n’est pas aussi simple, et l’un des avantages de cette correspondance est de montrer que, sous les dehors d’un affrontement rude et apparemment irrémédiable, certaines nuances sont à prendre en compte. Il y aura d’ailleurs une réconciliation en 1933, même si chacun campe sur ses positions à propos de l’URSS (pour Romain Rolland « le seul bastion qui défend le monde contre plusieurs siècles de la plus abjecte, de la plus écrasante Réaction », pour Panaït Istrati « lieu des collectivités nulles, aveugles, égoïstes » et du « soi-disant communisme »). Malgré cela donc, le pardon et l’amitié l’emportent, peu avant la mort d’Istrati.

Évidemment, il n’y a pas que cela. Il y a les enthousiasmes et l’idéalisme du scripteur en formation devenu auteur accompli, qui contrastent souvent avec la lassitude d’une gloire des Lettres accablée par le travail, les visites, les sollicitations. Il y a, racontées avec la vivacité d’un écrivain passionné, des anecdotes semées de savoureux dialogues et de descriptions pittoresques. Il y a les échanges sur la vie quotidienne, la santé, les rencontres, les complicités, les amitiés, les amours… Et les projets littéraires, les péripéties liées à la publication des œuvres, les relations avec d’autres artistes – tout ce qui fait la vie de deux êtres qui ont en commun la passion généreuse de la littérature. Chacun peut y trouver son compte.

En 1989, parut chez Canevas éditeur une Correspondance intégrale Panaït Istrati – Romain Rolland, 1919-1935, établie et annotée par Alexandre Talex, préfacée par Roger Dadoun. Une belle entreprise, qui cependant se voulait trop « lisible », effaçant les maladresses de l’auteur débutant, les scories, repentirs, ratures… Fallait-il s’en tenir à cette version fort louable, mais partielle et édulcorée ? Non. Daniel Lérault et Jean Rière ont eu raison de s’atteler à une tâche difficile, pleine d’embûches, mais qui a donné un résultat d’une fidélité scrupuleuse et d’une grande envergure historique et littéraire.

Jean-Pierre Longre

 

En complément :

Le Haïdouc n° 21-22 (été 2019), « bulletin d’information et de liaison de l’Association des amis de Panaït Istrati » est consacré à cette Correspondance. Et l’un des numéros précédents (n° 14-15, automne 2017 – hiver 2018) contient un texte éclairant de Daniel Lérault et Jean Rière sur leur publication. Voir www.panait-istrati.com

 

www.gallimard.fr

www.panait-istrati.com

www.association-romainrolland.org

07/03/2020

« Accumuler le merveilleux »

Dessin, récit, francophone, André Breton, David B., Éditions Soleil, Noctambule, Jean-Pierre LongreDavid B., Nick Carter et André Breton. Une enquête surréaliste, Éditions Soleil, Noctambule, 2019

Nick Carter, le fameux détective aux multiples aventures, mis à contribution dans la littérature feuilletonesque depuis la fin du XIXème siècle, mais aussi plus récemment au cinéma et dans la bande dessinée, a été l’un des personnages populaires préférés des surréalistes, qui ont toujours eu un faible pour les êtres éveillant l’imaginaire et suscitant le rêve. Enquête et rêve, David B. s’empare de ce double sujet, écrivant à la fin de sa préface : « Ainsi m’est-il venu l’idée d’associer le personnage de fiction qu’est Nick Carter au véridique André Breton au cœur d’une enquête surréalistico-feuilletonesque où s’entremêlent leurs deux univers à la recherche de ce que le chef du mouvement surréaliste appelait “l’or du temps”. ».

Dessin, récit, francophone, André Breton, David B., Éditions Soleil, Noctambule, Jean-Pierre LongreNous voilà donc embarqués dans cette enquête qui, de 1931 aux années 1960 (disons 1966, année de la mort de Breton), nous permet de revivre, en mots et en images, les péripéties qui ont jalonné l’histoire du mouvement surréaliste, ainsi que les motifs qui l’ont guidé, et que la deuxième planche du livre rappelle, au moins en grande partie : « Beauté, amour, jeu, révolution, suicide, poésie, hasard, amis, manifestes, possible, signes »… Au fil des pages, on croise la plupart des grandes figures du groupe, qui a connu non seulement les amitiés et les complicités, mais aussi les querelles, les exclusions, et bien sûr les excès. Ils sont (presque) tous là : Desnos, Nadja, « les grands transparents », Dali et Gala, Crevel, Aragon, Bataille, Ernst, Ray, Tanguy, et aussi Frida Kahlo, les Belges Nougé, Mesens, Magritte (qui d’ailleurs raconta sur le mode parodique cher aux surréalistes de son pays les aventures d’un autre fameux détective, Nat Pinkerton), ou encore le PCF et Trotski… Et bien sûr, le docteur Quartz, ennemi juré de Nick Carter, courant après l’argent, alors que, notre héros va le comprendre, la vraie mission que cet « étrange client » qu’est André Breton confie au détective, c’est d’ « accumuler du merveilleux ».

Dessin, récit, francophone, André Breton, David B., Éditions Soleil, Noctambule, Jean-Pierre LongreEn réalité, cette mission est pleinement remplie par David B. lui-même : cinquante pages de dessins à la fois surréalistes, baroques et fantastiques, bourrés de références, dans lesquels le hasard objectif, les cadavres exquis, le jeu des surprises, l’étrange et ses déformations se combinent, se rencontrent, s’entrechoquent en noir et blanc et en action, chaque image étant complétée par un texte résumant d’une manière condensée l’essentiel de l’aventure surréaliste. Un cheminement historique et onirique au cours duquel la « beauté convulsive » chère à Breton explose et se fixe sur chaque image.

Jean-Pierre Longre

www.soleilprod.com/bd/nos-collections-bd/noctambule.html

06/03/2020

La marchande d’art et les mauvais garçons

Roman graphique, Posy Simmonds, Lili Sztajn, Denoël, Jean-Pierre LongrePosy Simmonds, Cassandra Darke, traduit de l’anglais par Lili Sztajn, Denoël Graphic, 2019

Cassandra Darke est une galeriste des plus originales. Égoïste et misanthrope, antipathique au possible, elle s’adonne à des escroqueries qui lui valent quelques ennuis avec la justice, tandis que sa nièce et locataire Nicki se laisse aller aux joies de la jeunesse et de la liberté féminine – ce qui entraîne quelques remarques cyniques de Cassandra : « Bien sûr, je considérais l’Amour comme la plus belle chose au monde, dans les livres, les poèmes, au théâtre et dans ses représentations artistiques […]. En pratique, je n’ai jamais pu m’empêcher de penser à l’absurdité de l’acte, pas plus sublime que l’entassement de cochons aperçu un jour lors d’une promenade campagnarde. Mêmes cris perçants et grognements. ». Cet échantillon, parmi d’autres possibles, donne Roman graphique, Posy Simmonds, Lili Sztajn, Denoël, Jean-Pierre Longrela mesure du personnage qui, pourtant, à la suite d’une série de rencontres involontaires et de quiproquos provoqués par Nicki, va se glisser dans la peau d’une enquêtrice et d’une justicière…

Tout se passe à Londres, ville aux multiples dimensions sociologiques, peuplée comme chez Dickens de grosses fortunes et de grandes misères, « entre paillettes et galères ». Posy Simmonds (Gemma Bovery, Tamara Drewe) a une Roman graphique, Posy Simmonds, Lili Sztajn, Denoël, Jean-Pierre Longrevision aiguë de la société urbaine d’aujourd’hui, et cette vision est transmise en un mélange esthétique subtil. Texte et dessins s’imbriquent comme naturellement, donnant à l’(anti)héroïne et aux personnages qui tournent autour d’elle une épaisseur et une coloration à la fois réalistes et romanesques. Un roman graphique morbide et drôle, jubilatoire et saisissant.

Jean-Pierre Longre

www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Denoel-Graphic

20/02/2020

Détective et écrivain

Roman, francophone, Patrick Modiano, Gallimard, Jean-Pierre LongrePatrick Modiano, Encre sympathique, Gallimard, 2019

« J’avais toujours eu le goût de m’introduire dans la vie des autres, par curiosité et aussi par un besoin de mieux les comprendre et de démêler les fils embrouillés de leur vie – ce qu’ils étaient souvent incapables de faire eux-mêmes parce qu’ils vivaient leur vie de trop près alors que j’avais l’avantage d’être un simple spectateur, ou plutôt un témoin ». Cet aveu du narrateur, apprenti détective, est aussi un aveu de l'auteur ; et dans ce nouveau roman, il profite de l’intrigue pour narrer effectivement le passage de l’enquête à l’écriture.

Cette enquête porte sur une certaine Noëlle Lefebvre, qu’il a eu jadis consigne de retrouver à partir de quelques bribes d’informations – une carte de poste restante, une photo… Peu à peu, quelques pistes se dessinent : des noms supplémentaires, un calepin, mais aussi beaucoup de blancs qui recouvrent peut-être des explications précises, des « mystères éclaircis », comme écrits à l’encre sympathique.

Régulièrement et longtemps après, le narrateur, se souvenant de ses tâtonnements anciens, voudrait faire le point, reprendre dans l’ordre chronologique, pousser les recherches grâce aux procédés modernes. Mais ça ne marche pas. « Aujourd’hui, j’entame la soixante-troisième page de ce livre en me disant que l’Internet ne m’est d’aucun secours. […] Tant mieux, car il n’y aurait plus matière à écrire un livre. Il suffirait de recopier des phrases qui apparaissent sur un écran, sans le moindre effort d’imagination. ». Belle vérité de l’écrivain, pour lequel l’enquête est, on l’aura compris, simple matière à littérature.

C’est bien cela : chez Patrick Modiano, on suit des traces, on entend l’écho de faits divers, il y a des explorations urbaines, des voyages même (ici, on passe dans l’’espace et le temps par Paris, Annecy, Rome…). Tous les ingrédients du roman policier. Mais non : Encre sympathique révèle ce que cherche l’écriture : rompre le silence, aller au-delà des mots et des noms (il y en a une belle série au fil des pages), mieux connaître la vie et les êtres, les sortir « du néant » que sont le passé, l’éloignement et l’absence, tout en laissant leur liberté à la fuite et aux secrets : « Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ? ».

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr

10/02/2020

L’ogre et l’adolescente

Autobiographie, francophone, Vanessa Springora, Grasset, Jean-Pierre LongreVanessa Springora, Le consentement, Grasset, 2020

Depuis longtemps Vanessa Springora n’est plus une adolescente, mais il lui a fallu de nombreuses années pour pouvoir revenir par écrit sur sa dramatique relation avec Gabriel Matzneff (G. dans le livre). « Jusqu’ici, je n’étais pas prête. Les obstacles me paraissaient infranchissables. » Mais « si je voulais étancher une bonne fois pour toutes ma colère et me réapproprier ce chapitre de mon existence, écrire était sans doute le meilleur des remèdes ». Finalement, grâce à certaines personnes, notamment à celui qu’elle appelle « l’homme que j’aime », le livre s’est accompli. Un récit précis, sans concessions, dont la progression lucide est implacable, en six sections aux titres révélateurs: « L’enfant, La proie, L’emprise, La déprise, L’empreinte, Écrire ».

Père absent, mère plus intéressée par son propre plaisir que par l’attention portée à sa fille – V. se réfugie dans les livres qu’elle dévore avec passion avant d’être elle-même dévorée par un « homme de lettres ». Oui, « toutes les conditions sont réunies ». Chaque chapitre, chaque épisode rapporté décrit et analyse le piège dans lequel elle s’est laissé enfermer, fascinée par un homme qui savait exactement ce qu’il faisait, maîtrisant parfaitement le mécanisme du « consentement ». « En jetant son dévolu sur des jeunes filles solitaires, vulnérables, aux parents dépassés ou démissionnaires, G. savait pertinemment qu’elles ne menaceraient jamais sa réputation. Et qui ne dit mot consent ». Dans l’atmosphère de permissivité aveugle qui caractérise le monde intellectuel de l’époque, G., « stratège exceptionnel », est guidé par deux motivations : « Jouir et écrire ».

Car les deux sont inséparables. Double jouissance : celle, immédiate, qui satisfait ses sens, et celle qui, pour longtemps, va satisfaire son goût du scandale littéraire par le récit de ses turpitudes. Pas besoin de bien écrire : il suffit d’écrire glauque. « Avec G., je découvre à mes dépens que les livres peuvent être un piège dans lequel on enferme ceux qu’on prétend aimer, devenir l’instrument le plus contondant de la trahison. Comme si son passage dans mon existence ne m’avait pas suffisamment dévastée, il faut maintenant qu’il documente, qu’il falsifie, qu’il enregistre et qu’il grave pour toujours ses méfaits ».

Si le succès du livre de Vanessa Springora est dû en partie à la juste et bouleversante dénonciation qu’il développe, il ne faut pas cacher qu’il suscite une vraie réflexion sur les rapports entre la littérature, l’honnêteté intellectuelle, la morale et la loi, ainsi que sur la distinction à faire (ou non) entre la personne et l’œuvre. « Les écrivains sont des gens qui ne gagnent pas toujours à être connus. On aurait tort de croire qu’ils sont comme tout le monde. Ils sont bien pires. Ce sont des vampires ». Ce cri du cœur et la généralisation qu’il contient donnent matière à réflexion.

Jean-Pierre Longre

www.grasset.fr

05/02/2020

Une journée de retrouvailles

Roman, francophone, Lionel Duroy, Julliard, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, Nous étions nés pour être heureux, Julliard, 2019

« On arrive avec trente ans de retard, c’est certain, ça te paraît même peut-être complètement ridicule, mais crois-moi : nous sommes tous désireux de réparer ce qui peut l’être. ». Voilà ce que disent deux des frères de Paul à Claire, l’une de ses filles. Que réparer ? Beaucoup de choses. D’abord l’impéritie et la folie des parents, qui ont fait le malheur de leurs neuf enfants en leur faisant vivre la déchéance matérielle et morale ; ensuite les livres dénonciateurs dans lesquels Paul relate les désastres familiaux ; enfin la brouille de toute la famille avec l’écrivain : « À partir du jour où mon livre a été publié vous ne m’avez plus adressé aucun signe. Ni un mot ni un coup de téléphone. Vous n’avez plus jamais invité mes enfants. ».

Comment réparer ? Paul a décidé de réunir tout le monde, ses enfants et petits-enfants, ses frères et sœurs, ses deux ex-femmes, pour une journée particulière dans sa maison provençale, au pied du Mont Gardel. À une exception près, chacun se rend à l’invitation, et le livre raconte, en dialogues animés, ces retrouvailles semées de souvenirs, d’aveux sincères et parfois honteux, de bienveillance, de jeux et de mots d’enfants. Retrouvailles émouvantes, qui reconstituent en quelques heures des vies pleines d’embûches, de drames, de hontes, des vies qui se sont plus ou moins bien reconstruites. Et l’on revient sur cette brouille qui, pour beaucoup, est issue de malentendus, d’incompréhensions, à commencer par celle de l’écriture, sans laquelle Paul n’aurait pu survivre : « Comment peut-on exister sans écrire ? songe-t-il. Sans consigner inlassablement le mouvement de la vie ? Écrire est au contraire la plus sûre façon de ne rien rater de la vie, d’en débusquer les ressorts secrets invisibles à l’œil nu, de s’y ancrer ». Certains, comme son frère Nicolas, dont il fut très proche, reviennent sur les pouvoirs de nuisance de la famille : « Au nom de “l’esprit de famille”, cette valeur de merde, je me suis laissé entraîner, et je n’ai plus vu Paul. Notre qualité de frères l’a emporté sur notre amitié, alors que ç’aurait dû être le contraire. Je n’aurais jamais dû lâcher Paul, sous aucun prétexte, et surtout pas au nom d’une quelconque solidarité familiale. Il est là, le vrai scandale ! ».

Nous étions nés pour être heureux est, si l’on veut, un roman à clés, mais là n’est pas le plus important. Si on reconnaît Lionel Duroy dans le personnage de Paul, si tous les personnages correspondent à des personnes réelles, si les lieux (la région du Ventoux) sont reconnaissables et si les faits évoqués ont bien eu lieu, la condensation fictionnelle et quasiment théâtrale de l’action et des sentiments confère au roman une tension, une authenticité que le pur récit autobiographique ne pourrait pas apporter.

Jean-Pierre Longre

www.julliard.fr

15/01/2020

Les Caractères, miroir toujours fidèle

Essai, francophone, Jean-Michel Delacomptée, La Bruyère, Robert Laffont, Jean-Pierre LongreJean-Michel Delacomptée, La Bruyère, portrait de nous-mêmes, Robert Laffont

Certes, Jean de La Bruyère est un classique, et chacun se rappelle avoir lu, apprécié, étudié l’un ou l’autre des portraits dans lesquels il croque les humains de ses traits de plume ravageurs et savoureux. Mais un classique à part, dont l’œuvre est unique, dans tous les sens du terme : elle est sa seule production littéraire, et la seule dans son genre, même s’il se réclame d’abord du Grec Théophraste.

Jean-Michel Delacomptée nous rappelle cela, dévoilant par la même occasion certains aspects du personnage que faute de témoignages convergents on connaît mal : discret, « fort honnête homme », « maltraité » par la nature… Surtout, l’auteur analyse sans pédanterie, sans susciter l’ennui, bien au contraire, le contenu et la forme des Caractères, en insistant (le titre l’annonce) sur leur intemporalité. Bien sûr, La Bruyère peint toutes sortes de personnages inspirés par ceux qu’il a croisés à la ville et à la cour : le riche qui « s’étale » et le pauvre qui « ne prend aucune place », le bourgeois, le courtisan, le distrait, le glouton, l’égocentrique, l’hypocrite, l’intrigant, les femmes de toutes sortes, le misogyne… Et l’on s’aperçoit vite que, au-delà des aspects circonstanciels, c’est bien le genre humain de toute époque qui est visé, avec une impitoyable lucidité et une ferme volonté morale : « Écrire, pour lui, consistait à dénoncer les iniquités abusives afin de ramener dans la bergerie le troupeau égaré. Douteux succès, il en avait conscience. Mais il se fiait assez à la force des mots pour croire en leur capacité de convaincre les récalcitrants et même les obtus. ».

Corriger les vices, telle était la cause qu’il annonçait en mettant en forme les portraits qu’il composait. Non les vices de tel ou tel en particulier, mais ceux qui rongent la société. Moraliste sévère et conservateur, se situant du côté des Anciens dans la fameuse « Querelle des Anciens et des Modernes », La Bruyère est aussi un remarquable styliste à la plume subtile et acérée : « Les Caractères réalisent la synthèse entre la gravité de la pensée et l’excellence du style naturel, et c’est cette fusion de la forme élégante, foncièrement aristocratique, et du fond sérieux, qui, pour La Bruyère, faisait un écrivain. Et qui continue à le faire. ». Et Jean-Michel Delacomptée, avec la vivacité de son propre style, nous le présente, effectivement, comme un écrivain toujours vivant.

Jean-Pierre Longre

https://www.lisez.com/robert-laffont/2

http://www.jeanmicheldelacomptee.fr

08/01/2020

Journal d’une reconstruction

Récit, autobiographie, francophone, Philippe Lançon, Gallimard, Jean-Pierre LongreLire, relire, 5 ans après... Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, Folio 2019.

Prix Femina 2018. Prix spécial du jury Renaudot 2018

À l’hôpital de la Salpêtrière, quelques jours après l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie-Hebdo qui lui a emporté la mâchoire, Philippe Lançon, pensant à l’infirmière de nuit qui « avait le prénom d’un personnage de Raymond Queneau », se prend à évoquer deux vers de l’écrivain : « Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles / et la mort de mon nez et celle de mes os ». Quelques strophes plus loin, Queneau écrit ceci, qui pourrait s’appliquer à ce que Lançon tente de dépasser : « Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance / et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence / Je crains l’abîme obèse où gît la maladie / et le temps et l’espace et les torts de l’esprit ».

récit,autobiographie,francophone,philippe lançon,gallimard,jean-pierre longreRescapé de la tuerie dont il fait un récit à la fois terrifiant et subjectif, le récit d’une « abjection » vue du point de vue particulier d’une victime qui attend « simultanément l’invisibilité et le coup de grâce – deux formes de la disparition », l’auteur, journaliste à Charlie-Hebdo et à Libération, consacre le reste des 500 pages de son livre à la reconstruction : celle de sa mâchoire, qui va nécessiter de nombreuses opérations, et celle de sa personne tout entière, corps et esprit. Aucun détail ne nous est caché de ces mois de soins, de greffes, de suintements, de silences, d’interrogations, d’espoirs, de souffrances, d’attente au long desquels Chloé, sa chirurgienne, prend une importance médicale et humaine de plus en plus grande. L’entourage aussi tient une place prépondérante dans l’accompagnement du « patient » : son frère, ses parents, son ex-femme Marilyn, sa compagne Gabriela, ses nombreux et chaleureux amis ; et la lente progression du récit de la réparation, avec ses hauts et ses bas, est si prégnante, les précisions sanitaires et psychologiques si circonstanciées que nous, lecteurs, sommes complètement pris dans la nasse, au point de nous confondre avec l’auteur adressant ses plaintes au corps médical : « Docteur, vous m’écoutez ? La jambe et le pied droit me font mal, la cuisse droite aussi, plus encore la nuit que le jour. Le simple contact du drap m’irrite le pied entier et m’empêche de dormir. Les nerfs semblent à vif. La malléole me fait particulièrement souffrir. […] Le menton, de plus en plus envahi par les fourmis, est vivant. J’en suis venu à croire que je pense par le menton. Heureusement, je pense peu. ». Nous sommes avec lui, pleinement.

Le récit n’est pas pour autant égocentré. Outre la leçon de courage et l’éloge du personnel hospitalier, nous avons affaire à une émouvante et pittoresque galerie de portraits : ceux des familiers, mais aussi ceux de pas mal d’inconnus, soignants et soignés, hommes et femmes croisés en chemin, policiers chargés de la protection de celui qui reste une cible potentielle, policiers pour qui il se prend d’une amitié reconnaissante, quand ce n’est pas d’une complicité souriante, silhouettes entrevues, toute une humanité bien campée dans son environnement ou perdue dans l’incertain. Et l’écriture acérée, poétique, chargée de sens ou pétrie de questions de Philippe Lançon est à bonne école. On ne le trouve jamais sans son Proust, son Kafka ou son Thomas Mann, qu’il emporte jusqu’au bloc pour lire et relire ses passages favoris ; sans oublier la musique : Bach le plus souvent possible (Les Variations Goldberg, Le Clavier bien tempéré, L’Art de la Fugue), le jazz aussi… Le lambeau n’est pas une simple « hostobiographie » (pour reprendre le mot-valise d’Alphonse Boudard), mais le roman d’une tranche de vie personnelle qui vaut toutes les destinées (comme l’a écrit Sartre cité par Lançon : « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »), toutes les destinées donc, avec leurs inévitables paradoxes : alors que l’auteur, jouissant de ses premiers instants de vraie liberté, peut enfin rejoindre sa compagne à New-York, éclate l’attentat du 13 novembre 2015 à Paris. Même de loin, c’est un nouveau « décollement de conscience ».

Jean-Pierre Longre

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02/01/2020

Les vibrations du destin

Roman, musique, francophone, Japon, Akira Mizubayashi, Gallimard, Jean-Pierre LongreAkira Mizubayashi, Âme brisée, Gallimard, 2019

Ils sont quatre musiciens amateurs jouant sous la houlette de Yu Mizusawa, unis par l’art malgré la guerre entre la Chine et le Japon. Car nous sommes en 1938 à Tokyo, Yu est japonais et les trois autres sont des étudiants chinois. Mais la brutalité guerrière de l’expansionnisme japonais va avoir le dessus : lors d’une répétition ils sont brusquement interrompus par l’arrivée de soldats qui vont emmener les quatre musiciens, non sans avoir brisé le violon de Yu, dont le fils Rei, alors petit garçon, a assisté à la scène caché dans une armoire. Par bonheur, un lieutenant nommé Kurokami, homme cultivé et délicat malgré ses fonctions, recueille le violon et le confie à l’enfant.

Le destin de Rei se construit à partir de ce drame fondateur. Recueilli et adopté par un ami français de son père, il deviendra Jacques Maillard, choisira de faire un apprentissage de luthier à Mirecourt, haut lieu de la lutherie française, puis plus longuement à Crémone. En exerçant son métier, il passera des années à reconstruire le violon démembré de son père, qui de ce fait deviendra un nouvel instrument – qui lui aussi connaîtra un destin exceptionnel, renaissant sous les doigts virtuoses de Midori, la petite-fille du lieutenant qui jadis sauva le petit garçon et le violon. En outre, au cours de ses études, Rei / Jacques rencontre Hélène, archetière, qui deviendra sa compagne.

Le récit d’Akira Mizubayashi est profondément touchant. Au-delà du jeu sur le mot « âme » (celle du violon, élément vital pour les vibrations et la sonorité, celle des humains, qui la perdent parfois dans la haine et la violence, qui la retrouvent dans l’harmonie), la littérature et la musique s’y épanouissent dans une langue à la fois fraîche et précise. L’auteur, qui ne l’oublions pas a délibérément choisi d’écrire en français, navigue comme son héros entre deux cultures : « Se sentant aimé et protégé par ses parents français, domptant vaille que vaille la peur dissimulée, inavouée, refoulée qu’il portait au fond du cœur, Jacques fit des progrès fulgurants en français à tel point qu’il figura en quelques années parmi les meilleurs élèves de la classe. Et c’est alors que lui revint petit à petit le désir de garder près de lui la langue de son père disparu. ».

Les quatre mouvements du roman (Allegro ma non troppo, Andante, Menuetto : Allegretto, Allegro moderato) sont ceux d’une sonate ou d’une symphonie, et les mots, souvent, tentent de restituer la musique en descriptions analytiques et poétiques, que cette musique soit celle, notamment, de la Gavotte en rondeau de la Troisième partita pour violon seul de Jean-Sébastien Bach ou du premier mouvement du quatuor de Schubert Rosamunde, que l’on entend littéralement à plusieurs reprises aux moments décisifs de la narration. « Après les deux premières mesures qui sonnaient comme d’obscurs clapotements d’eau stagnante, le violon de Midori, qui réunissait autour de son âme trois autres âmes au moins – celle de Yu Misuzawa, celle du lieutenant Kurokami et celle aussi de Rei Misuzawa –, entrait délicatement, en pianissimo, dans l’ample et profonde mélancolie schubertienne. ». Retour à l’âme polyphonique, qui par le verbe et les sons restitue les vibrations du destin et répand le souffle vital.

Jean-Pierre Longre

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20/12/2019

Un polar malicieux

Roman, policier, francophone, Sophie Chabanel, Le Seuil, Jean-Pierre LongreSophie Chabanel, Le Blues du chat, Le Seuil /Cadre noir, 2019

Le chat n’est pas le héros de l’histoire, mais un comparse distrayant et problématique, dont le « blues » ira jusqu’à nécessiter la consultation d’un comportementaliste… Pour la commissaire Romano, le problème est cependant secondaire, car elle a sur les bras une enquête délicate ; elle concerne la mort d’un certain François-Xavier Tourtier, ancien banquier volage et véreux, qui paraît s’être assagi en s’intéressant à la fabrication de fours solaires. Empoisonné, semble-t-il, au jus de crevette… Sa jeune épouse Ariane, veuve rapidement consolable, un prêtre aussi séduisant que hors normes, un grand-père compréhensif, un associé idéaliste, un trader menaçant – les suspects ne manquent pas et la pression des autorités pèse de plus en plus sur les enquêteurs.

Romano, commissaire atypique, dont la vie professionnelle passe avant toutes considérations sentimentales, mais qui ne crache pas sur un aller-retour Lille-Porto pour une visite éclair à son amant du moment, Romano, donc, secondée par son adjoint Tellier, dont les opinions parfois exacerbées détonnent dans la police, et par Clément, aussi fidèle et timide que grassouillet, mène l’enquête avec une ardeur qui la fait parfois franchir les limites de la légalité, mais qui s’avère efficace. Elle s’en sort toujours, et ne se laisse pas abattre par les colères du divisionnaire Bertin.

Le suspense est habilement ménagé, le ton est plaisant, le style alerte. Un polar impeccablement écrit, malicieux, qui ne donne ni dans la violence excessive ni dans la mièvrerie, et que l’on peut trouver – qualificatif étonnant pour le genre, concédons-le – apaisant.

Jean-Pierre Longre

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www.sophie-chabanel.com

12/12/2019

« Tout est réel, toujours »

Roman, Roumanie, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, Jean-Pierre LongreMircea Cărtărescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, 2019.

Prix Millepages 2019

Prix Transfuge 2019 du meilleur roman européen

La parution d’un roman de Mircea Cărtărescu est toujours un événement. C’est évidemment le cas ici, et plus encore : Solénoïde est un monument ; pas seulement par les dimensions extérieures du livre, mais aussi et surtout par ce qu’il renferme. Un monument qui, à l’image finale de Bucarest, le lieu de tout, se mettrait en mouvement – et alors les images se précipitent dans la tête du lecteur. Ce pourrait être celle d’un torrent que l’on tente de suivre, dont on tente de scruter les flots, le courant, le fond, les obstacles, et dont on prélève le plus souvent et le mieux possible quelques décilitres d’eau pour les examiner, avant de continuer la poursuite. Ou alors celle du labyrinthe dans lequel on se perd, on se retrouve, on se reperd en tenant un fil d'Ariane dont on espère qu'il mènera vers une issue. Ou encore celle de la spirale que l’on suit en mouvements ascendants et descendants – et dans ce cas on s’approche de l’objet qui sous-tend le roman et qui lui donne son titre. L’objet, ou les objets, puisque le sous-sol de Bucarest est parsemé de plusieurs machines du même type, les solénoïdes, ces grosses bobines en forme de spirale qui créent des vibrations et qui mettent les êtres et les choses (voire une ville entière) en mystérieuse lévitation.

Mais ce thème central du roman n’en est, justement, qu’un aspect révélateur. Solénoïde est un roman aux multiples facettes, sorte de Recherche du temps perdu qui aurait été modelée par les mains de Lautréamont, de Raymond Roussel, des surréalistes et de Kafka (on en passe, car finalement les mains essentielles sont bien celles de Cărtărescu). Le canevas narratif est simple : un professeur de roumain qui a échoué dans un collège de banlieue et qui aurait voulu être écrivain (le double inversé de l’auteur, en quelque sorte), se raconte, en une superposition des souvenirs d’enfance et de la relation du présent dans une société minée par la dictature, la pauvreté matérielle et morale, mais dont certains membres sont sauvés par la vie mentale et par l’amour. Le rêve, les apparitions nocturnes, le surgissement de l’inconscient, tout cela est inscrit dans la vie.  « Tu ne pouvais pas planter le rêve dans le monde, car le monde lui-même était un rêve. ». C’est pourquoi « la chasse au rêve suprême, orama » est l’un des chemins à suivre, sur les traces de Nicolae Vaschide, spécialiste reconnu de la question, et ancêtre d’une belle et inaccessible collègue du narrateur. Tout se tient, vous dit-on : la réalité historique et scientifique, la fiction, le rêve… et tout cela crée le réel.

Outre les récits de rêves, nombre de motifs peuplent ce récit grouillant d’êtres vivants, humains et animaux. Voyez les poux, tiques, sarcoptes de la gale, acariens et autres insectes microscopiques donnant une idée de l’infiniment petit au regard de la vastitude du ciel aux étoiles menaçantes, de la ville fantasmée avec ses avenues, ses dédales de rues, ses souterrains, ses couloirs, ses usines, ses machineries, ses « veines » et ses « artères », sa nudité : « Quand les monceaux de neige ont disparu, Bucarest s’est offerte aux regards comme un squelette aux os dispersés. Qui aurait cru que sa décrépitude de toujours – le baroque sinistre de sa ruine – puisse devenir deux fois plus triste et plus désespérée ? ». Récit grouillant aussi de faits et d’événements plus ou moins étranges : disparitions et réapparitions énigmatiques, manifestations de « piquetistes », secte protestant avec véhémence contre la mort et faisant résonner à l’infini un pathétique « à l’aide », acquisition d’une maison/bateau dont le narrateur n’aura jamais fini d’explorer les prolongements horizontaux et verticaux, anecdotes liées à l’école (celle de l’enfance, celle de l’âge adulte), mariage rapidement interrompu par le changement dramatiquement radical de l’épouse, puis l’amour, le véritable, trouvé avec Irina, et la naissance d’une petite fille, le rappel de livres précédents (par exemple La Nostalgie, avec l’évocation du « REM »)… Le tout passé au crible de l’humour parfois dévastateur d’un Cărtărescu jouant malicieusement avec son propre destin d’écrivain à partir de la lecture publique d’un poème (significativement intitulé La Chute), s’adonnant mine de rien à la ravageuse satire politico-psychosociale d’un régime jamais nommé mais omniprésent, qui gangrène la société, l’école, les familles, les individus dans leur comportement quotidien, et maniant d’une façon impayable et efficace le portrait-charge ; on serait tenté de tout citer en guise de preuve – et il faut lire les descriptions de salle des professeurs, ou le récit de la collecte obligatoire par les élèves des bouteilles, bocaux et vieux papiers tournant à l’épopée absurde et bouffonne…

Roman fantastique dans tous les sens du terme, en vérité roman réaliste, roman humoristique, roman « limpide comme le jour et complètement inintelligible » comme l’est la vie, roman dont les particularités de ton, de style, de lexique sont fidèlement rendues en français grâce à un remarquable travail de traduction, Solénoïde pourrait être une tragédie, celle de la « devinette du monde », celle de la destinée humaine. S’il s’agit bien de celle-ci, elle aboutit, peut-être contre toute attente mais dans une belle perspective, au triomphe de l’amour : « La devinette du monde, enroulée, intriquée, accablante, perdurera, claire comme de l’eau de roche, naturelle comme la respiration, simple comme l’amour et […] elle se versera dans le néant, vierge et non élucidée. ». Finalement, c’est la plongée dans le bonheur, même sous la menace d’une statue géante, sorte de commandeur infernal : « Nous nous sommes enlacés, la petite entre nous deux, soudain incroyablement heureux et ne nous souciant plus d’aucune statue ni d’aucune porte. ».

Jean-Pierre Longre

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05/12/2019

« Il n’est de solution à rien »

Essai, Roumanie, Cioran, Divagations, Nicolas Cavaillès, Arcades Gallimard, Jean-Pierre LongreCioran, Divagations, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Arcades Gallimard, 2019

Débusqué à Paris (Bibliothèque littéraire Jacques Doucet), cet ensemble d’écrits, qui « date vraisemblablement de 1945 », selon Nicolas Cavaillès, est l’une des dernières œuvres rédigées par Cioran dans sa langue maternelle, avec d’autres « Divagations », publiées en 1949, ainsi que Fenêtre sur le Rien (voir ci-dessous). Ensuite, ce sera Précis de décomposition puis les autres grands textes écrits en français et publiés dans les Œuvres (Gallimard /Pléiade).

Cioran est adepte du fragment, et ce volume resté à l’état de brouillon lui permet, en pratiquant la brièveté, de s’exprimer en toute liberté, quitte à se contredire parfois – mais le paradoxe est l’une de ses figures favorites (voir : « Entre une affirmation et une négation, il n’y a qu’une différence d’honorabilité. Sur le plan logique comme sur le plan affectif, elles sont interchangeables. »). La brièveté va de pair avec le sens aigu de la formule tendant vers la perfection : « Les pensées devraient avoir la perfection impassible des eaux mortes ou la concision fatale de la foudre. » ; et quoi qu’il en soit, « il n’est de solution à rien ». Ce qui n’empêche pas qu’on surprenne ce sceptique absolu à explorer le versant poétique (bien que sombre) du monde en prenant part « aux funérailles indéfinies de la lumière » et à « la cérémonie finale du soleil », ou en découvrant « un sonnet indéchiffrable » dans « l’harmonie de l’univers ».

Bref (c’est le cas de l’écrire), les grands thèmes de la philosophie et de la morale cioraniennes se succèdent en ordre aléatoire au fil des pages : la vie (qui n’a « aucun sens », mais « nous vivons comme si elle en avait un »), la mort, Dieu (qui reste à « réaliser »), la révolte (« vaine », mais « la rébellion est un signe de vitalité »), la douleur, la solitude, la tristesse (engendrée notamment par « la pourriture secrète des organes »), cette tristesse inséparable du « dor » roumain, langueur, nostalgie, « ennui profond » de l’inoccupation – tout cela, que l’on pourrait énumérer en maintes citations, est à peine, parfois, adouci par l’idée d’un sursis : celui, par exemple, de l’amour, « notre suprême effort pour ne pas franchir le seuil de l’inanité », ou de la musique, capable de « nous consoler d’une terre impossible et d’un ciel désert », « la musique – mensonge sublime de toutes les impossibilités de vivre ».

Gardons donc l’espoir – en particulier celui de continuer à lire Cioran : il a beau être « en proie au vieux démon philosophique », gardons-le précieusement, brouillon ou pas, inachèvement ou non, roumain ou français, comme un inimitable écrivain.

Jean-Pierre Longre

 

Essai, Roumanie, Cioran, Divagations, Nicolas Cavaillès, Arcades Gallimard, Jean-Pierre LongreSimultanément, paraît chez le même éditeur un autre ouvrage de Cioran :

Fenêtre sur le rien, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Gallimard Arcades, 2019

Présentation de l’éditeur :

Avec Divagations, ce recueil exceptionnel constitue la dernière œuvre de Cioran écrite en roumain. Vaste ensemble de fragments probablement composés entre 1941 et 1945, ce recueil inachevé et inédit commence par une sentence programmatique : « L'imbécile fonde son existence seulement sur ce qui est. Il n'a pas découvert le possible, cette fenêtre sur le Rien... » Voilà sept ans que Cioran « [moisit] glorieusement dans le Quartier latin », la guerre a emporté avec elle ses opinions politiques et sa propre destinée a toutes les apparences d'un échec : le jeune intellectuel prodigieux de Bucarest a beaucoup vieilli en peu de temps, passé sa trentième année ; il erre dans l'anonymat des boulevards de Paris et noircit des centaines de pages dans de petites chambres d'hôtel éphémères. Fenêtre sur le Rien constitue un formidable foyer de textes à l'état brut, le long exutoire d'un écrivain de l'instant prodigieusement fécond. Dès les premières pages, un thème s'impose : La femme, l'amour et la sexualité - terme rare sous la plume de Cioran -, qui surprend d'autant plus qu'il est l'occasion de confessions exceptionnelles : « Je n'ai aimé avec de persistants regrets que le néant et les femmes », écrit-il. On lit aussi, tour à tour, des passages sur la solitude, la maladie, l'insomnie, la musique, le temps, la poésie, la tristesse. Chaque fragment se referme sur lui-même, et l'on note un souci croissant du bien-dire, du style. Peu de figures culturelles, réelles ou non, apparaissent ici, mais dessinent un univers contrasté et puissant : Niobé et Hécube, Adam et Ève, Bach (pour Cioran le seul être qui rende crédible l'existence de l'âme), Beethoven, Don Quichotte, Ruysbroeck, Mozart, Achille, Judas, Chopin, et les romantiques anglais. Errance métaphysique d'une âme hantée par le vide mais visitée par d'étonnantes tentations voulant la ramener du néant à l'existence, ce cheminement solitaire et amer trouve encore un compagnon de déroute en la figure du Diable, régulièrement invoqué, quand l'auteur n'adresse pas ses blasphèmes directement à Dieu...

 

www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Arcades

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