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02/10/2012

Après la chute

Roman, francophone, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, Jean-Pierre LongreJean-Paul Dubois, Le cas Sneijder, Éditions de l’Olivier, 2011 Éditions À vue d’œil (gros caractères), 2012, Editions Points, 2012

Avec les héros de Jean-Paul Dubois, on ne risque pas de s’ennuyer – même si eux-mêmes plongent parfois dans le désespoir et la dépression. Paul Sneijder est, comme les précédents et comme l’annonce le titre, un « cas ». Mais pas tout de suite. Sa vie aurait pu rester dans des normes sociales conventionnelles : une femme du genre « executive woman », des jumeaux qui suivent les traces de leur mère, une fille d’un premier mariage, rejetée par la nouvelle famille, un exil au Québec pour la carrière de l’épouse, un intérêt particulier pour les morts collectives d’animaux (oiseaux, poissons)… Bref, une existence qui, sans être complètement ordinaire, n’est pas encore matière à roman.

roman,francophone,jean-paul dubois,Éditions de l’olivier,jean-pierre longreEt le 4 janvier 2011 à 13h12, l’accident comme il n’en arrive pratiquement jamais. Un ascenseur qui se décroche, trois morts (dont Marie, la fille chérie) et un rescapé : Paul Sneijder, pour qui tout va changer, et dont la vie peut devenir un roman, d’autant que c’est lui-même qui la raconte, à sa manière (disons : à la manière alerte, inimitable de Jean-Paul Dubois).

Paul Sneijder bascule, pour ainsi dire, vers la face cachée de l’humanité. Son obsession : étudier les divers mécanismes qui commandent les mouvements des ascenseurs, au point d’en devenir un spécialiste. Son occupation : promener les chiens des autres, au point de se prendre d’affection pour eux. Son culte : celui des cendres de Marie, dont il conserve précieusement l’urne sur son bureau. Son amusement : relever, par exemple, les nombres palindromiques trouvés par son patron. Ses souvenirs : précis, sans défauts (« Je me souviens de tout ce que j’ai fait, dit ou entendu » : telle est la première phrase du livre). Ces changements qui, aux yeux de sa femme et de ses roman,francophone,jean-paul dubois,Éditions de l’olivier,éditions a vue d'oeil,jean-pierre longrejumeaux, tournent à la catastrophe mentale et sociale, sont pour lui salutaires, lui permettant « de considérer le mécanisme de nos vies sous un autre angle, une autre perspective ». Lorsqu’il se demande comment les chiens peuvent garder leur stabilité, ce qu’il en dit n’est évidemment pas étranger à ses préoccupations : « Je voulais croire que cela tenait à la configuration de leur mémoire qui possédait peut-être cette capacité à dissoudre l’écume des jours, à oublier ce qui n’était pas essentiel, à cultiver cette aptitude à renaître chaque jour, à repartir de zéro ».

Jean-Paul Dubois a l’art de dénicher des situations inattendues, de les cultiver, de les exploiter dans sa tonalité particulière, où tragédie et comédie se mêlent et se complètent à merveille.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdelolivier.fr  

http://www.avuedoeil.fr

www.lecerclepoints.com

01/10/2012

L’humain sous toutes les latitudes

Nouvelle, francophone, Jean-Christophe Rufin, Gallimard, Jean-Pierre LongreJean-Christophe Rufin, Sept histoires qui reviennent de loin, Gallimard, 2011, Folio, 2012

D’une expérience multiple (la médecine, les missions humanitaires, la diplomatie) et d’un talent littéraire officiellement reconnu (prix Goncourt, Académie française…) et néanmoins réel, Jean-Christophe Rufin a su tirer parti avec brio dans ces nouvelles.

Sept récits, sept voyages immobiles, de Paris au Luxembourg en passant par la Kirghizie, l’île Maurice, les Dolomites, le Mozambique, le Sri Lanka, sans compter l’évocation hors scène d’autres périodes historiques et d’autres contrées lointaines. Mais l’exotisme, s’il donne du piquant et du relief aux événements et aux personnages, n’est pas le principal. L’important, ce qui fait l’unité de ces textes dont on pourrait croire à première vue qu’ils sont disparates, c’est l’humain. Narrateurs et protagonistes, sous toutes les latitudes, à toutes les époques, nouvelle,francophone,jean-christophe rufin,gallimard,jean-pierre longredans toutes les langues, sont empreints de cette intelligence et de cette sensibilité qui donnent confiance en l’humanité, jusqu’au milieu des conflits et du malheur, de l’intolérance et de la cruauté.

Et ce qui ne gâte rien, l’auteur sait construire ses histoires, avec la ferveur de l’acteur et le détachement de l’observateur. Entre mystère et clarté, le tragique et l’humour se côtoient et se combinent, les péripéties dramatiques et les situations burlesques convergent vers un dénouement souvent inattendu. Sourires ou frissons garantis, et toujours le plaisir de lire de vraies « histoires ».

Jean-Pierre Longre

www.gallimard.fr   

www.folio-lesite.fr

30/08/2012

« Les mots de la faim »

Roman, Allemagne, Roumanie, Herta Müller, Claire de Oliveira, Gallimard, Folio, Jean-Pierre LongreHerta Müller, La bascule du souffle, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, Gallimard 2010, Folio 2011

En 1945, le jeune Léopold, comme tous les Allemands de Roumanie âgés de 17 à 45 ans, est déporté en Union Soviétique. Il restera cinq ans dans un camp, à y subir le travail forcé, les brimades, la faim, à y côtoyer la mort et la souffrance, à y chercher dans le moindre objet, dans le moindre croûton de pain, dans le moindre brin d’herbe une parcelle du bonheur dont ne peuvent se passer les humains.

Herta Müller l’explique en postface : l’histoire de Léopold est largement inspirée de celle d’Oskar Pastior, poète de langue allemande et d’origine roumaine, mort en 2006 après avoir vécu dans sa jeunesse la douloureuse expérience des camps soviétiques, exercé différents métiers, s’être enfin voué, une fois exilé en Autriche puis en Allemagne, à l’écriture littéraire.

Malgré les détails vécus, le livre n’est pas un document de plus sur le goulag. Les choses, les paysages, les gestes quotidiens, intimement incorporés au conscient et à l’inconscient, vivent leur vie, s’imposent au plus profond de l’âme, des rêves, des sensations du narrateur. « L’ange de la faim », leitmotiv qui mine le récit autant que les corps des prisonniers, est l’un de ces fantômes qui hantent leur existence et leurs relations. Les objets usuels (la pelle, le peigne à poux, le charbon, les parpaings, la cuiller…), tout en donnant rythme aux jours et aux nuits, ainsi qu’aux brefs chapitres qui sont comme des tranches de vie, sont les points d’ancrage qui permettent aux êtres de ne pas sombrer.

Et les mots sont les instruments qui non seulement transfigurent le malheur et son souvenir, mais aussi qui pèsent sur le narrateur et son propre récit. Objets poétiques, parfois inutiles et absurdes, ils sont comme le ciment qui, au camp, s’insinuait partout lorsqu’on ne le maîtrisait pas : « Il y a des mots qui font de moi ce qu’ils veulent. Ils sont très différents de moi, et leurs pensées sont différentes d’eux. S’ils me viennent à l’esprit, c’est pour me rappeler qu’il y a de premières choses qui en appellent des deuxièmes, même si je suis loin de le vouloir ».

Jean-Pierre Longre

Herta Müller est Prix Nobel de littérature 2009

http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/10/09/herta-muller-prix-nobel-de-litterature-l-ecriture-contre-l-oubli_1251741_3260.html

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20091008.BIB4145/le-nobel-2009-s-039-appelle-herta-muller.html

24/07/2012

Toute la vérité ?

Roman, francophone, François-Guillaume Lorrain, Editions Grasset, Jean-Pierre LongreFrançois-Guillaume Lorrain, L’homme de Lyon, Grasset, 2011. Le Livre de Poche, 2012.

Une « étrenne post-mortem », et la vie d’un homme peut s’en trouver bouleversée. Le père de l’homme en question, Pierre Rolin (un patronyme bien proche de celui de l’auteur…), mort en 2001, a laissé à sa mère un paquet à lui remettre le 1er janvier 2009, ce dont elle s’acquitte scrupuleusement. Pourquoi ce stratagème? Parce que, sans doute, le paquet contient à l’intention du fils une lettre et des photos mystérieuses, message dont l’élucidation ne devra se faire que par étapes successives.

C’est le point de départ, pour le narrateur, d’une quête complexe à travers les années et les lieux : entre France et Allemagne, un retour sur la période de l’occupation et sur des secrets familiaux qui vont peu à peu se laisser percer. Il y a Berlin, il y a surtout roman,francophone,françois-guillaume lorrain,editions grasset,jean-pierre longreLyon, ses rues, ses zones d’ombre et de clarté, la place Bellecour et ses environs, la Résistance et la milice, les soldats allemands et les bombardements alliés… Il y a ce que montrent, tout en le cachant, les photos contenues dans l’enveloppe. « Il est facile de ne dire que la vérité. Il est difficile de dire toute la vérité » : le père aimait à répéter certaines phrases, dont celle de Léon Blum, que l’on peut mettre au compte de tout le roman.

L’homme de Lyon est une lente remontée du temps à caractère vraisemblablement autobiographique, tâtonnante et angoissante, qui mêle avec art et subtilité les enjeux personnels, familiaux, politiques et historiques, et qui rappelle à juste titre que la vie charrie des vérités qu’il n’est pas si facile de révéler.

Jean-Pierre Longre

www.edition-grasset.fr    

« Pas de cris »

Théâtre, francophone, Xavier Carar, Lansman éditeur, Jean-Pierre LongreXavier Carrar, La bande, Lansman éditeur, 2012. Prix de l’inédiThéâtre, prix lycéen des pièces inédites.

C’est l’histoire de Tom, un jeune homme mal dans sa peau et dans sa chair, de sa rencontre avec Lilas et la bande de JB, de ce qu’il advient de leurs relations. Dans les journaux, cela donne un fait divers ; au théâtre, un drame. Dans tous les cas, c’est la tragédie d’une humanité qui n’arrive pas à maîtriser sa violence.

Car c’est aussi l’histoire d’une jeune fille vouée au « bonheur-à-venir dans un monde de merde », d’une mère trop inquiète, de personnages qui, poussés dans leurs retranchements par « l’interrogateur », pivot de la pièce, révèlent peu à peu leurs douleurs enfouies et leur personnalité cachée.

L’art du dramaturge est de faire entrevoir sans les montrer à nu les secrets des êtres dont il s’est emparé ; il y parvient en laissant s’entrechoquer le présent et le passé, l’ici et le là-bas, en laissant surgir par la fiction dialoguée les vérités qui font mal et la complexité des sentiments, entre amour et haine. « Pas de cris. Pas de souvenirs de cris. Pourtant, il était costaud, Tommy. Il aurait pu les mettre ko, tous, avec un seul bras…  Mais non. Il fait rien. Il dit rien. Ça met les mecs en rage. Encore plus. Pas possible de se laisser faire à ce point ». Chez Tom, tout est dans le regard, mystérieusement, comme chez d’autres tout est dans la rage. Rien de tel que le théâtre pour mettre en évidence les contradictions humaines.

Jean-Pierre Longre

www.lansman.org

N.B. : Les éditions Lansman, toujours aussi productives, ont publié en mai et juin 2012, outre La bande : L’enfant, Drame rural de Carole Thibault, Et des poussières… de Michel Bellier, Oubliés de Jean-Rock Gaudreault, SStockholm et Humains de Solenn Denis, Le sable dans les yeux de Bénédicte Couka (Prix Annick Lansman). Une mine de bons et vrais textes pour la scène. Avis aux gens de théâtre !

13/07/2012

Déroutantes et immuables dislocations

Nouvelle, francophone, Jean Burgos, éditions Calliopées, Jean-Pierre LongreJean Burgos, Anamorphoses, Éditions Calliopées, 2012

Jean Burgos, spécialiste de l’imaginaire en littérature, aurait pu se contenter (si l'on peut dire) de ses brillantes publications universitaires. Avec ce recueil, il va au-delà, puisque c’est sa propre imagination qu’il sollicite, laissant de côté sans les renier les éléments théoriques qu’il a développés dans ses recherches.  

Anamorphose : « Transformation, par un procédé optique ou géométrique, d’un objet que l’on rend méconnaissable, mais dont la figure initiale est restituée par un miroir courbe ou par un examen hors du plan de la transformation. – Image résultant d’une telle transformation. » (Dictionnaire Le Robert). Les mondes que l’auteur donne à explorer sont peuplés d’êtres mouvants dont les transformations et les dislocations, effrayantes ou pitoyables, détestables ou déroutantes, ne peuvent laisser indifférent, puisqu’elles concernent l’homme dans sa propre apparence et dans sa propre chair, ainsi que le monde grouillant et bestial qui peuple la réalité invisible. Une réalité qui tient du rêve, de l’hallucination, du cauchemar, mais aussi de la création universelle et de la vie quotidienne, qui projettent leurs ombres et leurs reflets déformés sur la perception qu’en a le genre humain.

La pénétration dans ces mondes, au cours des sept nouvelles du recueil, ne peut se faire qu’en suivant avec de perverses délices et une fidélité à toute épreuve les méandres d’une prose savamment élaborée, parsemée de termes rares et d’images insolites, une prose qui suit elle-même l’itinéraire labyrinthique que lui imposent des destins inattendus, inoubliables et définitifs. Cela dit, le grouillement descriptif, le fourmillement narratif et les surprises qu’ils ménagent n’occultent pas la sagesse résignée : « On n’a plus rien à espérer. On n’a plus de prestige à sauver ni de mode à défendre, plus de rang à tenir, plus de rôle à remplir ni de pudeur à vaincre ; on n’a plus rien à comparer et les saisons pourront se suivre. Le temps est là, il faut l’user, il faut danser la même danse pour ne plus jamais s’arrêter : ce sont partout mêmes visages qui n’ont plus de morts à masquer ».

Jean-Pierre Longre

www.calliopees.com

09/07/2012

Jeunesse et affirmation d’un genre

Revue, Nouvelle, Roumanie, Fanny Chartres, Brèves, Atelier du Gué, Jean-Pierre LongreBrèves n° 99, Nouvelles de Roumanie, 2012

« Anthologie permanente de la nouvelle ». Tel est le sous-titre de la revue Brèves, qui depuis ses débuts répond fidèlement à cette forme d’engagement : publier des textes littéraires courts. Le n° 99 n’y déroge pas : des textes, uniquement des textes (narratifs et brefs, bien sûr), consacrés ici à une littérature en pleine expansion, qui n’a pas fini de faire parler d’elle : la littérature roumaine.

Fanny Chartres, qui a traduit et qui présente ces nouvelles, signale au passage que la Roumanie « est le pays de l’ambivalence, des extrêmes, des passions, de l’endurance ». La vie culturelle du pays et de sa capitale est foisonnante, et la publication de ces nouvelles est une heureuse initiative, mettant en avant un genre qui n’ y a pas un passé aussi riche qu’en France, par exemple, mais qui se constitue et s’affirme durablement à notre époque. Le critique Marius Chivu rappelle d’ailleurs, dans un entretien initial, que « la moyenne d’âge des écrivains actifs a beaucoup baissé ces dernières années » ; il paraît donc normal que les formes et les genres se renouvellent, même si le roman et, surtout, la poésie restent les fondements de la création.

Dix textes, dix écrivains dont certains bénéficient déjà d’une notoriété nationale et internationale, tels Gabriela Adameşteanu et Mircea Nedelciu, qui ouvrent et ferment le recueil. Des découvertes, aussi, qui donnent une idée de la richesse et de la diversité des tons et des styles, mais aussi des points communs : l’art du raccourci et de la condensation, le goût des déplacements (on voyage beaucoup, dans l’espace et dans le temps, de différentes manières : en imagination ou par quelque moyen de transport bien réel), la force des sentiments et des émotions, l’humour… Et les photographies d’Ileana Partenie donnent de Bucarest, en particulier, une vision à la fois personnelle et en adéquation avec les points de vue suggérés par l’écriture.

On met souvent en avant, à juste titre, les relations privilégiées qu’entretiennent depuis longtemps les cultures roumaine et française ; il est aussi important de prendre en compte ce que la Roumanie apporte de nouveau, dans ce domaine, à la culture européenne. Ce volume en donne des échantillons de choix. 

Jean-Pierre Longre

http://www.atelierdugue.com

Un samedi à Belfort

Roman, francophone, Alain Gerber, Fayard, Jean-Pierre LongreAlain Gerber, Le Central, Fayard, 2012

Le Central est un café fréquenté par toutes sortes de clients, qui sont ici pour toutes sortes de raisons (ou pour aucune), composant une galerie de portraits représentative non seulement des Belfortains du début des années 1960, mais encore de la société française, voire humaine, tout bonnement.

Du petit matin au soir tardif, sous la baguette omnisciente d’un narrateur chef d’orchestre qui laisse habilement se développer chaque thème, chaque timbre, chaque harmonique, se croisent, s’entrecroisent, se frôlent, se regardent de temps en temps, se parlent parfois, entre autres : le chauffagiste Albert Spiedler, qui file doux devant sa femme ; Renaud Vinchelmes, le prof d’histoire qui a viré extrême droite aigrie ; Suzette Nandeau, la téléphoniste à l’optimisme indéboulonnable ; le dentiste Waldberg, au passé mystérieux et au présent sulfureux ; les « Américains », cette « tapageuse élite de la jeunesse belfortaine », groupe de garçons dont le comportement tient autant du chahut de la bande de jeunes que de la pose avant-gardiste, et dont le destin immédiat est suspendu aux menaces de la guerre d’Algérie ; Lorraine Mistler, la journaliste vouée à la relation d’anodins événements locaux ; Viviane et Delphine, dont malgré les apparences l’amitié n’est pas parfaitement à double sens ; des inconnus, un malfrat de passage, des promeneurs du samedi, d’autres encore ; le personnel du bistrot, tout aussi divers, qui va et vient sous la houlette imperturbable du consciencieux Serge Castillon, le gérant, et le couple Laigle, les propriétaires, qui arriveront au mauvais moment…

Car cette journée qui paraît coulée dans le moule de toutes les autres sort pourtant de l’ordinaire. D’abord, c’est elle qui a été choisie pour devenir roman (et quasiment pièce de théâtre, avec, excusez du peu, unités de lieu et de temps) ; ensuite, parce qu’elle n’est pas exempte de péripéties qui lui donnent des allures de tragi-comédie. Aucune monotonie dans la succession des arrivées, départs, ruptures, retours, événements plus ou moins mémorables qui rythment les heures de ce long samedi de juin.

Alain Gerber (né à Belfort, rappelons-le) effectue là comme un retour aux sources, en un mouvement par lequel il semble renouer avec un passé que les romans des années 1970 (de La couleur orange à Une sorte de bleu) évoquaient, chacun à sa manière. Certains personnages doivent vraisemblablement beaucoup à l’auteur lui-même – tel Francis Querlier, l’un des jeunes « américains », admirateur secret de Delphine, qui suit différentes pistes studieuses et s’essaie à différents modes de vie culturelle ; le théâtre, le cinéma, la lecture, l’écriture nourrissent chez lui des ambitions qu’il ne voudrait pas illusoires : « S’il consent à se retirer de la lumière des projecteurs, ce sera pour ciseler son premier chef-d’œuvre afin d’y reparaître, plus scintillant que jamais ». Un passé donc relativement lointain, mais aussi proche, puisque la musique, qui a été ces dernières années la grande préoccupation artistique de l’auteur et de son écriture, l’est encore ici : même si le juke-box du Central joue parfois des « scies universelles », le jazz, le vrai, conserve une place de choix dans les pages du roman et sur la scène littéraire d’Alain Gerber.

Jean-Pierre Longre

www.fayard.fr

04/07/2012

Gueux et nomades

Nouvelles, poésie, essai, francophone, Jean Richepin, Le vampire actif, Jean-Pierre LongreJean Richepin, Truandailles, Le Vampire Actif, 2012

Jean Richepin ? C’est La Chanson des gueux qui vient à la mémoire, guère plus. Pourtant, l’œuvre de cet écrivain à la carrière atypique (ancien élève de l’École Normale Supérieure, professeur, poète, linguiste, académicien, sans compter les métiers de toutes sortes auxquels il a touché, et avec cela passionné par la langue populaire et l’argot, condamné par la censure pour certains de ses écrits…), son œuvre, donc, est abondante, truculente et variée.

Alors, quelle bonne idée d’avoir exhumé cet ensemble de récits dans lesquels les « gens du voyage », les saltimbanques, les brigands et les miséreux occupent les premières places, dans une succession de bons et mauvais coups, de malheurs, de générosités et de violences, avec leur langage direct et imagé ! « Être libre, et vivre, et créer, et sans savoir pourquoi ni comment, telle me semble devoir être la fonction du poète, et sa joie. ». Telle est la profession de foi de l’écrivain, qui la met en pratique dans ces textes où les mots, les phrases, les différents registres de langue s’épanouissent effectivement en toute liberté. Au fil de la lecture, on découvre un styliste hors pair, dont la prose s’adapte parfaitement à des situations et à des personnages aussi divers que pittoresques.

Bonne idée, aussi, d’avoir complété ce passionnant volume par un substantiel chapitre intitulé « De l’argot et des gueux… ». On y trouve des considérations circonstanciées sur « la multiplicité des formes que [l’argot] a pu prendre au cours des siècles », puis des pages illustratives de Victor Hugo (Les Misérables) et d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris), enfin les « pièces supprimées » de La Chanson des gueux de Richepin. Un « glossaire argotique » bien utile clôt cet ensemble qui allie avec bonheur les plaisirs de la lecture et les satisfactions de la connaissance.

Jean-Pierre Longre

www.vampireactif.com  

15/06/2012

Roi de la satire

INouvelle, récit, essai, Roumanie, Ion Luca Caragiale, éditions Héros-Limite, Jean-Pierre Longreon Luca Caragiale, L’effroyable suicide de la rue de la Fidélité, éditions Héros-Limite, 2012

Ion Luca Caragiale (1852-1912), le plus fameux des dramaturges roumains, est souvent comparé à Gogol ou à Courteline. On pourrait dire aussi, en changeant d’époques, qu’il y a chez lui du Molière (pour la verve comique) et du Voltaire (pour l’ironie mordante). Tout compte fait, Caragiale est incomparable, car les rapprochements sont dépassés à la fois par l’écriture personnelle de l’auteur et par les particularités de l’âme roumaine.

Il est en général question de l’œuvre théâtrale, avec des pièces comme Monsieur Leonida aux prises avec la réaction ou Une lettre perdue*. On évoque moins souvent les textes narratifs – nouvelles, récits ou « moments » – dont ce volume exhume un choix judicieux. Caragiale y apparaît comme le roi de la satire qu’il est dans toute son œuvre : satire de la société, des relations familiales, amoureuses et amicales, de la bureaucratie administrative, des manœuvres politiques, de la corruption des élites, du nationalisme xénophobe, de la délation, de l’hypocrisie… Nul n’est épargné, si ce n’est le petit peuple des victimes et des paysans besogneux. D’ailleurs les prises de position de l’auteur (que développent et précisent bien les pages intitulées « 1907, du printemps à l’automne » reproduites en fin de volume) l’ont conduit à l’exil : il passa les huit dernières années de sa vie à Berlin.

Textes engagés, donc ; textes circonstanciels, certes, puisque l’esprit roumain (un mélange d’humour et d’humeur, de simplicité et d’ostentation) imprègne ces pages ; textes universels, aussi, écrits par un moraliste qui met en avant les défauts inhérents à la nature humaine et à la vie en groupe. Surtout, textes comiques, d’une drôlerie qui résulte de tout ce qui précède, de l’expérience et de l’imagination d’un homme qui invente à partir de la vie, et de la plume particulièrement acérée d’un écrivain qui a le génie de la mise en scène (théâtrale ou narrative, c’est tout un). « Le monde ne change jamais que de forme », écrit-il dans « Scribes et bouffons ». Il faut lire L’effroyable suicide de la rue de la Fidélité (titre emprunté à celui de l’une des nouvelles du recueil), pour rire de bon cœur, et pour méditer sur les vices d’une société humaine qui, effectivement, ne change qu’en apparence.

Jean-Pierre Longre

*Les Œuvres de Caragiale, traduites en français sous la direction de Simone Roland et Valentin Lipatti et comprenant les pièces, les récits et les articles, ont été publiées aux éditions Méridiens (Bucarest, 1962). Plus récemment, le Théâtre, traduit par Paola Benz-Fauci, est paru en 2002 aux éditions de l’UNESCO. Eugène Ionesco est aussi l’auteur d’adaptations françaises de plusieurs textes (L’Arche, 1994, Fata Morgana, 1998). 

www.heros-limite.com  

06/06/2012

Truculentes chroniques

Roman, Roumanie, Radu Țuculescu, Dominique Ilea, Ginkgo éditeur, Jean-Pierre LongreRadu Țuculescu, Mère-vieille racontait, traduit du roumain par Dominique Ilea, Ginkgo éditeur, 2012

C’est un hameau perdu de Transylvanie, déserté au fil du temps par la jeunesse, où les anciens, livrés à leurs souvenirs, cohabitent tant bien que mal entre eux et avec les Tziganes qui investissent peu à peu les maisons vides. Le narrateur, Radu, venu de la ville de Cluj rendre visite à Mère-vieille avec « la Dita », sa compagne, se fait le dépositaire et le rapporteur des histoires racontées par l’ancêtre, dont la mémoire est nourrie de tout le passé du village, mais aussi de ses lectures et de son imagination : « Des histoires qui s’ouvrent en éventail, tels les rais du soleil. Dont le centre, le magma d’où elles jaillissent, fut ce hameau au fond d’une vallée, coupé du monde, où j’ai atterri par hasard. Sans Mère-vieille, je n’en aurais rien appris. Je n’aurais pas écrit une seule ligne. Pas le moindre rayon n’aurait jailli… ».

On assiste avec une gourmandise non dénuée d’appréhension aux scènes racontées par bribes où se côtoient des couples rongés par l’existence, le mensonge et le silence, des hommes qui soignent leur nostalgie, leurs fureurs et leurs faiblesses à grandes lampées de ţuica, des femmes dont l’âge n’a pas amoindri la verve railleuse et l’ardeur érotique (parmi lesquelles la Margolili, notamment, qui a fait des ravages chez les mâles, aura bizarrement disparu à l’issue d’une noce héroïque), un pope toujours très, très proche de ses paroissiennes, des êtres fantastiques tel un étrange matou diabolique… On suit les protagonistes dans un voyage épique, une véritable odyssée campagnarde, vers le dispensaire voisin où la grand-mère est censée trouver à se soigner… On vit et on vibre littéralement au son de la musique qui pendant trois nuits entraîna Démitri, époux de Mère-vieille et fameux danseur, au cœur d’un sabbat enragé…

Ces rustiques et truculentes anecdotes, drôles et tragiques, traduites au plus près de la langue et des tournures d’origine, se déroulent sur un rythme enfiévré, en une prose parfois rugueuse, souvent poétique, de cette poésie qui laisse tout juste entrevoir les mystères de la vie, de la mort, du rêve, de l’écriture. « Dès que je me retrouve dans le village de Mère-vieille, sans faute, je glisse derechef sur la piste invisible qui slalome entre la réalité et la fantaisie. […] Dans cette communauté que je flaire ésotérique, les apparences sont souvent trompeuses, ce qui m’arrange ». On s’y laisse prendre, délicieusement.

Jean-Pierre Longre

www.ginkgo-editeur.fr  

25/05/2012

Les faits et les objets

Roman, francophone, Roumanie, Suisse, Marius Daniel Popescu, José Corti, Jean-Pierre LongreMarius Daniel Popescu, Les couleurs de l’hirondelle, José Corti, 2012

Prix de l'Inaperçu 2012

La symphonie du loup, le précédent roman de Marius Daniel Popescu (José Corti, 2007), débutait par la mort du père ; Les couleurs de l’hirondelle commence et finit (presque) par l’enterrement de la mère. Entretemps, le puzzle narratif se met en place, mêlant le passé (l’enfance et la jeunesse au « pays du parti unique », la Roumanie jamais nommée) et le présent (la vie quotidienne dans le pays d’adoption, la Suisse tout aussi anonyme, les jeux avec l’enfant, le travail, le retour dans la famille pour les funérailles, et aussi le livre en train de s’écrire…). Aucune transition entre les épisodes ; placés les uns à côté des autres comme les affiches que colle le narrateur ou comme les cases du jeu de bataille navale qu’évoquent les dernières lignes, chacun d’entre eux est une histoire, un poème, un exercice de style à soi seul.

Exercice et art poétique en même temps. Par exemple : « Tu te dis que tu viens d’écrire un texte avec une fille et une femme, avec de la poésie et de la prose dans ses mots, avant les mots que tu viens d’écrire, avant les mots que tu vas écrire, il y a une sorte d’embryon du texte à venir, du texte publiable-publié et tu places cet embryon avant que les mots commencent à s’inscrire quelque part : toute écriture nécessite des perceptions, des plans ou des spontanéités mentales qui forment dans ton cas le début de chaque texte : une fois que tu commences à transformer en mots l’embryon du texte, tu te soumets à des règles qui bouleversent cet embryon, qui lui proposent de grandir, de devenir texte publiable en suivant des chemins qu’on appelle mots et qui, bizarrement, s’articulent entre eux sans former de carrefours, de places, de trottoirs ». Les mots, mis à rude épreuve, sont là pour exprimer les perceptions, non pour s’imposer, et c’est bien de cela qu’il s’agit : prendre conscience de ce qu’est la vie, dans son unité et sa diversité, dans ses manifestations mentales, affectives, physiques. Elle est faite de ces petites et grandes réalités que l’homme perçoit dans sa conscience et dans son inconscient, dans la mémoire de son esprit et de son corps, et qui voyagent comme un oiseau à qui l’on donne les couleurs du temps. Cela va de l’oppression politique odieuse et bête à la « révolution » vite confisquée par le règne de l’argent, de la misère et de la corruption ; des rideaux de lettres, qui en s’entrouvrant laissent apercevoir quelques mots, aux ensembles d’objets peuplant une existence humaine ; des jeux de l’enfance campagnarde à la confection d’un journal poétique, Le persil

Les faits et les objets. C’est en eux, par eux, avec eux, apparemment livrés à l’état brut, en réalité répartis avec minutie comme des notes sur une portée musicale, que se crée l’émotion, par l’intercession des mots innombrables peuplant les phrases d’un récit que la mémoire n’en finit pas de prolonger, comme après un beau concert.

Jean-Pierre Longre

www.jose-corti.fr

www.prixdelinapercu.fr

21/05/2012

En quête des autres, en quête de soi

Roman, francophone, Lionel-Édouard Martin, Les éditions du Sonneur, Jean-Pierre LongreLionel-Édouard Martin, Anaïs ou les Gravières, Les éditions du Sonneur, 2012

Est-il pensable de trouver dans un roman d’aujourd’hui des mots comme « voussure », « fluer », « s’aboucher », « croquemitaine », « floches », des expressions comme « botteler les possibles », « j’hypallageais pas mal sur la bouteille » ou des phrases comme « Il fait sur la rivière un temps de libellule » ? Sachez que oui, au moins sous la plume de Lionel-Édouard Martin, maître en poésie suburbaine et semi-rurale.

Ce n’est pas le tout. Anaïs ou les Gravières est un roman aux multiples facettes. Si d’emblée il prend une tournure policière (le meurtre d’une jeune fille, l’enquête d’un journaliste), on s’aperçoit vite que ce n’est pas vraiment ce qui compte. La rencontre de témoins tourne à la galerie de portraits pittoresques, sensibles, emplis de cette humanité que l’on trouve au fond de tous les yeux, pour peu qu’on le veuille. Il y a Anaïs, la lycéenne morte que l’on finira par connaître grâce aux autres, sa mère, qui confie au narrateur son histoire à la fois commune et unique, Mao, Petit louis, Toto Beauze, le légionnaire… Le lecteur les découvre peu à peu – jamais complètement, car le silence et le non-dit forment une part importante de leurs personnalités –, et devine qui est Nathalie, celle dont le destin reste comme une plaie ouverte dans la trame de l’histoire, comme un reflet pathétique de celui d’Anaïs.

Car les récits enchâssés dans l’intrigue, les souvenirs personnels et collectifs, les évocations de paysages campagnards, minéraux, industriels ou urbains, les portraits, tout cela tient dans l’œil de l’observateur, qui lui-même, dans sa solitude, guette le regard des autres, se voit dans l’autre comme dans un miroir : « Mao. Je dis Mao. Je pourrais aussi bien dire « moi ». Moi, c’est presque dans Mao. Mao, c’est presque moi ». Anaïs elle-même, dès avant sa naissance, a cette puissance du regard silencieux qui perce et reflète son entourage. Sa mère le sent : « À Mao, j’ai dit que j’étais enceinte d’une boule de regards, que j’allais accoucher dans quelques mois d’un gros œil dont il n’était pas responsable ».

Et l’écriture elle-même réfléchit le récit (et vice-versa), puisque le narrateur (l’auteur, aussi bien) ne rechigne pas aux considérations sur son travail, son « droit d’invention » : « Juste inventer ; prendre mon deuil au corps, le travailler de mots ». On y revient toujours : dans ce roman en forme d’enquête, l’important c’est la vie, la mort, les « gens » que l’on interroge par les mots, les silences et le regard, toujours en quête de soi.

Jean-Pierre Longre

www.editionsdusonneur.com    

A noter ! Rencontre avec Lionel-Édouard Martin le 22 mai à 18h à la Librairie du Tramway, 92 rue Moncey, 69003 LYON

04/05/2012

Le rien et Flaubert

William Wilkie Collins, En quête du rien, traduction de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Les éditions du Sonneur, 2011

Willa Cather, La nièce de Flaubert, traduction de l’anglais et préface par Anne-Sylvie Homassel, Les éditions du Sonneur, 2012

Récit, anglophone, William Wilkie Collins, Willa Cather, Anne-Sylvie Homassel, les éditions du sonneur, Jean-Pierre LongreComme si cela procédait d’une démarche volontaire, les éditions du Sonneur ont récemment publié dans leur « petite collection », à quelques mois de distance, deux livres aux contenus apparemment bien différents, mais dont le rapprochement, pour fortuit qu’il soit, laisse à penser.

Dans En quête du rien, témoignage d’un voyageur anonyme, un écrivain se voit prescrire par son médecin une cure de repos total, d’inoccupation complète, de tranquillité absolue, ce qui ne va pas sans difficultés, tant le néant est proche de l’oisiveté. Cela donne lieu à un savoureux morceau d’humour. Dans La nièce de Flaubert, on assiste,  en 1930 à Aix-les-Bains, à la rencontre de l’auteur avec Caroline Franklin-Grout, nièce du grand écrivain, élevée par Récit, anglophone, William Wilkie Collins, Willa Cather, Anne-Sylvie Homassel, les éditions du sonneur, Jean-Pierre Longrelui, évoluant dans le souvenir vivant et créateur de son monde. Discussions émouvantes et nourries sur Flaubert, ses amis, l’écriture, la lecture, la musique, l’art, et beau portrait de vieille femme cultivée, active, qui fut dans son enfance et sa jeunesse une « oreille attentive » pour le romancier : « Pendant les meilleures années de sa vie d’écrivain, il avait eu dans sa maison, à son côté, ou du moins à portée de correspondance, un être de son sang, plus jeune et plus ardent que lui, qui comprenait la moindre de ses intentions, et qui, plus encore, percevait la qualité de ses échecs. Peut-on rêver situation plus heureuse pour un homme de lettres ? ».

Quels rapports entre les deux livres, objectera-t-on ? L’attention à la forme de ces deux objets à l’esthétique soignée, la précieuse minceur du propos, la rigoureuse limpidité de l’écriture. Surtout, ici, les deux mots clés sont « rien » et « Flaubert » : voilà qui rappelle ce que celui-ci écrivait à Louise Collet le 16 janvier 1852 : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. ».

Nous y sommes, quasiment.

Jean-Pierre Longre

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03/05/2012

Paris est un roman, la vie est un livre

Roman, Roumanie, Matéi Visniec, Nicolas Cavaillès, éditions non lieu, Jean-Pierre LongreMatéi Visniec, Syndrome de panique dans la Ville lumière, roman traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, éditions Non Lieu, 2012

Comme celles de ses pièces de théâtre, l’intrigue du roman (le premier traduit en français) de Matéi Visniec ne peut être résumée. D’ailleurs il n’y en a pas, d’intrigue ; plutôt, elles sont multiples, cheminant et courant entre réalité et fiction : il y a le « journal réel » d’un écrivain qui, parvenant à sortir de la Roumanie de Ceauşescu, trouve refuge à Paris, et il y a les œuvres potentiellement écrites, sous la houlette d’un éditeur fantasque et tyrannique, par des êtres pouvant être aussi bien auteurs que personnages. Comme le dit l’observateur Georges, derrière son bar : « On dirait que nous nous trouvons ici précisément au point de passage de la frontière entre fiction et réalité ».

Le récit navigue comme un bateau dans une tempête, tantôt grimpant vers les sommets prestigieux des vagues (la gloire mondiale sur laquelle fantasme le narrateur), tantôt plongeant vers l’abîme du néant anonyme – le tout ponctué par un poème qui clôt le livre, « Le Navire », parabole de la lente destruction d’une… (ici, au lecteur de compléter).

Intrigues multiples, personnages multiples : outre l’auteur (qui n’hésite pas à se nommer en tant que personnage), l’éditeur « Monsieur Cambreleng », l’ami d’enfance Gogu Boltanski qui a suivi une autre voie, François, futur auteur malgré lui d’un « chef-d’œuvre », un étrange bossu, un guide aveugle, une jeune femme séduisante et sans cesse éclopée, tout un cheptel d’auteurs-personnages réunis dans un café de la rue Mouffetard… Il faut aussi compter avec les silhouettes d’illustres écrivains et artistes du passé lointain ou proche, de Voltaire à Sartre, d’Hugo à Breton, Beckett ou Queneau, sans oublier le trio roumain Cioran, Eliade, Ionesco…

Personnages multiples, sujets multiples : l’actualité politique, les dictatures d’Europe de l’Est, les bouleversements liés à la chute du Mur, et bien sûr Paris, la ville des lumières et des ombres, des bistrots et des librairies, des touristes et des autochtones aux origines mêlées, des enthousiasmes délirants et des déceptions amères, navire qui « fluctuat nec mergitur » malgré la houle, la ville qui est un livre vivant, plein de souvenirs et de surprises. Paris qui vit des mots, ces êtres traversant les frontières, passant « d’un cerveau à l’autre » : « Toute la ville était habitée par des mots. Je voyais autour de l’église Saint-Médard les mots des passants, d’autres mots qui sortaient des fenêtres ouvertes des immeubles, ou bien des portes des cafés. Partout où deux personnes se rencontraient et se mettaient à discuter, une nébuleuse de mots se formait autour d’eux ».

Chaque chapitre est un déroutement, au plein sens du terme, et le lecteur se laisse mener volontiers où il semble bon à l’auteur de le mener, dans les méandres de la « Ville lumière ». C’est cette instabilité qui paradoxalement fait l’unité du livre, comme dans la vie. Au-delà de la « panique » que peuvent provoquer les tempêtes et les errances, ce qui rassure, c’est le ton de Visniec, le style inimitable qui est le sien, la foi dans l’écriture, la confiance accordée aux mots. La littérature ne sombrera pas.

Jean-Pierre Longre

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21/04/2012

Quête clandestine

roman,francophone,blandine le callet,éditions stock,jean-pierre longreBlandine Le Callet, La ballade de Lila K, Stock, 2010, Le livre de poche, 2012

Lila n’a pas de souvenirs de sa mère, sinon l’image de la « cassure », cette scène de terreur où, toute petite, elle en a été brutalement séparée pour se retrouver dans le « Centre » où elle passera son enfance et sa jeunesse. Pas de souvenirs, mais une quête qui va être son obsession secrète : retrouver cette femme qui, officiellement frappée d’indignité, ne doit plus être sa mère, mais dont elle sait plus ou moins consciemment – et par les mystérieuses résonances de son corps – qu’elle l’aimait malgré la misère et la déchéance.

Roman, francophone, Blandine Le Callet, éditions Stock, Jean-Pierre LongreContrainte de s’insérer (ou de feindre l’insertion) dans un monde qui la rebute, mais aidée par quelques êtres qui ont gardé leurs sentiments humains et leur culture livresque, elle mène coûte que coûte sa recherche malgré le programme obligatoire, la surveillance constante, les interdictions multiples, une organisation sociale dans laquelle l’individu ne maîtrise plus rien de son destin, sinon en s’enfermant ou en fuyant « extra muros », dans une « Zone » de tous les dangers… Car, à petites touches, l’auteur évoque un univers qui fait penser à ceux du Meilleur des mondes, de 1984 ou de Farenheit 451, mais dont celui dans lequel nous vivons actuellement porte sans conteste les germes.

Blandine Le Callet, qui dans un registre différent s’est signalée naguère par son roman Une pièce montée (Stock, 2006, Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2007), sait ménager un beau suspense tout en suscitant la réflexion. Surtout, elle peint avec délicatesse un être à la fois fragile et déterminé, auquel le lecteur s’attache avec émotion.

Jean-Pierre Longre

www.editions-stock.fr    

19/04/2012

« À la moitié du chemin »

Poésie, Roumanie, Letitia Ilea, Fanny Chartres, le corridor bleu, cip Marseille, Jean-Pierre LongreLetitia Ilea, Blues pour chevaux verts, traduit du roumain par Fanny Chartres, Le corridor bleu, 2012

La poésie est un combat obstiné contre l’épuisement, contre le désespoir, contre la mort ; de ce combat, elle ne sort pas toujours victorieuse ; les poètes aussi meurent :

« que d’amis poètes partis

comme ça tout simplement

vivant encore un moment

dans la mémoire de quelques connaissances

dans des rayons retirés et des commentaires ingrats »

Mais sous la plume de Letitia Ilea, la poésie prend vigueur (chaque titre est un élan initial qui lance ses mots dans le texte), même si la modestie souriante du doute l’emporte périodiquement :

« je suis préoccupée

dites-moi monsieur le lecteur

le ciel est-il plus haut ?

les profondeurs plus profondes ?

avez-vous ri avez-vous pleuré ?

êtes-vous toujours en vie ?

Si les grands thèmes (la mort du père et de la mère, l’enfance, la vieillesse, la solitude, l’attachement aux objets de la vie, le vide de l’existence et de la mémoire…) se répandent de page en page comme des questions sans réponses (« à quand la fin ? / à quand le début ? »), tout se situe dans un entre-deux que seule la poésie peut suggérer, dans une oscillation entre « brise » et « ouragan », entre « rosée et soleil du désert », entre « nord » et « sud », à mi-chemin de la lumière et de l’ombre, de la vie et du néant.

Il y a des images fortes (« cette chemise en barbelé / que je ne parviens pas à retirer »), des couleurs chantantes (annoncées par le titre), une musique suggestive, des rythmes marqués, aussi bien dans les vers libres que dans une parenthèse de prose ramassée rappelant la manière du recueil Terrasses (publié en 2005 au centre international de poésie Marseille – voir ci-dessous). Ainsi, on ne parcourt pas Blues pour chevaux verts d’un œil distrait. L’itinéraire verbal et existentiel de Letitia Ilea, ponctué de douleurs et d’espérances, ne peut laisser indifférent ; le lecteur chemine avec elle, forcément.

Jean-Pierre Longre

www.lecorridorbleu.fr    

 

 

Un rappel :

 

Poésie, Roumanie, Letitia Ilea, Fanny Chartres, le corridor bleu, cip Marseille, Jean-Pierre LongreLetitia Ilea, Terrasses, « Le Refuge », cipM / Spectres Familiers, 2005 (textes écrits lors d’une résidence effectuée en 2004 au centre international de poésie de Marseille)

 

Au cours de trois mois de résidence au centre international de poésie Marseille, Laetitia Ilea, qui est née en 1967 à Cluj (Roumanie) et qui publie, en roumain ou en français, des poèmes depuis 1984, a composé 45 textes dont les titres sont les noms des bars où ils furent écrits. Bars à « terrasses », comme il se doit dans le sud, lieux à la fois ouverts et fermés, lieux d’agitation et de promiscuité, de repos de solitude, « où j’attends terrassée », dit-elle dès les premières lignes.

 

Prose brève et compacte, chaque texte est une sorte d’instantané télégraphique, au souffle souvent court marqué par des points permettant à peine un bref soupir, sur un rythme qui tient autant de l’étouffement que de la respiration. Dans ce journal haletant, la détresse humaine (« mes meilleurs amis sont morts », « je suis sans amis », « j’ai passé toute ma vie à attendre »…), confinant à celle des animaux (« je me dis "bon appétit" puis jette quelques miettes à cette chienne que l’on a pris l’habitude d’appeler "solitude" »), est aussi la solitude linguistique (« j’ai enfermé ma langue dans une armoire et j’ai commencé à vivre ma nouvelle solitude »). Le combat entre vide de la mémoire et trop-plein des souvenirs n’exclut pas le sens de l’humour qui, par exemple, empêche d’entrer au bistrot nommé « Tout va bien » : « ça, non.j’y entre pas.je ne me ferai pas avoir. »

 

Certes, il y a les gestes banals de l’existence ordinaire, les courses, les cigarettes, le café, les petites scènes visuelles, les quelques rencontres, éphémères ou durables, les déplacements dans la ville, ou hors de la ville vers d’autres lieux plus ou moins lointains, Cassis, Aigues-Mortes, Narbonne, Perpignan, et aussi l’Espagne, Paris… Tout cela ne suffit pas à remplir la vie quotidienne, à éviter les appels à l’aide voilés ou clamés aux êtres aimés, aux gens de passage, à la Maison d’Édition elle-même (« tu ne m’as pas du tout aimée.je compte sur toi »).

 

À qui donc faire confiance ? À l’écriture, aux mots (« donnez-moi une autre langue pour crier ma douleur »), à un mode d’expression universel qui offre la possibilité d’oublier, de s’oublier « comme un lest inutile » et de ne conserver que l’essentiel, la poésie.

 

Jean-Pierre Longre

 

http://www.cipmarseille.com

09/04/2012

L’art de l’illusionniste

Nouvelle, francophone, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, Jean-Pierre LongreJean-Marie Blas de Roblès, La mémoire de riz, Zulma, 2011

Prix de la Nouvelle de l'Académie Française 1982

L’illusionniste est la première des dix-huit nouvelles qui composent La mémoire de riz. Il est vrai que l’illusion, sous ses formes les plus achevées, mène le recueil : la construction des récits, le mystère qui plane sur leur dénouement même, les différentes visions du réel comme autant d’angles de prise de vue aboutissant au fantastique, tout cela réussit à perdre le lecteur à travers un labyrinthe de significations dans lequel il doit s’enfoncer pour tenter de résoudre les énigmes.

On oublie vite le caractère un peu fabriqué de certains de ces textes pour se laisser prendre à leurs toiles. Chaque page pourrait être une case de « L’échiquier de Saint-Louis » ou un des grains de riz à agencer avec les autres pour garder la mémoire de récits multiples (le titre du recueil est celui de la quatrième nouvelle). Jean-Marie Blas de Roblès (prix Médicis 2008 pour Là où les tigres sont chez eux, Zulma) prolonge et enrichit la tradition du genre : les personnages qui devisent confortablement et se lancent dans des récits au milieu desquels s’enchâssent d’autres récits nous font remonter à Boccace et à Marguerite de Navarre ; mais les visions fantastiques, nées d’une réalité soutenue par des descriptions souvent riches et baroques, de portraits bizarres et quotidiens, nous mènent à l’atmosphère des contes de Buzzati, Borgès, Garcia Marquez ou Cortazar… Tradition encore (la grande, celle qui fait la vraie littérature) dans les thèmes favoris de l’auteur : La Méditerranée, avec son Orient de rêve, sa sensualité, son merveilleux mythologique et psychologique ; l’amour et la mort, qui se combinent diaboliquement avec la peinture et la musique ; et parfois, rançon de sa formation, un petit bout de philosophie qui échappe à l’auteur au coin d’une phrase.

C’est porté par cette force, soutenue par elle, que l’auteur trouve son originalité : latine, orientale, méditerranéenne, sa prose a la logique sereine des belles architectures, la sensualité lourde des parfums entêtants, la complexité obscure des fonds sous-marins, la violence convulsive des passions mortelles. Mélange prometteur et séduisant, opérant la jonction entre rêve et réalité dans une vérité qui doit une bonne part d’elle-même à l’art de l’illusionniste.

Jean-Pierre Longre

www.zulma.fr    

www.blasderobles.com

Trente ans ! Cette chronique a paru pour la première fois dans la revue Brèves n° 6 (juin 1982), à l’occasion de la publication de La mémoire de riz aux éditions du Seuil. Quelques petits remaniements l’actualisent.

Jean-Marie Blas de Roblès, sera le jeudi 26 avril à 19h à la Librairie du Tramway (Lyon) pour parler de La Mémoire de riz. Cette rencontre sera enrichie par la présence du comédien professionnel Christian Taponard qui lira à voix haute des extraits choisis de ces nouvelles.

 

02/04/2012

Une leçon de modestie

Roman, francophone, Pascal Garnier, Zulma, Jean-Pierre LongrePascal Garnier, Nul n’est à l’abri du succès, Zulma, 2012

Ce bref roman pourrait être vu comme une leçon de modestie délivrée par l’auteur à lui-même d’abord, aux autres écrivains ensuite, et plus généralement à tous ceux qui connaissent un jour ou l’autre le succès. Ce succès qui n’apporte pas le bonheur, mais une rupture existentielle.

Jean-François Colombier reçoit un grand prix littéraire, et se voit comblé d’honneurs, d’amis, d’argent, d’amour… Cédant momentanément à cette vie, il ne la supporte que peu de temps et répond à la rupture que provoqua ce prix par une autre rupture. Parti rejoindre son fils, petit dealer vivant au jour le jour, il se jette tête la première dans des péripéties où il s’empêtre de plus en plus, jusqu’à vouloir en mourir ; victime des escroqueries d’une vamp de bistrot et d’un semblant d’avocat, victime d’une fausse jeunesse qu’à 50 ans il croit retrouver, victime de ses illusions et de ses velléités, victime de son métier d’écrivain qui lui fait prendre les personnes de la vie pour des personnages de roman, à commencer par lui-même, comme le lui rappelle l’un d’entre eux : « Qu’est-ce que vous faites pour eux si ce n’est de les utiliser dans vos romans ? Vous leur versez des droits d’auteur ? […] Vous n’y connaissez rien, mon petit monsieur. C’est moi, là, maintenant qui écris le scénario, vous n’êtes qu’un personnage. »

Livre noir, mais alerte, Nul n’est à l’abri du succès obéit aux lois du roman d’aventures, comporte ce qu’il faut d’amour, de coups de revolver, de trafics divers, de trajets nocturnes en voiture, de déambulations citadines et autres ingrédients traditionnels, mais en décalage et à distance, subvertis par une écriture plaisante et ironique, ainsi que par les actes manqués et souvent ridicules du protagoniste/narrateur, anti-héros qui, ne comprenant pas ce qu’il vit, ne parvient même pas à mourir. Oui, une jolie leçon de modestie pour tous ceux qui se croient utiles aux autres et ne le sont même pas à eux-mêmes.

                                                                                              J.-P. Longre

www.zulma.fr

Après la disparition de Pascal Garnier, en mars 2010, la revue Brèves lui a consacré son numéro 93. Voir: http://jplongre.hautetfort.com/archive/2010/11/29/pour-la-nouvelle-toujours.html

Dans la modernité européenne

Histoire littéraire, anthologie, Roumanie, Andreia Roman, éditions Non Lieu, Jean-Pierre LongreAndreia Roman, Literatura româna / Littérature roumaine, tome III, L’entre-deux-guerres, éditions Non Lieu, 2012

Il y a deux ans, Andreia Roman publiait les deux premiers volumes de sa Littérature roumaine, qui nous menaient des origines à la première guerre mondiale. Ce tome trois, toujours bilingue (consultante pour la version française : Lorène Vanini), est consacré tout entier à une période relativement brève (celle de la « Grande Roumanie ») qui, dans sa richesse et son foisonnement, assoit le patrimoine roumain dans la modernité européenne.

Comme l’explique l’auteur dans son introduction, c’est un renouvellement décisif dans les domaines culturel, historique, idéologique qui marque ces années : « La littérature de l’époque se situe plus que jamais au cœur de la société ». Une société dont l’expression se fait de plus en plus urbaine, passant par de nombreux périodiques publiés dans la capitale et les grandes villes.

Dans les livres, des figures romanesques nouvelles surgissent (l’arriviste, l’intellectuel, le citadin), et le réalisme s’assortit d’une dimension sociale et philosophique qui prend ses sources dans la littérature occidentale, sans renier les traditions orientales. La poésie, à l’évidence, est le lieu d’un éclatement, d’une « révolution » qui donnent naissance à l’avant-gardisme que de jeunes Roumains exportent largement vers l’Europe occidentale, en particulier vers la France. En outre, l’un des grands mérites de cet ouvrage est de rappeler que la production théâtrale, durant cette période, « est de loin la plus riche de l’histoire littéraire de la Roumanie », et qu’ainsi elle doit être « reconsidérée ».

Selon le principe bien établi des deux premiers tomes, ce sont ici les exemples textuels qui priment, suivant un choix judicieux, représentatif de la diversité des genres et des styles. Depuis Hortensia Papadat-Bengescu, « grande dame de la littérature roumaine », jusqu’à Mircea Eliade, dont l’œuvre proprement roumaine est surtout romanesque, nous parcourons un itinéraire donnant une idée précise des auteurs et des œuvres. Se succèdent les poètes Tristan Tzara, Ion Vinea, Ilarie Voronca, Gherasim Luca, Benjamin Fundoianu, Tudor Arghezi, Ion Pillat, Lucian Blaga, Ion Barbu, les prosateurs Mihail Sadoveanu, Urmuz, Mateu I. Caragiale (fils du célèbre dramaturge Ion Luca Caragiale), Liviu Rebreanu, Gib Mihăescu, Camil Petrescu, George Călinescu, Anton Holban, les dramaturges George Mihail Zamfirescu, Tudor Muşatescu, Mihail Sebastian (dont le fameux Journal a un peu occulté les œuvres romanesques et théâtrales)… Il y en a beaucoup d’autres, mais le choix était inévitable. En tout cas, les notices biobibliographiques et les extraits d’œuvres nous incitent à considérer l’importance, la diversité, la complexité de cette période, à aller plus loin et à attendre, bien sûr, la suite de cette belle anthologie.

Jean-Pierre Longre

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21/03/2012

La décadence en marche

roman,anglophone,australie,christos tsiolkas,jean-luc piningre,belfond,jean-pierre longre Christos Tsiolkas, La gifle, traduit de l’anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 2011. 10-18, 2012

Au début, on se croirait en pleine saga socio-familiale, entre Desperate housewives  et enquête sur les relations humaines dans la société occidentale actuelle. Et peu à peu, à partir d’une gifle donnée à un enfant au cours d’un barbecue entre amis, on s’aperçoit que c’est construit, profond, intéressant en somme, et de plus en plus.

Loin de la lisse superficialité d’une série américaine, nous plongeons dans les rapports complexes, les non-dits troubles, les angoisses secrètes ou involontairement proférées de la société australienne d’aujourd’hui, dans laquelle les mélanges ethniques n’empêchent pas le racisme, le souci de l’harmonie sociale n’empêche pas la violence, les liens familiaux n’empêchent pas le désarroi de la jeunesse, l’amour n’empêche pas la haine.

Même si le récit dans sa globalité revêt une unité, une continuité qui tiennent en haleine, chaque chapitre, consacré à l’un des protagonistes, est à lui seul une sorte de roman autonome, qui permet au lecteur de cheminer à la fois à la surface du temps et dans l’épaisseur psychologique des personnages, de parcourir l’échelle des générations et des origines, de mesurer le délitement d’une société où l’alcool et la drogue, les illusions et la désespérance voisinent avec la chaleur humaine et le réconfort des traditions.

Roman, anglophone, Australie, Christos Tsiolkas, Jean-Luc Piningre, Belfond, Jean-Pierre LongreL’Australie est vue ici à la fois comme un pays particulier, avec ses coutumes, son melting-pot, ses tensions, son isolement, mais aussi comme un symbole de cet Occident qui voudrait avoir tout juste et qui s’aperçoit que, tout compte fait, la décadence est en marche. Christos Tsiolkas a sans doute mis dans son récit de son expérience personnelle et familiale (les immigrés grecs et leurs descendants y tiennent une place de choix) ; mais La gifle est surtout un vrai, bon et gros roman qui, par la fiction, lève le voile sur la réalité. C’est le premier roman de l’auteur traduit en français. Nous attendons les autres.

Jean-Pierre Longre

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16/03/2012

Les aboiements de la littérature

Essai, francophone, Jan-François Louette, La Baconnière., Jean-Pierre LongreJean-François Louette, Chiens de plume. Du cynisme dans la littérature française du XXe siècle, La Baconnière, 2011

Il y a le Cynisme, mouvement philosophique venu de l’antiquité et dont Diogène est la figure la plus fameuse, il y a le cynisme, attitude sociale de l’amertume, qualifié ici de « mondain », et il y a le « canisme », qui donne à l’expression littéraire le point de vue du chien (ou l’inverse ?) ; l’auteur rappelle à juste titre que le mot « cynisme » vient du grec « kuôn », chien.

Voilà ce que Jean-François Louette, professeur à la Sorbonne, entreprend d’étudier à travers cinq écrivains du XXe siècle, Michaux, Queneau, Bataille, Drieu la Rochelle, Nimier, plus quelques autres qui parcourent en zigzag les dix chapitres du livre (parmi lesquels se font repérer par leurs jappements réitérés Maupassant, Gide, Céline, Sartre, Genet, d’autres encore, en meutes ou solitaires).

Les soubassements philosophiques de l’analyse servent la cause littéraire, et c’est ce qu’on attend : il s’agit bien du « cynisme dans la littérature », et non du cynisme littéraire dans la philosophie, ni du cynisme des écrivains en tant qu’individus. Prenons l’exemple du chapitre consacré à Raymond Queneau, balayant les rapports du chien et du cynisme avec un écrivain qui ne s’est pas privé de faire remarquer que son nom même évoque à la fois le chêne et le chien (le haut et le bas) et qui cultive un « mythe personnel du chien » ; rapports avec l’écrivain, donc, mais aussi et surtout avec les personnages de certains de ses romans comme Le chiendent (titre en soi significatif), avec l’écriture même, cette écriture dont l’attitude distanciée par rapport à la langue et aux conventions romanesques relève aussi du cynisme.

Exemple probant, mais très partiel. Les autres chapitres font des « chiens de plume » cités plus haut des objets d’études fouillées, de découvertes judicieuses. En même temps, la portée de la réflexion se fait volontiers générale, par exemple sur le cynisme comme « révélateur de la modernité », sur les attitudes contradictoires et complémentaires du chien (l’écriture peut aboyer chaleureusement ou agressivement, l’animal littéraire peut être gai ou triste, nonchalant ou en colère…), et sur les va-et-vient entre cynisme et littérature : « La littérature aiguise notre connaissance du cynisme. En sens inverse, il se peut que la connaissance du cynisme aiguise notre savoir des mécanismes du champ littéraire ».

Jean-Pierre Longre

www.editions-baconniere.ch   

L’animal humain

Nouvelle, illustration, francophone, Serge Scotto, Les éditions du littéraire, Jean-Pierre LongreSerge Scotto, Qui veut tuer Astrid la truie ?, Les éditions du littéraire, 2011

Drôles de personnages que ceux qui circulent dans les nouvelles de Serge Scotto : une truie qui, délaissant la ferme d’origine, décide de monter à Paris (comme on le dit des  ambitieux) pour y mener une vie que, finalement, elle ne pourra pas maîtriser ; une girafe inspecteur des impôts qui n’apprendra ce qu’est l’indulgence que par le truchement d’un passage au purgatoire…

Des animaux très humains – ou du moins représentatifs de certaines catégories d’humains, tel aussi ce jeune homme si démonstratif de son malheur que les autres le feront roi, voire tyran sanguinaire comme par inadvertance… Mais le plus réussi des quatre textes met en scène une statue de Jeanne d’Arc qui, prenant vie comme la Vénus d’Ille, s’emploiera, beaucoup plus violemment que cette dernière, à passer au fil de son épée tout ce qu’elle rencontrera de vivant.

Récits aux allures de fables socio-morales, ces « quatre nouvelles qui font une satire » tiennent un peu de Marcel Aymé, et aussi de la bande dessinée (y compris les quelques coquilles et négligences orthographiques qui parfois caractérisent le genre…). C’est alerte, étrange, vivifiant, et les aquarelles de l’auteur donnent au volume une coloration de bon aloi.

Jean-Pierre Longre

www.leseditionsdulitteraire.com   

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06/03/2012

Présente et absente

livre-la_vie_est_breve.jpgPatrick Lapeyre, La vie est brève et le désir sans fin, P.O.L., 2010.

PRIX FEMINA 2010

Rééd. Folio, 2012 

« Il y a des circonstances où quoi qu’on fasse on va toujours nulle part ». En l’occurrence, dans le dernier roman de Patrick Lapeyre, on va et on vient entre passé et présent, entre ici et ailleurs, entre le réel quotidien et nulle part. Plus précisément, Nora Neville, jeune anglaise farouchement attachée à sa liberté, sans qu’elle éprouve le besoin de s’en justifier, va et vient entre Paris et Londres, entre Louis Blériot (qui n’est pas aviateur) et Murphy (qui est trader).

Et tout tourne autour d’elle, qu’elle soit physiquement présente ou absente, jusqu’à l’obsession, une obsession aux pouvoirs aussi absolus que mystérieux : « C’est à cette heure qu’autrefois Murphy aimait entrer en communication avec Nora. Il la retrouvait sagement assise, un livre à la main, à l’intérieur d’un café de Soho ou bien se promenant dans les allées de Green Park » ; une obsession qui peut suspendre le cours du monde, pour Blériot et pour les autres : « Le temps qu’elle pivote sur elle-même en le cherchant des yeux, il n’y a plus aucun bruit, on ne sent plus le souffle d’air, la rotation de la terre s’interrompt quelques nanosecondes ».

Croman,francophone,patrick lapeyre,p.o.l.,jean-pierre longreertes, le personnages de Louis Blériot, « un peu poltron », anxieux, angoissé, à la fois fuyant et soumis à une épouse qui lui assure la subsistance matérielle, est celui qui occupe le plus souvent les pages du livre, mais les deux hommes se trouvent réunis par leur amour pour Nora, d’abord comme « de part et d’autre d’une paroi très fine », avant une véritable rencontre. Et c’est leur destinée, en même temps que la sienne, que la jeune femme tient inconsciemment entre ses mains.

A l’instar du titre, évocateur et harmonieux, emprunté au poète japonais Issa, le style de Patrick Lapeyre est aéré et allusif, limpide et plein d’échos ; sous un apparent dépouillement, il ne dédaigne pas l’expressivité, la tournure imagée voire surprenante – comme est surprenante l’héroïne fraîche et tragique, présente et absente, attendue et imprévisible, réelle et irréelle – un peu comme si se retrouvaient dans le monde d’aujourd’hui la Manon Lescaut de l’abbé Prévost (dont l’auteur revendique d’ailleurs la paternité), mais aussi la Nadja d’André Breton.

Jean-Pierre Longre

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27/02/2012

Match livresque

Récit, francophone, Pierre Autin-Grenier, François Garcin, Finitude, Jean-Pierre LongrePierre Autin-Grenier et Christian Garcin, Quand j’étais écrivain, Finitude, 2011

Face à face, dos à dos, tour à tour ? En tout cas, deux écrivains, fort marris de la maigreur de leurs ventes, se retrouvent autour de bonnes bouteilles et se lancent un défi susceptible de leur remonter le moral, sait-on jamais. Pour l’un, Christian Garcin (alias Christophe Garçon), c’est « le concours de la plus maigre assistance en librairie » ; pour l’autre, Pierre Autin-Grenier (alias Paul Autant-Grognard), le gagnant serait celui « qui collectionnerait le plus d’invitations » dans les lieux culturels les plus divers.

Ce double défi donne lieu à un délicieux double petit livre, « côté pile et côté face », une double « fantaisie » pleine de rebondissements saugrenus et d’humour irrésistible, parsemée de citations et de proverbes chinois qui laissent perplexe.

À chacun ses voyages, à chacun son récit, à chacun son style, alerte et sans chichis, le style des vrais écrivains qui ne se prennent pas pour des institutions littéraires. Tout se déroule dans le fumet engageant de « casseroles frémissantes » et le bouquet enivrant de fameux bourgognes, puis se résout d’une manière un peu inattendue, mais toujours avec les livres. Les livres auxquels – auteur ou lecteur – on n’échappera pas.

Jean-Pierre Longre

www.finitude.fr   

Dans le même esprit, mais dans un contexte bien différent, on lira avec un plaisir non dénué d'arrière-pensées les mésaventures d'écrivains anglo-saxons racontées par eux-récit,francophone,pierre autin-grenier,christian garcin,finitude,jean-pierre longremêmes: lectures publiques sans public, signatures qui tournent court, rencontres inattendues.

Ces souvenirs, extraits de Hontes, confessions impudiques mises en scène par les auteurs (éditions Joëlle Losfeld) sont d'autant plus délicieux que, tout en étant pleins d'humour et d'autodérision, ils renseignent sans faux-fuyants sur la réelle condition de l'écrivain débutant ou confirmé, méconnu ou célèbre, et sur l'ignorance, voire le mépris dans lesquels la société occidentale actuelle tient la littérature...

Fiasco! Des écrivains en scène. D'après une anthologie de Robin Robertson, traduit de l'anglais par Catherine Richard, Gallimard, Folio, 2011.

18/02/2012

« Pouvoir rire de tout, ce n’est pas rien »

Humour, francophone, François Morel, France Inter, Denoël, Jean-Pierre LongreFrançois Morel, L’air de rien, chroniques 2009-2011, France Inter/Denoël, 2011

Le vendredi matin, un peu avant le journal de neuf heures, France Inter donne la parole à un drôle de bonhomme qui s’est fait connaître jadis avec les Deschiens (ce dont on doit lui rebattre les oreilles, d’ailleurs) et qui, depuis, a fait son chemin, notamment sur les planches théâtrales et à la radio, dans ses « billets » d’humeur et d’humour.

Chroniques de circonstance qui ont pourtant une portée plus générale que les simples (ou complexes) événements auxquels elles se réfèrent, elles donnent, sans forcer la note, matière à un livre savoureux. Elles courent sur deux saisons, du 4 septembre 2009 au 30 juin 2011, et nous replongent dans l’histoire immédiate, nous rappelant des faits petits et grands qui ont ponctué l’actualité ; le tout sur le mode délicatement railleur, finement burlesque, faussement naïf caractérisant la manière de François Morel, qui ne se prive pas, parfois, de laisser s’épancher une sensibilité sincère, voire une colère à peine contenue.

On ne rappellera pas toutes les affaires, toutes les aberrations politiques et sociales, toutes les injustices, tous les scandales auxquels s’attaque l’humoriste : un par semaine en presque deux ans, le choix est trop difficile. On dira simplement que le fait de lire ces chroniques confirme l’auditeur dans ses impressions fugitives : voilà un auteur qui manie avec une belle dextérité les mots, la syntaxe, les tonalités diverses (toute la gamme qui va du style enfantin à la fausse grandiloquence), sans se départir de sa personnalité, et sans se prendre au sérieux. « J’ai envie de parler de tout. […] C’est tout. C’est rien ». C’est salutaire.

Jean-Pierre Longre

www.franceinter.fr   

www.denoel.fr

07/02/2012

« Le plus triste et le plus heureux des hommes »

ÉThéâtre, Belgique, francophone, Eric Durnez, Éditions Lansman, Jean-Pierre Longreric Durnez, Le voyage intraordinaire, Lansman, 2011

Un homme seul, dans la vie et sur la scène, raconte. Il se raconte, il raconte le voyage de sa vie, son « épreuve de force intérieure », sorte d’odyssée à la fois mentale et physique, aux étapes tour à tour vécues et rêvées.

« C’est arrivé comme ça et ça n’a plus fait l’ombre d’un pli ». Il décide d’un coup de quitter sa famille, ses camarades, et d’entamer ce qui se révélera comme un voyage initiatique. Ses souvenirs, présentés dans le désordre de la mémoire, évoquent des rencontres inopinées : « Le doyen de l’humanité, la fille la plus bête du monde, le pilote de la Grande Ourse, la jeune femme à l’orange, l’aubergiste des jours heureux, le véritable Monsieur Moyen, le manieur de paradoxes, le garçon aux trois yeux » (efficaces pour la mémoire, ces récapitulations périodiques…). Chacune de ces rencontres est une étape révélatrice, entre autres, de la relativité du temps et de la vie.

Le récit se referme sur lui-même, semble-t-il (avant de nouvelles aventures ?). Retour à la case départ, comme Ulysse à Ithaque, avec les changements inhérents au défilement du temps… Cette pièce narrative fait aussi réfléchir sur le statut même du genre théâtral : qu’est-ce que la scène, sinon une production de l’esprit, de l’imaginaire et du langage ?

Jean-Pierre Longre

www.lansman.org   

19/01/2012

« La rue m’étonne toujours »

Poésie, francophone, Roland Tixier, Le pont du change, Jean-Pierre LongreRoland Tixier, Le passant de Vaulx-en-Velin, Le Pont du Change, 2011

Si l’on  veut sortir des clichés que les médias affichent invariablement lorsqu’ils évoquent les banlieues des grandes villes, il faut lire les textes de Roland Tixier sur Vaulx-en-Velin. Loin du misérabilisme de rigueur et des rumeurs violentes qui y sont liées, le poète chante, dans de brèves strophes en forme de haïkus, les joies simples et naturelles d’une ville qu’il connaît bien, mais dont chaque exploration est pour lui une nouvelle source de découvertes.

Lumières, poussières et promesses du printemps, oiseaux dans le vent, feuillages mobiles des arbres, la nature tient une place de choix le long des rues, des avenues et des trottoirs, d’où ne sont nullement exclus les « visages singuliers », les « acteurs extraordinaires », les « files d’attente à Casino ».

                            « La rue m’étonne toujours

                            Tant de panoplies

                            Tant de gens différents »


 

C’est bien une ville, avec ses bus et ses chantiers, ses quartiers et ses marchés, avec ses passants (parmi lesquels se glisse, tiens donc, Georges Perec), et aussi avec tout ce qui fait la vie : les souvenirs, la musique, les sensations, la légèreté ou la lourdeur de l’air, le temps qui passe, le cycle des saisons, « l’impression que tout recommence » ; bref, la discrète et immuable beauté d’un monde qu’il convient de voir d’un regard neuf, par-delà les apparences. Pour cela, rien ne vaut la poésie.

Jean-Pierre Longre

http://lepontduchange.hautetfort.com   

Au Pont du Change, d'autres recueils de Roland Tixier:

- Simples choses (2009), "haïkus urbains", "regard posé sur le monde".

- Chaque fois l’éternité (2011): voir http://jplongre.hautetfort.com/archive/2011/09/07/des-tro...

31/12/2011

Les violences de l’art

Roman, Peinture, Belgique, francophone, Stéphane Mandelbaum, Yves Wellens, Grand miroir, Jean-Pierre LongreYves Wellens, Épreuve d’artiste, Grand miroir / Renaissance du livre, 2011

Stéphane Mandelbaum (1961-1986) a connu le destin tragique d’un artiste maudit ; un destin, en quelque sorte, à l’image de sa peinture violente, provocatrice, transgressive, où la mort, le sexe, le sang, la chair sont objets de fascination. Peintre insatisfait, portraitiste tourmenté, il se fit aussi voleur, et en mourut assassiné à 25 ans.

Le personnage a de quoi attirer les écrivains en quête de sujets forts. Certains pourraient en faire une biographie pleine de références ; d’autres un roman aux résonances vigoureuses. C’est le genre qu’a choisi Yves Wellens, mais à sa manière particulière, donnant des allures réalistes à l’invention et des airs romanesques à la réalité – et développant en quelque sorte ce qui se présentait sous forme abrégée ou ramassée dans certains de ses ouvrages précédents, comme Le cas de figure (Didier Devillez, 1995) ou Incisions locales (Luce Wilquin, 2002).

Selon un canevas quasiment immuable et terriblement prenant, entre prologue et épilogue, se succèdent dix chapitres d’« actualités » et sept chapitres de « portraits », qui bâtissent le processus biographique, artistique, mental du personnage devenant sous nos yeux la personne réelle de Stéphane Mandelbaum. Ce qui importe, semble-t-il, c’est moins de raconter une vie, certes hors du commun, que de tenter d’explorer les tréfonds de la création artistique avec ses tâtonnements, ses fulgurances, ses échecs, ses excès, ses risques mortels. Il y a l’enquête journalistique avec son cheminement cahoteux, et la construction esthétique avec ses errements chaotiques. Et à cette construction ne sont pas étrangers les « portraits » d’êtres tout aussi hors normes que Mandelbaum : Rimbaud, Pasolini, Bacon, Pierre Goldman, Goebbels, Himmler… On peut dire que ces portraits, de même qu’ils font partie intégrante du livre, sont au cœur même de l’œuvre du peintre.

Ainsi Wellens donne-t-il une tragédie en forme de puzzle dont chaque ensemble de scènes, chaque acte vise à percer des secrets, à approcher les rapports intimes entre un homme (sa vie, sa mort) et son œuvre. « On atteint, dans cette circonstance, un cas limite de contamination de l’œuvre par la réalité, mais aussi bien de la réalité par l’œuvre, sans qu’on sache parfaitement discerner en quel sens l’influence joue le plus ». ET Stéphane Mandelbaum lui-même de citer cette phrase : « J’ai une certaine faiblesse pour les criminels et les artistes : ni les uns ni les autres ne prennent la vie comme elle est ». Ainsi va la création.

Jean-Pierre Longre

http://www.renaissancedulivre.be/index.php/litterature/grand-miroir  

29/12/2011

Dans le silence des profondeurs

Récit, poésie, francophone, Valérie Canat de Chizy, Jacques André éditeur, Jean-Pierre LongreValérie Canat de Chizy, Pieuvre, Jacques André éditeur, 2011

« Dans l’antre du poème, accueillir sa solitude, sa vérité. Se taire une bonne fois pour toutes, laisser couler la source claire ».

Les textes qui composent Pieuvre tiennent autant de la poésie que de la narration. C’est en tout cas poétiquement que l’auteur y déroule ses souvenirs en racontant son expérience et les épreuves de la surdité, du silence, de la solitude, de l’anormalité, des transformations physiologiques, mentales, relationnelles qu’entraîne cette sorte de mise à l’écart. Une « harmonie », une « logique » particulières marquent cet enfermement dans les profondeurs de soi.

Car ce n’est pas seulement l’ouïe qui est en jeu. L’atrophie de l’un des sens entraîne la quête d’un nouvel équilibre dans le rapport à l’environnement. Les mots sont ceux des sensations qui traversent le corps : odorat, goût, toucher, et surtout vue (scintillements légers et ombres lourdes, noirceur et clarté) sont ici sollicités, faisant résonner la présence du monde et des autres.

Pas de miracle. Singulièrement, le recours à l’écriture n’est pas considéré comme la panacée, mais comme une des composantes de la survie : « Tiraillée entre le désir de vivre et l’exigence de l’écriture, j’oscille entre ouverture et repli. Il me faut trouver l’équilibre juste entre ces deux pôles. L’extériorisation me fait perdre de la profondeur. Tandis que la solitude me rapproche de ce qui en moi est humain. Forcément douloureuse, elle me mène à creuser dans l’obscurité pour trouver la lumière ». Cette lumière, malgré tout, Valérie Canat de Chizy, qui n’en est pas à sa première expérience poétique, nous la fait entrevoir dans ce récit poétique en demi-teintes.

Jean-Pierre Longre

www.jacques-andre-editeur.eu    

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